Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Barcelona World Race 2014-15

Stamm, avant la tempête : «On ne va pas aller faire des allumettes»

  • Publié le : 04/02/2015 - 00:03

Jusqu’ici, tout va bien !Bernard Stamm et Jean Le Cam ont à leur actif un beau début de course – ils ont toujours été dans le quator de tête et sont leaders de la flotte depuis le démâtage de Hugo Boss au large du Brésil. Photo @ D.R. Barcelona World Race / Cheminées Poujoulat

Après plus d’un mois de course, Cheminées Poujoulat pointe en tête de la Barcelona et s’apprête à affronter sa première grosse dépression dans l’océan Indien. Lundi 2 février, alors que lui et Jean Le Cam ont choisi de freiner, Bernard Stamm nous a accordé une interview exclusive en direct des 40e Sud.

 

v&v.com : Comment ça va à bord ?
Bernard Stamm : Ça va plutôt bien. Aujourd’hui, c’est un peu spécial, on a freiné parce qu’on a du très mauvais temps devant et que le timing n’est pas bon pour nous. On a donc ralenti, on navigue sous voilure réduite, trois ris et trinquette.

 

Cyclones tropicauxBernard Stamm et Jean Le Cam ont ralenti pour laisser passer le plus gros de la dépression issue de la fusion de deux ex-cyclones, Diamondra et Eunice, qui se comble progressivement en descendant vers le Sud. Photo @ D.R. Barcelona World Racev&v.com : Vous êtes obligés de ralentir pour laisser descendre la dépression plus au Sud…
B.S. :
Oui, le problème, c’est que si on garde notre vitesse, on est sûr de prendre le centre de la dépression. On veut éviter ça, parce qu’il y a des vents vachement violents là-bas-dessous, on veut rester dans du vent fort "normal".

 

v&v.com : Vous avez quel vent en ce moment ?
B.S. :
Pour l’instant, on en est encore loin : on a 25 nœuds et ça monte gentiment. Mais ce n’est pas dans 40 nœuds qu’on va arriver à freiner, donc on s’y prend un peu en avance.

 

v&v.com : Le plus gros de la tempête, c’est pour cette nuit ?
B.S. :
Là, il fait nuit chez nous, ce sera demain dans la journée, donc demain dans la nuit pour vous (soit mardi soir ; ndlr).

 

v&v.com : Vous êtes en mer depuis un mois. Cette première partie de course s’est bien passée pour vous ?
B.S. :
Oui, à peu près. Il s’est passé plein de choses. Déjà, on est bien sorti de la Méditerranée, ce qui est pas mal. On était talonné par de la pétole et on avait un peu peur qu’il y en ait un qui s’échappe et que ça creuse les écarts, mais ça s’est bien passé. Après, on a été un peu joueur avec l’anticyclone des Açores et on s’est fait piéger : on avait sous-estimé la vitesse de déplacement de l’anticyclone, il nous a attrapés. Mais on a réussi à s’extirper et on est revenu au contact aux Canaries. Ça, c’était pas mal, parce qu’on a plutôt fait une trajectoire correcte. Après on a quand même eu de la réussite avec la météo, parce qu’on a eu un alizé établi assez fort, puis pas de pot-au-noir ou très peu, et de l’alizé fort dans le Sud. Ensuite, on a réussi à passer dans un petit trou de souris au Sud de Sainte-Hélène en longeant le front de Cabo Frio et ça nous a projetés dans le Sud rapidement, donc c’était pas mal. On s’est fait cueillir par la première dépression dans l’Atlantique Sud, qui était un peu musclée, mais normale, et après on a eu du vent correct jusqu’à maintenant.

 

v&v.com : Pour vous, l’Indien a donc été plutôt clément, jusqu’ici…
B.S. :
Oui, on a eu du vent. On était devant un anticyclone, donc c’était clément par la force, mais c’était tout de même un peu usant parce que ce sont des vents de traîne, très instables, qui varient beaucoup en force et en direction, donc il fallait être dessus pour réussir à garder une vitesse correcte.

 

v&v.com : Vous avez pris la tête de la course il y a 19 jours et avez réussi à garder la distance avec Neutrogena (entre 150 et 200 milles d’avance en moyenne depuis une dizaine de jours, ndlr)…
B.S. :
Oui, même si maintenant je pense qu’il va revenir, parce que le timing est meilleur pour lui. Mais c’est comme ça, on n’a pas le choix. La route est longue encore, ça ne sert à rien d’aller faire des allumettes. S’il n’y avait que le vent, à la limite ce serait gérable, mais au centre de la dépression, il y a de la mer de tous les secteurs de vent, et là, c’est ingérable.

