Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe

Alex Thomson : «Il faut se considérer heureux de terminer !»

Le froid était vif lorsqu’Alex Thomson en termina ce vendredi matin avec le 8e Vendée Globe à la deuxième place. Mais la chaleur était partout car le Britannique a le don pour enflammer les cœurs et les foules. Fatigué mais rayonnant, il a enchaîné les prises de paroles, se mettant tout d’abord le public dans la poche depuis la scène dressée sur Port Olona. «La raison principale pour laquelle je dispute cette course, c’est vous ! Lorsqu’on reçoit autant que ce que vous nous donnez au moment du départ, l’accueil que vous nous réservez ! Alors je suis heureux, très heureux de pouvoir en retour vous offrir la course excitante que vous attendez de nous.» Puis il se livra à la traditionnelle conférence de presse dont voici les thèmes abordés avec beaucoup d’humour.
  • Publié le : 20/01/2017 - 16:47

Arrive ThomsonDeux abandons, troisième en 2013, deuxième cette année. La prochaine sera-t-elle la bonne pour la victoire ?Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe

La victoire
«Pour gagner le Vendée Globe, il faut un ensemble parfait : un bon bateau rapide, une excellente équipe et une préparation parfaite. Armel et l’équipe Banque Populaire avaient cet ensemble. Ils ont mis à l’eau le bateau dans le bon tempo, ils ont effectué une préparation fantastique, ils ont pu disputer la Transat Jacques Vabre jusqu’au bout (alors que lui abandonnait son bateau récupéré in extremis, ndlr). Armel avait tout. Je pense que c’est ça qui a fait la différence.»

L’écart de 16 heures avec le vainqueur
«J’étais désolé pour lui de revenir ainsi après le cap Horn. Mais j’étais le chasseur et lui le chassé. La météo m’a été très favorable avec ces bonnes conditions qui me permettaient de revenir sur lui. Je savais néanmoins que pour pouvoir le dépasser et gagner, il me fallait des conditions absolument parfaites compte tenu de l’état de mon bateau. Et cela s’est avéré impossible.
C’était plutôt confortable pour moi.»

Thomson Le Cléac"hArmel Le Cléac'h est venu rejoindre Alex Thomson sur la scène à l'arrivée.Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe
Premier repas à terre
«Un cheeseburger ! Mon seul regret c’est que j’avais déjà pris un bon petit déjeuner de 1 000 calories et avec ce cheeseburger dans la foulée ce fut l’erreur ! En fait je n’étais pas loin de l’arrivée, j’ai ralenti un peu et pris mon temps pendant une heure pour savourer ce petit déj' en mer. J’étais dans le cockpit tranquille à manger et soudain un premier semi-rigide est arrivé et puis un autre. Mais j’étais pas prêt. Alors j’ai fini mon petit déj, je me suis lavé les dents et j’étais prêt à arriver !»

Ressenti après avoir bousculé les solitaires français
«Tant mieux ! Vous savez c’est difficile pour nous en tant qu’équipe installée au Royaume-Uni de venir nous entraîner ailleurs, à Port-la-Forêt par exemple. On doit donc faire les choses autrement. Comme nous sommes isolés, on ne mesure jamais qui fait quoi. En tant qu’équipe, nous constatons nos propres progrès. Mais à plusieurs on est plus fort, plus malin. Et ça paie. Mais il faudrait que nous allions encore un cran au-dessus. Beaucoup de Français ont dit : "ce serait bien si Alex gagnait." Mais en êtes-vous sûrs ? Etes-vous réellement certains que vous vouliez que je gagne ?» (Rires)

Alex ThomsonAlex Thomson a remonté le chenal avec son fils.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe
Frustration d’être deuxième ?
«Pour le Vendée Globe, il faut déjà se considérer heureux de terminer. Et c’est un défi pour tous les marins qui bouclent la boucle. Parmi les dix premiers, c’est encore mieux et sur le podium c’est génial. Lorsque je suis arrivé aux Sables avant le départ, j’ai expliqué que mon but était : 1, terminer ; 2, sur le podium ; 3, gagner. Il faut avoir du courage pour déclarer ça avant une telle course sachant qu’il y a à peine un an le bateau n’était pas en état à la suite du naufrage de la Transat Jacques Vabre. Je suis très fier de mon équipe qui a rendu cela possible en mettant à ma disposition un bateau capable de faire ce Vendée Globe. Il est clair que j’aurais été un peu déçu avec une troisième place. Deuxième, c’est super. J’ai encore une marge de progression !»

