Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

VENDÉE GLOBE LES GRANDS ENTRETIENS

Arnaud Boissières : «Il faudra que j’envoie de la bâche !»

Coup de frein sur la tête de la flotte toujours emmenée par Alex Thomson (Hugo Boss) dont l’avance sur Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII) fond. C’est ainsi que Paul Meilhat (SMA) avec Jérémie Beyou (Maître CoQ) dans son sillage, désormais tous deux dans l’océan Indien, ont comblé une partie de leur retard. Loin derrière eux, le gros du peloton est encore aux prises avec l’anticyclone de Sainte-Hélène. En son sein, à la 18e place, navigue Arnaud Boissières, le chouchou des Sablais, qui dispute cette année son troisième Vendée Globe à bord de La Mie Câline. C’est le grand entretien de ce dimanche matin.
  • Publié le : 27/11/2016 - 08:03

Arnaud BoissièresPris au piège du pot au noir et contrecarré dans ses plans par une dorsale, Arnaud Boissières, surnommé Cali, 18e au classement de ce dimanche matin, est relégué pour le moment à l’arrière de la meute. Photo @ Arnaud Boissières/La Mie Câline/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Cette descente de l’Atlantique semble fastidieuse. Pouvez-vous l’analyser ?
Arnaud Boissières :
Fastidieuse… En fait, cela dépend pour qui ! Il y a eu deux moments. En premier lieu le pot au noir. Le groupe de tête est super bien passé et les trois ou quatre autres derrière passent de justesse mais passent quand même. Pour mon groupe, avec Bureau Vallée et MACSF, cela a été un drôle de scénario, assez compliqué, surtout que ceux de derrière sont revenus super vite. Heureusement, ils ont été un peu touchés aussi mais ont repris des milles. Enorme et rageant. Ensuite, le pot au noir c’est toujours comme ça : un coup oui, un coup non. On va dire que pour moi cela a été négatif.
Ensuite, il y a la deuxième couche que l’on vient tout juste de vivre avec une dorsale à traverser ou contourner. Un deuxième pot au noir en quelque sorte. Du genre à te faire perdre le peu de neurones que tu avais conservé jusque-là. Je me suis calé à l’Ouest en pensant au début la contourner et pensant privilégier l’angle de sortie. On ne peut pas dire que cela soit une réussite. Sur le coup, c’est énervant. Il y a forcément une remise en question. Mais je sais que je dois relativiser car il y a plus malheureux que moi dans l’histoire. Je pense à Vincent, Tanguy, Bertrand, Morgan…

Voilesetvoiliers.com : Avez-vous eu des problèmes techniques ?
A.B. :
A part mon souci électrique dû à la fuite du ballast du premier jour, le bateau a conservé tout son potentiel, ce qui est une bonne chose. Pourtant, mercredi soir, j’ai frisé la correctionnelle avec mon grand gennaker à moitié mal roulé qui est parti à l’eau. C'est là où tu te dis que tout peut basculer. Alors fais gaffe au matériel Cali ! Sinon, 100 % de mes voiles sont OK. Pareil pour mes pilotes. Je n’ai eu que quelques bricoles à réparer, l’entretien courant quoi ! La vie est super plaisante à bord et je sais que je suis beaucoup soutenu, alors que demander de plus ! Y a plus qu’à !

Voilesetvoiliers.com : Votre groupe se tient en peu de milles, il y a donc encore de belles choses à faire, non ?
A.B. :
Ce groupe de bateaux est mon objectif. C’est un nouveau départ. Il y a quelques jours j'étais un peu devant, là je suis un peu derrière. Il va falloir que je m’applique et après tout, il en reste des milles… Il est certain que c’est mieux d’être devant mais je vais faire avec ce que j’ai. C'est une super motivation pour moi tout en sachant que de gagner les mers du Sud donne de l’envie et la patate !

