Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe les grands entretiens 3/29

Bertrand de Broc : «Trop d’assistance…»

Bertrand de Broc est un personnage atypique au sein du clan des Vendéistes : quatrième départ après 1992 où il se recoud la langue après un empannage chinois, après 1996 où il abandonne à portée de l'arrivée, quille perdue, et après 2012 où il termine neuvième. Grâce à MACSF, son bateau lancé en 2007 a pu être optimisé même s’il ne peut rivaliser en vitesse pure dans toutes les conditions face à la génération 2012 et encore moins face aux nouveaux prototypes à foils. Bertrand de Broc, une sacrée gueule de marin, mais aussi un homme au discours sans langue de bois…
  • Publié le : 13/09/2016 - 00:01

Bertrand de BrocA 55 ans, Bertrand de Broc repart pour un tour, son quatrième Vendée Globe, sur le même bateau qu’en 2012…Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

Voilesetvoiliers.com : Tu es le seul skipper qui a bouclé le dernier Vendée Globe à repartir avec le même bateau (Vincent Riou et Louis Burton ayant abandonné en 2012)…
Bertrand de Broc
: Je n’y avais pas fait attention… Au moins je sais où je vais avec ce bateau-là ! C’est un IMOCA que j’aime bien parce qu’il est fiable et c’est aussi pour cela que je l’avais choisi il y a quatre ans. C’est l’ancien Brit Air d’Armel Le Cléac’h en 2008-2009 (2e) qui a aussi fait une Transat Jacques Vabre et une Route du Rhum toujours bien placé. Je l’ai repris pour le Vendée Globe 2012-2013 comme il était en juin 2012 : je n’avais pu faire que 25 jours de navigation avant de partir…

Voilesetvoiliers.com : Donc très peu d’optimisation avant de partir en 2012 !
B. de B.
: On avait juste changé trois voiles, quatre écoutes et une drisse. Mais j’avais eu la chance d’être livré par l’équipe d’Armel et Gaël Le Cléac’h d’un bateau vraiment prêt à naviguer ! Et je n’ai eu aucun problème technique il y a quatre ans. Et ensuite, j’ai fait la Transat Jacques Vabre 2013 avec Arnaud Boissières, la Route du Rhum 2014 qui s’est achevée rapidement, et le bateau est parti pour un nouveau tour du monde en double avec Sébastien Audigane et Jörg Riechers pour la Barcelona World Race qui étaient plutôt dans le coup jusqu’au moment où ils ont cassé un safran : ils ont été obligé de faire une longue escale en Nouvelle-Zélande alors qu’ils étaient troisièmes. Et j’ai fait la Transat Jacques Vabre 2015 avec Marc Guillemot : sixièmes sur les vingt-un IMOCA qui seront tous au départ du Vendée Globe…

VNAMNeuvième en 2013 sous le sigle de Votre nom autour du monde, ce plan Finot-Conq avait été le fruit du deuxième financement participatif initié par Bertrand de Broc.Photo @ Thierry Martinez Sea & C°

Voilesetvoiliers.com : Mais il y a eu pas mal de modifications depuis 2012 !
B. de B.
: Avant la Transat Jacques Vabre de l’année dernière et après. Il a d’abord fallu résoudre les problèmes d’étanchéité du bateau en démontant toutes les vannes des ballasts qui fuyaient, et on a installé une nouvelle casquette de cockpit pour être mieux protégé des embruns. Ça change la vie. Et puis on a démâté cet été… Fatigue générale du gréement et du profil. On a donc installé un mât «standard» (50 kg de bonus) avec deux bastaques en plus, mais il a fallu l’adapter à notre plan de pont. Nous avons aussi supprimé les safrans relevables pour des appendices fixes sous la voûte en gagnant du poids (40 kg) et en moyenne, on va un demi-nœud plus vite ! Et avec le mât plus court et plus léger, on a aussi gagné en performance avec une nouvelle bôme (40 kg de gain). Du coup, nous avons pu enlever un peu de lest dans la quille…