Un autre Vendée Globe en 2020 ?
«Ma femme est-elle dans la salle ? On n’a pas encore eu le temps d’en parler ! Vous savez, c’est plus facile pour le skipper et le bateau de partir que pour la famille qui reste à terre.
Cela étant dit…» (pause tout sourire !)
«Troisième en 2013, deuxième cette année : je ne peux pas arrêter sur une deuxième place. Je n’en serai jamais satisfait. Mais le Vendée Globe représente un engagement important. Il faut prendre du recul, bien analyser et se demander si nous sommes en mesure de faire mieux la prochaine fois avec une meilleure préparation. Cette course est une bataille. Cela nous semble normal à nous skipper, mais c’est tout de même dur et violent. J’affiche un grand sourire ce matin, mais cette édition était vraiment dure à vivre. Si j’estime que je n’ai pas la possibilité de mettre toutes les chances de mon côté, je n’aurai pas envie de repartir. Nous verrons ce qu’il se passe dans les mois à venir. Si Hugo Boss veut toujours s’engager pour viser la victoire ; si Mercedes veut renforcer son soutien. Si on peut avoir de la continuité dans l’équipe. Et puis vous ? Vous voulez que je le refasse ? Est-ce que vous voulez vraiment qu’un Britannique gagne le Vendée Globe ?.. (Rires). Je me suis donné beaucoup de mal pour satisfaire tous les médias. J’ai fait plein de vidéos. C’était vraiment sympa. J’ai reçu un nombre d’encouragements incroyables. De France et du Royaume-Uni, mais pas uniquement. Ce sport devient global. Il existe une véritable opportunité pour la région et l’organisation d’emmener cette course au niveau supérieur. Je suis très reconnaissant que les contribuables locaux participent à l’organisation de cette course. Mais cet événement est tellement puissant que cet engagement doit aller au-delà. Si je peux un jour gagner cette course, cela aidera à son internationalisation. C’est mon rêve. Et c’est mon objectif, si je suis en mesure de monter le projet que cela nécessite.

Alex ThomsonLa conférence de presse d'après-course fut un grand moment d'humour avec un skipper fatigué mais tellement heureux et épanoui.Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe

Sa phénoménale descente de l’Atlantique
«Au début de course, je suis parti comme une balle jusqu’au cap Finisterre. Là, j’ai commis une erreur ridicule ! Mais quelle erreur ! J’étais fatigué, je me concentrais sur ce que je pensais être la bonne stratégie et que j’avais imaginé au départ. Armel est parti au large. Moi j’ai empanné. Mais pourquoi ? Pourquoi j’ai pu faire ça ? Je suis très honnête avec cette erreur. J’ai voulu faire face à mes démons ; du coup, j’ai poussé comme un fou sur cette partie de l’Atlantique. Le bateau était super rapide. Habituellement, l’archipel du Cap-Vert est un obstacle. Cette fois j’ai voulu en faire une opportunité. Je suis passé plusieurs fois par là et je n’avais jamais pris cette route (il est passé au centre de l’archipel, ndlr) et finalement c’était génial (rires). J’ai beaucoup apprécié cette partie de la course. Ensuite le pot au noir est passé très vite. J’allais vite, je dormais bien. Tout allait super bien. Et puis j’ai cassé mon foil. Et le Vendée Globe est devenu alors beaucoup, beaucoup plus compliqué…»

Hugo Boss
N’est ce pas fantastique de naviguer au sein d’une classe qui permet des foils ou pas. Les IMOCA offrent ces opportunités de développement. Le public est fasciné par les choix différents. Personnellement, je ne pense pas que nous ayons fait des choix extrêmes. On aurait pu aller plus loin. A l’avenir, les bateaux vont-ils décoller complètement ? Voler au-dessus de l’eau ? Serons-nous plus efficaces dans le passage des vagues ? Seront-ils plus étroits ? Je ne suis pas sûr. Ce qu’on constate avec cette course, c’est que si j’avais eu un bateau plus étroit une fois mon foil cassé, j’aurais été vraiment très lent. Ne pas pousser trop loin était la bonne solution.
Pour les foils, je pense que c’est toujours une histoire de compromis en fonction des conditions de navigation. Ce qui est certain, c’est que nous venons de très loin. Lorsqu’on a lancé ces foils on ne savait pas si cela allait fonctionner. Là on sait que cela marche.
Ce qui était vraiment très intéressant, c’est de travailler avec les architectes VPLP et Guillaume Verdier avec leurs équipes. Des gens qui ont tant de connaissances, qui sont si ouverts d’esprit… Lorsqu’on arrive habituellement avec une idée chez des architectes, ils te disent que cela ne va pas marcher. Là, c’est l’inverse. On voit leurs yeux qui pétillent. C’est un vrai bonheur. Ensuite il faut construire ces bateaux. J’adore aller dans les chantiers. Souvent on parle des similitudes entre la F1 et la voile. Et le milieu de la F1 regarde la voile de haut ; la voile ne serait pas aussi avancée. Mais quand on se met à construire d’aussi belles pièces en carbone que ces grands foils, franchement, c’est mieux. En F1 ils n’ont pas l’habitude de construire des pièces en carbone aussi grosses. Nous sommes tous chanceux de travailler avec des chantiers aussi talentueux qui réalisent de vraies œuvres d’art.

