Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre : L'analyse

Questions pour des champions

  • Publié le : 30/10/2015 - 21:01

Avec douze abandons (le dernier étant SMA vendredi soir) et quatre voiliers en escale (ou en route vers un port) sur quarante-deux partants, la douzième Transat Jacques Vabre pose la question de la fiabilité des bateaux dans le gros temps. Mais à y regarder de plus près, force est de constater que ce sont les bateaux mis à l’eau récemment ou les équipages formés tardivement qui ont cumulé le plus de problèmes techniques. Et à l’exception du chavirage de Prince de Bretagne, tous les duos ont pu rallier un port ou faire route en sécurité.

Banque Populaire VIIIBanque Populaire VIII semble très à l’aise dans ces alizés de secteur Nord qui soufflent depuis les Açores : il s’échappe inexorablement avec parfois deux nœuds de vitesse en plus !Photo @ Yvan Zedda

Tourmente en mer, tumulte à terre… Certes avec seize bateaux en vrac (soit 38 % de la flotte), il est nécessaire de s’interroger sur les causes de ces avaries à répétition qui, Dieu nous en garde, n’ont pas touché les marins dans leur intégrité. Rappelons au passage que la voile est l’un des sports qui connaît le moins d’accidents physiques graves. Pour autant et bien que certains duos pourraient repartir selon leur temps d’escale et leur impératif programmatique et budgétaire, cette Transat Jacques Vabre s’inscrit parmi les plus éliminatoires des courses océaniques de ces dix dernières années. Et si nous nous sommes cantonnés à une seule décade, c’est qu’auparavant les bateaux comme les équipages n’étaient pas préparés de la même façon et que les nouvelles machines sont nettement plus sophistiquées, donc plus dépendantes d’une avarie même minime.

Tableau récapitulatif sur dix ans

*Transat Jacques Vabre 2005 : 35 partants, 12 abandons (34 % d’abandons)
-10 trimarans ORMA au départ, 6 abandons
-12 monocoques IMOCA au départ, 1 abandon
-6 multicoques 50 pieds au départ, 2 abandons
-7 monocoques 50 pieds au départ, 3 abandons
*Route du Rhum 2006 : 74 partants, 12 abandons (16 % d’abandons)
-12 trimarans ORMA au départ, 1 abandon
-12 monocoques IMOCA au départ, 2 abandons
-8 multicoques 50 pieds au départ, 2 abandons
-3 multicoques de 40-45 pieds au départ, 2 abandons
-14 monocoques Rhum, 3 abandons
-25 Class40 au départ, 2 abandons
*Transat Jacques Vabre 2007 : 60 partants, 4 abandons (7 % d’abandons)
-5 trimarans ORMA au départ, 0 abandon
-17 monocoques IMOCA au départ, 1 abandon
-8 Multi-50 au départ, 1 abandon
-30 Class40 au départ, 2 abandons
*Transat Jacques Vabre 2009 : 20 partants, 6 abandons (30 % d’abandons)
-14 monocoques IMOCA au départ, 4 abandons
-6 Multi-50 au départ, 2 abandons
*Route du Rhum 2010 : 86 partants, 16 abandons (18 % d’abandons)
-9 trimarans Ultime au départ, 2 abandons
-9 monocoques IMOCA au départ, 1 abandon
-12 Multi-50 au départ, 3 abandons
-11 classe Rhum, 4 abandons
-45 Class40 au départ, 6 abandons
*Transat Jacques Vabre 2011 : 35 partants, 15 abandons (43 % d’abandons)
-13 monocoques IMOCA au départ, 4 abandons
-6 Multi-50 au départ, 4 abandons
-16 Class40 au départ, 7 abandons
*Transat Jacques Vabre 2013 : 44 partants, 6 abandons (14 % d’abandons)
-2 MOD-70 au départ, 0 abandon
-10 monocoques IMOCA au départ, 1 abandon
-6 Multi-50 au départ, 2 abandons
-26 Class40 au départ, 3 abandons
*Route du Rhum 2014 : 90 partants, 26 abandons (29 % d’abandons)
-8 trimarans Ultime au départ, 1 abandon
-9 monocoques IMOCA au départ, 2 abandons
-11 Multi-50 au départ, 6 abandons
-20 classe Rhum, 6 abandons
-42 Class40 au départ, 11 abandons

Il y a donc selon les éditions, mais surtout selon les conditions météorologiques de la première semaine de course (plus de 90 % des abandons ont lieu les premiers jours), une grande dispersion statistique, mais en règle générale, la moyenne des abandons sur une transat tourne autour de 25 %. Cette douzième édition de la Transat Jacques Vabre est donc au-dessus de la norme mais nettement en dessous de la dramatique Route du Rhum 2002 : 49 % d’abandons sur l’ensemble de la flotte dont 83 % en trimaran ORMA !