Voilesetvoiliers.com : Es-tu du coup aussi performant que SMA (ex-Macif) ou Le Souffle du Nord (ex-Groupe Bel) ?
B. de B.
: Non, pas encore ! Surtout dans le plein portant qui est un peu le point faible de MASCF. Mais au près ou au reaching, le bateau est plutôt à l’aise vis-à-vis de la génération 2008 et 2012. En fait, je suis en division 2 avec Tanguy de Lamotte, Fabrice Amedeo, Louis Burton, Jean Le Cam… Si je n’ai pas de problèmes techniques pendant le Vendée Globe, je vise 85 jours pour boucler la boucle car je dois pouvoir facilement gagner une semaine par rapport à 2012-2013. Surtout qu’il y a plein de choses qui ont été améliorées en quatre ans, comme les pilotes automatiques.

Voilesetvoiliers.com : Là aujourd’hui, c’est la version finale pour le Vendée Globe ?
B. de B.
: J’ai dit stop aux évolutions début septembre : on pouvait encore optimiser les pilotes avec les nouvelles versions, mais à un moment, il faut s’arrêter parce qu’on va au-devant des embrouilles… Nous avons encore des voiles à essayer, mais c’est tout.

MACSFAvec son nouveau mât, ses safrans sous la voûte, sa bôme allégée, l’ex-Brit Air a sensiblement gagné du poids et des performances.Photo @ Thierry Martinez Sea & C°

Voilesetvoiliers.com : Tu as donc conservé la quille d’origine et la répartition des ballasts ?
B. de B.
: Oui, et la jauge IMOCA nous a imposé d’ajouter 100 kg très mal placés en termes de sécurité parce que le voile de quille est en carbone ! Il faut savoir que ce poids est positionné au-dessus du centre de gravité… C’est totalement à l’opposé des règles de sécurité : l’idée était de fiabiliser les appendices en imposant des quilles en acier monobloc, mais pour ceux qui ne peuvent pas s’en acheter une (200 000 € HT), on rajoute du poids qui se retrouve à dégrader la stabilité en cas de chavirage ! Il aurait mieux fallu nous imposer de traîner un cordage derrière pour nous freiner… C’est une aberration.

Voilesetvoiliers.com : Ce sera ton quatrième départ le 6 novembre prochain…
B. de B.
: 1992, 1996, 2012. J’avais dit il y a quatre ans que ce serait la dernière, mais voilà ! J’ai eu la chance de trouver un partenaire pour améliorer le bateau, mais je n’ai pas eu le budget pour changer certains éléments (nouvelle quille, changement d’étrave plus volumineuse). Mais MACSF est sympa, et c’est un super bateau au débridé. Et avec ce «nouveau» parcours, il peut faire un bon résultat.

Voilesetvoiliers.com : Pourquoi «nouveau» parcours ?
B. de B.
: Parce que je ne suis pas très favorable à cette zone d’exclusion en remplacement des «portes des glaces». Comme d’autres coureurs et d’anciens vainqueurs du Vendée Globe, d’ailleurs. Certes, c’est plus simple à comprendre pour le public, mais les portes permettaient d’éviter les zones dangereuses, alors que là, tout le monde va raser ce «mur des glaces». Le Vendée Globe, ce n’est pas la Volvo Ocean Race ! On est en solitaire et si on est crevé avec un coup de vent aux fesses direction la zone d’exclusion, on risque fort de faire des boulettes ou de rentrer dedans…

MACSFBertrand de Broc estime que son bateau peut faire un bon résultat en moins de 85 jours, mais il vise avant tout un score au sein de la «deuxième division»…Photo @ Thierry Martinez Sea & C°

Voilesetvoiliers.com : Et c’est la disqualification automatique ?
B. de B.
: Aujourd’hui, oui, mais cela discute encore… Et je ne comprends pas ! Une porte permettait de retarder une manœuvre, de se reposer parce qu’elle était longue, mais pas la zone d’exclusion. Alors j’espère que la pénalité sera à la hauteur parce que une course à la voile, c’est d’abord un parcours qu’il faut respecter. Alors soit il y a disqualification, soit dix jours de pénalité, mais pas de sanction à la discrétion du jury a posteriori ! Et c’est pareil pour les DST (zone d’exclusion du trafic maritime). Pour moi, l’idée de revenir par le point d’entrée est trop dangereuse en cas de tempête. Non, il faut que chaque coureur prenne ses responsabilités : le Vendée Globe doit rester une course marathon, dure et simple. On ne va pas remettre sur le tapis chaque infraction que le jury pourra interpréter : souvenons-nous des polémiques de la dernière fois !