Arnaud BoissièresPrendre son mal en patience. Tel est la philosophie d’Arnaud Boissières en attendant le grand Sud devant lui donner la patate. Photo @ Arnaud Boissières/La Mie Câline/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Revenons à l’avant-course… Vous n’avez plus besoin de visa pour venir en Vendée !
A.B. :
La première fois que je suis venu, ils m’avaient donné un passeport de La Chaume (rire). Cela fait maintenant onze années que je vis ici. J’ai même fait mieux dernièrement en achetant une maison à La Chaume avec Julia, avec qui je me suis marié en octobre. Notre fils, Léo, a maintenant trois semaines. Il est né aux Sables-d’Olonne. Ce bébé va me donner une force supplémentaire. C’est un choix de vie. Je pense que j’aurais été malheureux de rester à terre et de ne pas revivre la course de ma vie. Avec ma femme, on a convenu d’écrire au quotidien ce que l’on vit pendant ces trois mois. On lui fera lire nos cahiers quand il sera en âge de le faire.

Voilesetvoiliers.com : Vous êtes le seul avec Armel Le Cléac’h à avoir terminé les deux dernières éditions. Cela a-t-il été difficile de trouver de nouveaux partenaires ?
A.B. : Oui, forcément, puisque je suis parti d’une feuille blanche. La dernière fois j’avais conservé mon premier sponsor, Akena Vérandas. Il a fallu trouver l’énergie et les moyens pour monter un nouveau projet. Au début, cela a démarré avec plein de petits partenaires, notamment autour de la Vendée mais aussi de ma région d’origine, la Nouvelle Aquitaine. J’avais jugé qu’en faisant l’acquisition du bateau, d’autres allaient suivre. Je devenais plus crédible. Cela a été un pari gagné car j’ai convaincu La Mie Câline, majoritairement, Artipôle et Les Poulets de Challans. Cela a donc été intéressant de repartir sur un Vendée Globe en recommençant une histoire, qu’elle soit humaine ou sportive. Il y a en tout trente-cinq partenaires différents. Cela fait une grande famille où tout le monde s’entend autour du projet. Avoir mon local aux Sables-d’Olonne m’a permis de les faire se rencontrer.

Arnaud BoissièresTout jeune papa et marié depuis le mois d’octobre, Arnaud Boissières, 44 ans, ne se voyait pas manquer son troisième Vendée Globe.Photo @ Vincent Curutchet/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Parlez-nous de votre bateau…
A.B. :
J’ai un regard particulier sur ce bateau depuis 2008, année de ma première participation. Il appartenait à l’époque à Jean-Pierre Dick. Ce plan Farr fabriqué en Nouvelle-Zélande faisait partie des bateaux high-tech et je le regardais comme quelque chose d’inaccessible. J’ai mis une option dessus quand il est parti pour la Barcelona World Race 2014 avec les frères Garcia. La vente a été acceptée alors que le 60 pieds était en plein Pacifique Sud. Et le bateau est revenu à Barcelone en super état. Je suis allé le récupérer en avril 2015. C’était un investissement pour mon entreprise. J’ai donc fait un leasing à la banque qui me fait confiance depuis des années. Cela tombait bien car le Crédit Agricole Atlantique Vendée voulait revenir dans la voile. Ils avaient été les sponsors de Philippe Jeantot. Désormais, ils sont devenus partenaires.

Voilesetvoiliers.com : Comment s’est passée la prise en main ?
A.B. :
Nous avons fait le tour de l’Espagne et l’avons ramené aux Sables pour effectuer une importante expertise, avec un de mes partenaires, Aérocampus, qui accueille une société qui fait du contrôle des matériaux, à la fois de l’acier et du carbone. Nous avons poussé les tests au-delà de ce que préconise la classe IMOCA. Il était impeccable. Je suis donc parti sur le Transat Jacques Vabre. Mais, manquant de moyens, j’ai rapidement cassé ma grand-voile aux deux tiers supérieurs. Elle datait de 2010 et le tissu s’était délaminé sans qu’on ne s’en rende compte. Cela a été un mal pour un bien car en rentrant j’ai rencontré le patron de La Mie Câline. Il était venu me voir pour un projet de galette avec des fèves en forme de bateau. A son départ, j’étais le roi. Depuis, le 60 pieds a été allégé et fiabilisé. Avec ses neuf tonnes, il est un peu lourd mais puissant comme tous les plans Farr. Il est assez doux à la barre car avec des dérives assez profondes. Il faudra quand même que j’envoie de la bâche…