Le ConservateurLe Conservateur est bien installé en tête des Class40 : Yannick Bestaven et Pierre Brasseur ont bien négocié les trois dépressions qui les ont balayés depuis la Manche.Photo @ Christophe Breschi

Rafale de questions, tentative de réponses

La première question (qui a d’ailleurs été posée lors du briefing météo des skippers le samedi avant le coup de canon), concerne l’opportunité de donner le départ. Traditionnellement, les courses océaniques françaises partent à la Toussaint, d’abord pour permettre d’accueillir le public pendant la semaine de vacances, ensuite parce que les transats type Europe-Antilles évitent ainsi la probabilité d’un cyclone tropical. C’est la raison pour laquelle la TransQuadra et la Mini-Transat s’effectuent en deux temps (arrêt à Madère ou aux Canaries) avec une escale longue pour laisser passer la période critique (septembre-octobre).

La Transat Jacques Vabre a déjà reculé ses départs en raison du mauvais temps en Manche et/ou à sa sortie. Certains routeurs et quelques coureurs se sont donc inquiétés non pas de la force du vent mais de l’état de la mer, décrivant une configuration dangereuse après la sortie de la Manche avec plus de huit mètres de creux. Aujourd’hui, l’analyse des jours passés indiquent qu’un départ n’aurait alors pas pu être donné avant ce samedi, dans un flux léger d’Est, tournant au Sud modéré mardi au cap Finisterre, mais surtout avec une nouvelle dépression açorienne se construisant mercredi en balayant la flotte entre Madère et le Portugal…

La décision de la Direction de Course n’était certes pas facile à prendre, mais au moins présentait l’avantage de permettre à toute la flotte de démancher, puis de choisir sa trajectoire plus ou moins à l’extérieur du golfe de Gascogne. L’option Ouest s’est avérée payante pour les IMOCA, l’option Sud bénéfique pour les Ultime… Il est donc difficile de se prononcer dans la mesure où le routage initial n’avait pas pris en compte la formation d’une troisième dépression sur les Açores jeudi !

Trimaran MACIFMACIF semble de plus en plus à l’aise dans ces alizés poussifs : s’il grignote mille par mille son retard, c’est qu’il arrive à descendre plus bas au portant.Photo @ DR

De la hauteur des vagues

Les vacations radios comme les images envoyées par les marins confirment que les creux n’ont pas dépassé les six mètres au plus fort des coups de vent. Certes les phases de transition entre un vent de Sud et un flux de Nord-Ouest ont généré une mer très dure, très hachée, très chaotique, et les équipages ont rarement autant souffert sur une transat. Mais certains passages d’un tour du monde ne permettent pas d’éviter le gros temps, particulièrement à l’approche du cap Horn : il arrive même qu’en plein été austral une dépression s’installe sur la Terre de Feu avec des vents violents d’Est et une mer énorme dans le détroit de Drake… Ce peut être aussi le cap au Sud de la Nouvelle-Zélande, en passant par les Kerguelen ou même pour l’atterrissage sur la France !

Ne pas s’assurer que la machine comme l’homme est apte à subir les plus brutaux assauts de l’océan est donc à mettre dans la balance dans la mesure où les moyens d’intervenir sont nettement plus efficaces et rapides dans l’Atlantique Nord qu’au Sud de la Patagonie ! Puisqu’aucune prévision météorologique n’annonçait de brises supérieures à 40 nœuds (ce qui fut le cas les trois premiers jours), il est compréhensible qu’un départ puisse être donné. Notons que si la course était partie de Grande-Bretagne, la question n’aurait certainement pas été mise sur la table…

Enfin précisons que ce ne sont pas les hauteurs des vagues qui importent, mais leur fréquence et leur pente : une houle de huit à dix mètres dans le Pacifique Sud n’est pas dangereuse si sa période est longue comme souvent ; une vague de trois mètres en Manche qui déferle peut devenir un danger si elle s’écroule sur la coque, surtout vent de travers… Les surfeurs le savent, eux qui jouent avec une houle énorme juste derrière le spot de la déferlante.

StMichel-VirbacJean-Pierre Dick et Fabien Delahaye font route vers Madère : ils ont cassé des renforts structurels dans la partie avant de la coque.Photo @ Yvan Zedda

Préparation et programmation

Même si l’écrire ne va pas faire plaisir à tout le monde, un certain nombre d’avaries et d’abandons consécutifs semblent dus à un manque de préparation ou de vérification. Il n’est pas surprenant que des bateaux mis à l’eau cet été, voir en septembre soient un peu court en terme de test grandeur nature sur l’eau, avec des vent supérieurs à trente nœuds et une mer formée. Naviguer par 20 nœuds de brise de Nord-Est au mois d’août dans le golfe de Gascogne n’est probablement pas suffisant pour appréhender toutes les configurations d’un tour du monde en solitaire.