Arrive ThomsonMalgré le froid, la foule est venue saluer le Britannique qui fait aussi bien que sa compatriote Ellen MacArthur en 2001.Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe

Les conséquences de ce foil cassé
«La différence de vitesse entre les bateaux est phénoménale avec ou sans foil. Après la casse de mon foil, j’étais à 85 % du potentiel du bateau alors qu’avant j’étais à 120 % sur la descente de l’Atlantique ! Oui, cela a eu un impact sur la différence de vitesse entre Armel et moi. J’ai passé les deux derniers mois à gamberger sur ce qu’aurait pu être ma course sans cette casse de foil. Mais à la fin j’ai voulu rester positif, voir le verre à moitié plein plus qu’à moitié vide. Et ne plus me demander sans cesse : "Et si…" Du coup, connaissant cette avarie, cela me rend encore plus satisfait de ma 2e place.»

Les images aux Kerguelen
«Je ne les ai pas vues. J’ai essayé de les télécharger ce matin lorsque j’étais au large de l’île d’Yeu mais je n’ai pas réussi. Lorsque mon équipe m’a prévenu qu’un hélicoptère allait me survoler, je trouvais cela un peu dérangeant ! (Rires). Envoyer un hélico dans de pareilles conditions : ridicule. Je mangeais le porridge de mon petit déjeuner quand j’ai entendu à la radio : "Hugo Boss, Hugo Boss de l’hélicoptère français" (il imite un accent français maniéré.) J’ai trouvé ça vraiment très impoli ! Franchement, je mangeais mon porridge. Alors j’ai retrouvé le showman qui est en moi, j’ai mis mes bottes et mon ciré en me disant après tout quelqu’un a dû payer pour ça ! Je me suis équipé, je suis monté sur le pont et puis je me suis dit "mais ces images ne seront pas bonnes !" Tout était gris. Quand on fait des images, on veut beaucoup de vent et du soleil. Et en fait j’étais absolument bluffé par les réactions. Cette vidéo sur la page Facebook de la BBC a été vue plus de six millions de fois ! Sincèrement je n’ai plus besoin de marcher sur la quille ou le mât de mon bateau quand je vois l’effet que cela a eu !
Sur nos manières de naviguer différentes entre Armel et moi, n’oubliez pas qu’alors j’étais sans foil ! La raison pour laquelle je pouvais le suivre, c’est que j’ai poussé, lutté comme un fou.»

Alex ThomsonLors du survol aux Kerguelen par un hélicoptère de la Marine nationale, Alex Thomson fit le show avec l"Union Jack.Photo @ Marine nationale/Nefertiti/Vendée Globe

Sentiment à l’arrivée
«C’est incroyable la vitesse à laquelle on oublie. C’est tellement physique, les manœuvres, le manque de sommeil… Il faut vraiment avoir les idées très claires tout le temps sur cette course. On se rend compte quand on arrive de tout le stress que cette course peut générer. On est tout le temps dans l’anticipation, dans la douleur. Et quand on arrive sur la ligne d’arrivée, ce poids énorme s’envole. Et c’est très appréciable.»

Son programme
«Dès que c’est fini, je vais dormir ! Et puis il faut que je me repose il y a une soirée ce soir. Souvent on me demande ce qui est le plus sympa dans la course au large : c’est la soirée de l’arrivée !»

Classement vendredi 20 janvier à midi

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), arrivée le 19 janvier à  16 h 37'46''. temps de course : 74 j 3 h 35'46''. Moy : 13,77 noeuds. 
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), arrivée le 20 janvier à 8 h 37'15''. Retard sur le premier : 15 h 59'29''.
3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ) à 561 milles       
4.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), à 1 197 milles
5.       Jean Le Cam (Finistère-Mer Vent), 1 216 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.