Voilesetvoiliers.com : C’est assez intransigeant !
B. de B.
: Peut-être. Cela peut aussi m’arriver et j’assumerais… On ne va tout de même pas voir un gars qui franchit la ligne d’arrivée en tête et qui n’est pas premier parce qu’il aura quatre heures ou plus de pénalité ! Il y a eu trop d’histoires la dernière fois avec Bernard Stamm qui s’est fait aider au mouillage ou avec Jean-Pierre Dick qui s’est réfugié dans un tout petit port espagnol… Il faut que le règlement soit clair et beaucoup plus ferme sans interprétation, comme l’ont souhaité les organisateurs à l’arrivée de la dernière édition. Car ce n’est pas tout : l’assistance venant de terre se développe de plus en plus !

Voilesetvoiliers.com : En quel sens ?
B. de B.
: Il faut que les coureurs respectent leurs engagements avant le départ : ne pas se faire aider par la terre. Le Vendée Globe, c’est une course sans assistance ! Or on sait aujourd’hui que quelqu’un à terre peut prendre la main sur le pilote automatique du bateau. Il y a quatre ans, j’ai eu mon ordinateur bloqué et j’ai fait une demande à la Direction de course pour que quelqu’un puisse directement me retirer le bug : cela a été refusé. Je me suis débrouillé seul, mais avec l’aide d’un spécialiste à terre parce que c’était autorisé… Où s’arrête l’assistance aujourd’hui ?

MACSFMACSF est un très bon bateau de près, plutôt à l’aise au débridé dans la brise mais moins véloce que ses concurrents aux allures très portantes.Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

Voilesetvoiliers.com : Des précisions ?
B. de B.
: Certains teams peuvent mettre des alarmes pour avertir le coureur, par exemple s’il se rapproche trop de la zone d’exclusion, mais aussi pour l’avertir qu’il n’est qu’à 80 % du potentiel du bateau ! Il y a des équipes à terre qui suivent 24 heures sur 24 leur solitaire, qui ont les mêmes (voire plus) fichiers météo et les abaques de vitesse du bateau. Avec la position de tous les bateaux pratiquement en permanence… il faut que la course soit plus rigoureuse : parfois, je me suis endormi quatre heures de suite tellement j’étais fatigué. Si quelqu’un me réveille pour me faire manœuvrer, c’est bien de l’assistance, non ?

Voilesetvoiliers.com : Cela signifie qu’il faudrait reprendre le système de la Volvo Ocean Race où personne à terre ne peut appeler le skipper et le coureur ne peut appeler à terre sans que ses communications ne passent par la Direction de course ?
B. de B.
: Peut-être. Au Vendée Globe, tout est permis… Déjà la dernière fois, il y avait des responsables météo à terre dans certaines équipes qui appelaient leur coureur pour savoir pourquoi il n’allait pas assez vite… Ce n’est pas possible sur la Volvo ! Or parfois deux degrés trop abattus et le bateau perd cinq nœuds. Je suis persuadé que certains coureurs ne prendraient pas le départ s’ils devaient réellement réparer tout tout seul… Parce qu’on t’aide pour résoudre un problème mécanique, une déchirure de voile et tutti quanti. C’est aussi pour cela que j’embarque cette fois plus de gazole et une éolienne en spare, parce qu’on n’est pas certain à 100 % des hydrogénérateurs, même si cela a très bien marché il y a quatre ans… Mais on consomme aussi beaucoup plus au fil des éditions !

MACSFRobuste, fiable et polyvalent, l’IMOCA de Bertrand de Broc a déjà fait trois tours du monde en solo ou en double, deux Route du Rhum, trois Transat Jacques Vabre…Photo @ Thierry Martinez