Parmi les onze abandons répertoriés à ce jour et les bateaux qui connaissent de gros problèmes techniques, la plupart ont moins de quatre mois depuis leur sortie de chantier : Eärendil (Class40), Safran, Edmond de Rothschild, Hugo Boss, Saint Michel-Virbac (IMOCA) tandis que plusieurs ont été pris en main très tardivement et/ou avec un budget ne permettant pas un check complet comme Actual (Ultime), Le Bateau des métiers-Aérocampus, Bastide-Otio, O Canada (IMOCA).

Enfin, certains tandems auraient probablement pu faire escale pour réparer avant de reprendre la mer, mais le programme de préparation essentiellement centré sur le Vendée Globe rend cette option délicate : avant de repartir pour le Brésil, il faut être absolument assuré qu’il n’y aura pas d’autres chantiers à effectuer. La course retour BtoB entre Saint-Barth et la Bretagne ne part que début décembre mais n’est pas la seule épreuve qualificative pour le tour du monde en solitaire. Il est donc logique de revoir son programme hivernal en cas de coup dur comme cela est arrivé à nombre d’abandons.

Enfin à l’ère de l’information instantanée et des réseaux sociaux, on a du mal à comprendre la tendance actuelle à la rétention d’informations. Il est paradoxal d’attendre plusieurs heures une explication technique d’une avarie quand la photo de la pièce cassée circule depuis longtemps sur Facebook ou Twitter !

ArkemaArkema est en retrait : il n’a pas été facile pour les Multi-50 d’anticiper les bascules du côté des côtes espagnoles car les fronts se délitaient progressivement.Photo @ Team Lalou

Abandons et escales techniques (départ le dimanche 25 octobre à 13h30)
*Lundi 26/10/15
-Club 103 (Roura-Pêtrès) Class40 : bout dehors cassé, escale à Lorient. Repart le 29/10/15.
-Maître CoQ (Beyou-Legros) IMOCA : fixation d’étai dévissé. Arrêt à Roscoff.
-Edmond de Rothschild (Josse-Caudrelier) IMOCA : fixation d’outrigger, calage de mât rompu. Retour à Lorient
-Safran (Lagravière-Lunven) IMOCA : voie d’eau suite à une fissure structurelle au niveau du puits de foil. Retour à Brest.
-Prince de Bretagne (Lemonchois-Jourdain) Ultime : chavirage à 150 milles dans le Nord-Ouest de La Corogne. Hélitreuillé le lendemain.
-Team Concise (Bouttell-Mahé) Class40 : avarie structurelle à l’avant de la coque et sr la cloison de mât. Retour à Cork.
*Mardi 27/10/15
-La French Tech-Rennes Saint Malo (Lamrié-Bourgnon) Multi-50 : choc avec un container, flotteur bâbord arraché, étrave défoncée. Route vers l’Irlande.
*Mercredi 28/10/15
-Bretagne-Crédit Mutuel Elite (Troussel-Horeau) Class40 : Boulons de quille dévissés, pilote automatique en panne, blessure à la lèvre de Corentin. Retour sur Concarneau.
-Le Bateau des métiers-Aérocampus (Boissières-Maslard) IMOCA : grand voile déchirée en deux. Retour vers Les Sables d’Olonne.
-Hugo Boss (Thomson-Altadill) IMOCA : cause inconnue. Escale prévue à La Corogne.
*Jeudi 29/10/15
-O Canada (Holden-Watson) IMOCA : rail de grand-voile arraché. En route vers Vigo.
-Bastide-Otio (de Pavant-Régniau) IMOCA : panne de transmission satellite. Escale à Cascais.
*Vendredi 30/10/15
-Actual (Le Blévec-Le Vaillant) Ultime : rupture de l’axe de vérin de mât. Retour à La Trinité-sur-Mer.
-Adopteunskipper.net (Boidevézi-Breymaier) IMOCA : ancrage de basse bastaque cassé. Route vers Concarneau.
-Créno-Moustache solidaire (Hector-Launay) Class40 : rupture de la barre de flèche haute tribord. Route vers l’Espagne.
-Saint Michel-Virbac (Dick-Delahaye) IMOCA : décollement des lisses structurelles avant. Route vers Madère.
-Eärendil (Pourre-Carpentier) Class40 : panne moteur et plus d’aérien. Route vers La Trinité-sur-Mer.
-SMA (Meilhat-Desjoyeaux) IMOCA : bord de fuite de voile de quille arraché. Route vers les Antilles.

Météo Vendredi 30.10.15Situation à 21 heures vendredi (la croix rouge indique la position de PRB au moment de son empannage) : les leaders vont désormais entamer un long bord tribord amures quasiment jusqu’au cap Frio !Photo @ Gribview