Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

L'analyse de Dominic Vittet

Comment Le Cléac’h élimine un à un tous ses adversaires…

Armel Le Cléac’h, de nouveau en tête depuis dimanche (avec 24 milles d’avance ce matin sur Thomson et 470 sur Josse), est un vrai gagneur. Depuis sa première victoire au terme de la Solitaire du Figaro 2003, avec seulement 13 secondes d’avance sur Alain Gautier, il n’a cessé d’être aux avant-postes dans la course au large. Derrière sa gentillesse et sa simplicité, se cache un coureur atypique sur un plan d’eau. C’est un attaquant, un pur stratège d’une qualité rare. Qui mieux qu'un skipper peut analyser «la tactique Le Cléac'h» qu'un autre skipper ? Dominic Vittet s'y prête.
  • Publié le : 29/11/2016 - 07:17

Armel Le Cléac"hDeuxième des deux derniers Vendée Globe, Armel Le Cléac'h, en grand favori, a pour l'heure mené une course idéale alors qu'il est déjà au premier tiers du parcours.Photo @ Armel Le Cléac’h/Banque Populaire VIII/Vendée Globe

Capable de faire sa route en toute indépendance, son esprit rationnel prédomine. Il tente ses coups et se trompe rarement. Quand il est en tête, il impose son jeu et, en fin tacticien, contrôle sans complaisance la concurrence. Il devient alors extrêmement difficile à déloger ou à prendre en faute. On ne le surnomme pas «le chacal» pour rien !

Son Vendée Globe 2016 a commencé il y a quatre ans. Après avoir décortiqué ses deux précédents tours du monde, son équipe technique, brillamment dirigée par Ronan Lucas, se met au travail. Un an de réflexion est nécessaire avant de construire puis de tester dans tous ses recoins l’arme absolue. Puis, viennent les essais «à balles réelles» : d’abord la Transat Jacques Vabre 2015 en double avec Erwan Tabarly : une deuxième place convaincante pour une première sortie. Ensuite la Transat anglaise en solitaire en mai 2016. Première victoire d’un monocoque à foils… Face à la concurrence qui ne reste pas les bras croisés, Banque Populaire qui veut garder une longueur d’avance dans la technologie des foils, développe une deuxième génération d’appendices. Toujours mieux, toujours plus vite… Dès lors, en arrivant aux Sables-d’Olonne, Armel sait qu’il dispose d’une superbe machine et d’une équipe sur laquelle il peut compter en toutes circonstances.

Banque Populaire VIIIMené par un Armel Le Cléac'h au sommet de son art, Banque Populaire VIII ne semble souffrir d'aucune avarie. Mais «Le Chacal» aime entretenir le silence...Photo @ Yvan Zedda/Banque Populaire

Reste à faire la course et… la gagner !

Deuxième en 2013 derrière François Gabart et en 2009 derrière Michel Desjoyeaux, Armel connaît les méandres de l’aventure. Avoir un bon bateau ne suffit pas. Règle numéro 1 : ne rien casser et garder son potentiel intact jusqu’au bout. Bien qu’il nous maintienne dans un silence total concernant ses éventuels problèmes techniques - une autre marque de fabrique du personnage -, il semblerait qu’à ce jour, mardi 29 novembre, il ne souffre d’aucun handicap sur ce Vendée Globe-là.
Tactiquement, Armel sait qu’il ne sert à rien de vouloir creuser l’écart à tout prix. La course d’élimination programmée fera son office à condition de se maintenir dans le paquet de tête.

Petit à petit, des favoris sortent du jeu :
Jean-Pierre Dick (St-Michel Virbac) empanne après le cap Finisterre et se retrouve trop à l’Est. Un petit décalage fatal que Jean-Pierre n’arrivera pas à combler. Il se présente trop tard pour attraper la dépression brésilienne et les quelques milles perdus se transforment en gouffre. Le voilà relégué à plus de 1 820 milles, à la septième place ! Et devrait entrer dans l'Indien ce mardi.
Vieil ami d’Armel, Jérémie Beyou (Maître CoQ) reste dans sa roue jusqu’au pot au noir. Mais Le Cléac’h donne le coup de rein pour revenir sur Alex Thomson qui risque de s’échapper avec son Hugo Boss. Les 30 milles de retard de Jérémie à l’équateur se transforment en 750 quand il est rattrapé par les calmes, le dimanche 20 novembre. Son bateau est probablement un petit peu moins rapide que les meilleurs. Les foils rajoutés tardivement ont-ils eu le temps d’être optimisés ?