Mie CâlineLe plan Farr d’Arnaud Boissières, mis à l’eau en 2007 en Nouvelle-Zélande pour Jean-Pierre Dick, est un peu lourd par rapport à la concurrence. Mais le Néo-Vendéen lui accorde toute sa confiance devant sa robustesse. 
Photo @ Olivier Blanchet/La Mie Câline

Voilesetvoiliers.com : Le matériel embarqué ?
A.B. :
Je suis fidèle à NKE depuis mon époque Mini. Je pars avec deux pilotes HR mais aussi avec un Brookes d’origine. J’ai deux vérins, deux hydrogénérateurs, un moteur qui fait groupe électrogène et au cas où, une petite éolienne démontable et très légère. Les batteries Saft sont des lithium ion, ce qui fait que je suis passé en 24 V avec une génératrice ultraperformante. On a donc lié la fiabilité à la performance.

Voilesetvoiliers.com : Il y a un joli combat avec les engins de la même génération ?
A.B. :
On parle beaucoup des bateaux à foils qui se tirent la bourre, suivis par SMA, Quéguiner et un peu plus loin Le Souffle du Nord. Nous sommes une dizaine. Avec les mêmes performances, je pense que c’est intéressant. Cela rehausse notre niveau. J’espère que cela donne une bonne émulation au public qui nous suit. A nous de trouver le bon curseur. Pour faire un bon Vendée Globe, il faut le finir. Dans ce sens, malgré tout, mon expérience ne veut rien dire. Partir avec un excès de confiance est une erreur.

Voilesetvoiliers.com : Quel est votre objectif ?
A.B. :
C’est dur à dire. Honnêtement, des bateaux de ma génération peuvent faire dans les dix premiers. Je ne sais pas si ce sera moi ou Louis Burton par exemple. Mais en tout cas, il y a moyen. En 2008, nous étions trente au départ, avec des épouvantails. Avec mon très vieux bateau, sur le papier, je ne pouvais espérer qu’une quinzième place. Finalement, j’ai terminé septième. Cette fois-ci, c’est un peu pareil. A moi de ne pas faire une course de frustré et de me lâcher, sans trop exagérer comme je le disais.

Arnaud BoissièresAucun bobo à déplorer sur La Mie Câline d’Arnaud Boissières depuis le début de l’épreuve il y a de cela trois semaines.Photo @ Olivier Blanchet/La Mie Câline

Voilesetvoiliers.com : Des petites choses pour se faire plaisir à bord ?
A.B. :
Il y a quatre ans, j’avais perdu sept kilos. Je pars avec des plats lyophilisés mais avec un petit foie gras pour Noël et le jour de l’an. Des petites bouteilles de Bordeaux pour les événements importants. L’intérieur du bateau fait un peu loft et je dors sur un pouf que je mets à droite, à gauche. Mais je le trouve confortable. Du moins, agréable à vivre.

Voilesetvoiliers.com : Toujours heureux d’être navigateur solitaire ?
A.B. :
Après mon arrivée du Vendée Globe en 2009, cela a été comme une drogue. Cela m’a épanoui. Je me suis révélé à moi-même. Parfois, tu te surprends à faire de superbes manœuvres et tu ouvres une bouteille d’eau pétillante comme si tu avais gagné le Vendée Globe. En fait, t’as rien gagné du tout. Tu n’as même pas gagné un mille sur le mec qui est devant mais tu es content de toi. Si je fais une connerie, c’est Cali qui se fait engueuler par Arnaud. Cali doit savoir se calmer sinon il porterait le grand gennaker jusqu’à 35 nœuds (rire). Sinon, le solitaire n’est pas seul car nous avons obligation d’envoyer des images à terre. J’aime bien me lâcher devant la caméra, raconter de belles histoires. Communiquer avec le grand public est primordial.

 

Classement dimanche 27 novembre à 5 heures

1.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 16 702,8 milles du but
2.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), à 12,5 milles du premier
3.       Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), à 362,1 milles 
4.       Paul Meilhat (SMA), à 800,6 milles
5.       Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 814,4 milles
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18.       Arnaud Boisières (La Mîe Câline), à 2 946,4 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.