 

Largage de la bouée Argo«Balise ARGO jetée par-dessus bord de Cheminées Poujoulat à 12H30 TU par 42°11"S et 21°06"2 E». Entre le 23 et le 25 janvier, tous les concurrents ont largué en mer leur bouée Argo. Ce flotteur, qui s’immerge par périodes de dix jours, collectera de précieuses données sur la salinité et la température des océans. Photo @ D.R. Barcelona World Race / Cheminées Poujoulat

v&v.com : Vous préservez avant tout et la course reprendra le dessus après ?
B.S. :
Ah oui, là on navigue et on recommencera à régater quand ce sera plus maniable.

 

v&v.com : Avec Jean comment ça se passe à bord ?
B.S. :
Nickel, il n’y a pas de souci. On s’occupe à bien faire marcher le bateau et on se relaie, et puis on passe quand même pas mal de temps ensemble donc c’est plutôt sympa.

 

v&v.com : Vous faites des quarts réguliers ?
B.S. :
Non, il n’y a pas d’horaires. On fait comme on le sent. On dort à peu près pareil, par tranches de trois ou quatre heures et on arrive à se gérer, donc c’est au feeling. On arrive à bien se relayer.

 

v&v.com : Vous barrez toujours beaucoup ?
B.S. :
Maintenant non, mais on a énormément barré toute la descente de l’Atlantique et même en Méditerranée. Quand on est sous spi, on va plus vite quand on barre, donc il y a tout le temps quelqu’un à la barre. Si on fait un décompte de l’ensemble, je pense qu’on a fait plus de la moitié du temps à la barre.

 

v&v.com : Vous avez rencontré des soucis techniques depuis le départ ? Vous n’en avez pas dit grand-chose…
B.S. :
On a des soucis de girouette. Les deux girouettes en tête de mât ne fonctionnent plus. Il y en a une qui n’est plus là et une autre qui ne marche plus, donc on a fait un bricolage avec une girouette "spare" sur l’arrière du bateau, ça fonctionne à peu près mais bon, c’est pas terrible. Ça nous occupe encore parce qu’on n’a pas trouvé la panne. Et pour le moment on a des soucis de drisses de tête. En fait, il y en a une qui a cassé, et l’autre, c’est la pièce qui vient se hooker dans le hook qui a cassé. C’est réglé en partie, mais pas complétement.

 

v&v.com : Ça vous prive de l’utilisation de certaines voiles ?
B.S. :
Non, mais pour certaines voiles, il faut que je monte au mât pour les mettre. Ce n’est pas très pratique, mais on y arrive…

 

v&v.com : Dès l’entrée dans le Sud, Neutrogena a longé la zone d’exclusion, vous êtes restés plus au Nord. Un choix délibéré ?
B.S. : Oui, on a réussi à garder le vent du front, ça nous a permis de rester Nord et d’avoir un angle un peu meilleur et de ne pas être embêtés avec la zone d’exclusion, donc c’était un choix. Sur Neutrogena, on ne sait pas s’ils avaient fait le choix inverse ou s’ils y ont été obligés.

 

v&v.com : Finalement cette zone d’exclusion est aussi assez contraignante…
B.S. :
Oui, mais je trouve ça stratégiquement intéressant, parce que si on s’en approche, on peut être sûr qu’on va devoir s’en éloigner contraint, avec des angles mauvais. Moi je trouve que c’est plus de liberté. Je prends ça comme une île : tu ne peux pas monter dessus, donc tu fais le tour. Alors qu’aller chercher des points virtuels obligés (les portes des glaces, ndlr), qu’ils mettent délibérément vachement Nord, pour replonger au Sud aussi sec, je ne trouve pas ça très logique. La zone d’exclusion, finalement, nous permet de rester plus Sud tout le temps, sans aller dans les extrêmes.

 

v&v.com : Dans les heures qui viennent, vous allez affronter du gros temps. Vous êtes prêts ?
B.S. :
Oui, on est déjà prêt et là, comme je le disais, on a freiné, donc on profite de ce moment où la navigation n’est pas trop contraignante, puisqu’on est sous toilé, pour faire un peu d’entretien, de repos. On va surement redémarrer dans du vent très fort et la course pourra reprendre ses droits.