Le scénario est à peu près le même pour Paul Meilhat (SMA) qui navigue désormais de conserve avec Maître CoQ et compte comme lui plus de 940 milles de retard.

SafranDommage pour Lagravière que son premier Vendée Globe ait tourné court. Le Réunionnais effectuait un remarquable parcours.Photo @ Jean-Marie Liot/Safran/DPPI

Longtemps bord à bord avec Beyou, Morgan Lagravière (Safran) sent le vent du boulet au large de Rio. Il parvient à passer la surmultipliée en démontrant au passage ses qualités exceptionnelles pour tirer la quintessence d’un bateau, mais perd un safran. Dommage. Le néophyte semblait jour après jour prendre la mesure de l’épreuve. Voilà un talentueux concurrent en moins…
Comme Morgan, Vincent Riou (PRB) a fait une course quasi parfaite jusqu’au Cap. Sans foil, mais en exploitant sa machine à 100 % plus que tout autre, il restait un très gros client. Out.
Autre très gros favori, Sébastien Josse (Edmond de Rothschild) naviguait bord à bord avec Armel le lundi 21 (3 milles d’écart !). La réparation de son safran, bateau arrêté quatre heures durant, tombe mal. Le front brésilien qui les propulsait vers le Sud ne l’attend pas. Quand il reprend sa route, il a 100 milles de retard. En manque de vent, il n’arrive pas à accrocher le flux d’Ouest dans lequel filent les deux leaders, puis tombe dans une zone de calme le vendredi 25. Gloups…
Pour Armel, Sébastien reste probablement un des plus sérieux candidats, mais avec près de 470 milles de retard ! Sauf coup de Jarnac météo ou d’avarie…

Edmond de RL'avarie survenue à l'un des safrans d'Edmond de Rothschild a coûté cher à Sébastien Josse qui cède 100 milles dans la réparation puis perd le contact, le front brésilien qui l'emmenait alors ne l'attendant pas.Photo @ Yvan Zedda/Gitana SA/Vendée Globe

Et enfin, le cas Alex Thomson. Il est sans doute le seul qui a semé le doute dans la tête du Finistérien. Depuis le départ, le Gallois joue et gagne. Son retour supersonique après sa tentative hasardeuse à Finisterre, puis son passage victorieux à travers les îles du Cap-Vert ont dû faire sonner l’alerte à bord de Banque Populaire. Le spoutnik britannique a vite été identifié comme le danger principal qu’il ne faut surtout pas laisser partir. D’autant qu’outre-Manche Thomson a bricolé des foils originaux qui ont l’air de fonctionner à merveille ! Sans rien dire, Armel a dû cravacher pour réduire l’écart et le maintenir à portée de sarbacane pendant toute la descente de l’Atlantique.
Mais depuis Bonne-Espérance, un autre match a commencé. La perte du foil tribord d’Hugo Boss est un atout majeur pour Le Cléac’h. Se débarrasser du Gallois devrait être plus simple à la condition de ne rien casser à son tour… Suffira-t-il de le «marquer à la culotte» jusqu’au moment où il décrochera ? Ou le pousser à la faute en maintenant une forte pression ?
Ce mardi matin à la vacation du Vendée Globe, le leader expliquait : 
«On n'est pas assez lofé pour profiter vraiment des foils. Nous aurons une zone de transition plus compliquée à négocier après les Kerguelen, mais on surveille surtout les coups de vent qui s'annoncent pour la fin de semaine. Etre leader ne change pas grand-chose pour moi, je fais ma route, c'est même bien d'avoir un bon repère en vitesse comme ça, avec Alex.» 
Les deux échappés ne sont pas encore à mi-course mais au premier tiers, déjà. Pour Armel Le Cléac'h, la patience est de mise. En bon chasseur, il va probablement attendre l’angle idéal pour porter son coup fatal.

(Cette nouvelle analyse matinale est signée Dominic Vittet. Durant tout le Vendée Globe, l’ancien vainqueur de la Solitaire du Figaro, champion de France solitaire ou champion du monde Class40 – entre autres – devenu analyste météo et routeur, nous livre son analyse de l’évolution de la course.)

Classement mardi 29 novembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), à 15 815 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 24,1 milles du premier
3.       Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), à 470,3 milles 
4.       Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 942,4 milles
5..       Paul Meilhat (SMA), à 945,6 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.