Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

vendée globe les grands entretiens

Conrad Colman : « Je suis déjà rentré aux Sables en vainqueur !»

Alex Thompson (Hugo Boss) a réalisé une magnifique opération avec sa route osée en coupant à travers l’archipel du Cap-Vert sans être ralenti par le dévent des îles. Le voilà désormais en tête d’une flotte qui cherche à se positionner pour aborder au mieux le Pot au Noir. Derrière, les premières avaries surviennent : voile d’avant déchirée pour Shiraishi (Spirit of Yukoh), souci d’enrouleur pour Dick (StMichel-Virbac) et surtout tête de mât cassé pour Tanguy de Lamotte (Initiatives Cœur) qui devrait faire escale au Cap Vert pour tenter une réparation. Auteur d’un fort joli début de course sur son vieux bateau et avec de petits moyens, Conrad Colman (17e, sur Foresight Natural Energy) s’est à son tour prêté au jeu des grands entretiens de voilesetvoiliers.com. Né à Auckland, ayant suivi ses études aux Etats-Unis, Conrad Colman est désormais un ‘’Kiwi Armoricain’’. A bientôt 33 ans, le navigateur néo-zélandais dispute la 8e édition du Vendée Globe pour écrire les premières lignes de son histoire de marin en solitaire.
  • Publié le : 13/11/2016 - 07:46

Natural Energy durant le VGAu passage de Madère, entre les îles, Conrad Colman a profité des conditions clémentes pour faire voler son drone. D"où cette première photo aérienne prise loin des Sables-d"Olonne de ce Vendée Globe.Photo @ Conrad Colman/Foresight Natural Energy

Voilesetvoiliers.com : Après l'émotion du départ, quel rythme avez-vous pris ?
Conrad Colman : Le départ était fabuleux, j'ai profité de chaque instant. Ce n'est pas tous les jours qu'on a autant de monde sur une course de voile pour vous encourager ! Ensuite j'ai été vite mis dans le bain avec une première nuit sans trop de sommeil car le vent était instable donc beaucoup de changements de voile. Maintenant je me suis reposé un peu et j'ai pris mon rythme avec le bateau. 

Voilesetvoiliers.com : Apercevez-vous d'autres concurrents ?
C.C :
J’ai vu régulièrement, Louis Burton, Nandor Fa et là je suis un peu esseulé mais en train de rejoindre le pack. Je devrais donc retrouver d'autres concurrents

Voilesetvoiliers.com : Quel bonheur ressentez-vous ?
C.C :
Le plaisir d'être seul en mer et de ne faire qu'un avec le bateau, de glisser la nuit, c'est incomparable et ça fait du bien après tout le travail abattu et les trois semaines aux Sables d'Olonne qui sont magiques mais aussi peu reposantes. 

Voilesetvoiliers.com : Des problèmes techniques ?
C.C. :
Pour l'instant le seul soucis venait de la télécommande de pilote qui déclenchait MOB (fonction homme à la mer, ndlr) sans prévenir et donc le bateau se met face au vent... mais c'est réglé donc il faut que ça dure !

Conrad ColmanConrad Colman qui fêtera son 33e anniversaire le 2 décembre prochain, veut faire son apprentissage sur le Vendée Globe. Pour mieux revenir dans quatre ans. Photo @ Jean-Louis Carli/AFP/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Revenons à votre parcours. Comment avez-vous découvert le monde de la voile ?
Conrad Colman :
Âgé d’à peine trois semaines, j’étais déjà sur un bateau. Il paraît que j'ai été conçu en mer et je suis né à Auckland en Nouvelle-Zélande, le pays de ma mère. Mes parents naviguaient à cette époque un peu partout dans le Pacifique. Ma première année de vie, paraît-il, nous sommes allés à Bali, en Indonésie, en Australie. Malheureusement, l’histoire sympathique s’arrête là. Mon père est décédé accidentellement en mer alors que j’avais seulement onze mois. Ma mère est donc retournée à Auckland où j’ai passé mon enfance. Toujours baigné dans le monde de la voile, toujours les pieds mouillés. Mon grand-père a d’ailleurs construit trois bateaux en bois dans son jardin et j’ai appris la navigation avec un de mes oncles. Comme tous les enfants de mon pays, je faisais de la voile mais sans être un champion.

Voilesetvoiliers.com : Vous connaissiez le Vendée Globe à l’époque ?
C.C. :
En 1996, j’ai entendu parler du Vendée Globe pour la première fois. L’histoire de ces Français fous qui avait plongé dans les mers du Sud et qui avaient cassé leurs bateaux. C’était un scandale dans les journaux du soir chez nous car les secours mettaient leurs vies en péril pour les récupérer.

Voilesetvoiliers.com : Ces aventures vous intéressaient ?
C.C. :
Elles m’interrogeaient. Vers l’âge de 15 ans, je suis allé vivre aux Etats-Unis, le pays de mon père, et ce pour terminer mes études. Dans un premier temps c’était dans le Connecticut, sur la côte Est, puis, dans le Colorado pour mon cursus universitaire en économie. Le sport me passionnait et j’ai eu un bon niveau comme cycliste et vététiste. En VTT, je participais à des courses de 24 heures et je pense que c’est là que j’ai pris goût pour l’endurance. Tout en faisant de la compétition, vivant mon aventure dans les montagnes, j’avais monté une petite entreprise et fabriquais des cadres de vélo.

Conrad ColmanConrad Colman a décidé de vivre en France pour assouvir sa passion et poursuivre ses rêves. Accompagné en cela par son épouse, française, qui participe à son projet. Photo @ Jean-Louis Carli/AFP/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : C’est loin de la mer, le Colorado…
C.C. :
C’est sûr que les Rocheuses ne sont pas vraiment connues pour leurs activités nautiques. C’est ce que j’appelle la saison de sécheresse de ma vie. A un moment donné, j’ai vendu mon affaire et ai pris un sac à dos pour aller en Europe. Direction une nouvelle vie. Je me retrouve sur la côte Sud anglaise pendant dix-huit mois avant d’arriver en France en tant que préparateur bénévole pour Steve White. Il partait pour le Vendée Globe 2008 sur son Toe in the Water. Par la suite, après beaucoup de petits boulots, j’ai eu la chance d’enchaîner les projets qui ont construit mon apprentissage dans la navigation en solitaire.

Voilesetvoiliers.com : Cela débute comment ?
C.C. :
Je me suis lancé en Mini 6.50. Je ne connaissais personne en France et ne parlais pas du tout le français. J’ai vécu au fil des compétitions sur mon Pogo 2. Je faisais d’ailleurs attention à ne pas rater mes affalages de spi car cela trempait ma chambre et mon salon (rires). Après la Mini Transat en 2009 (24e en bateau de série, ndlr), je me suis installé à Lorient avec des colocataires ministes comme moi. Avec l’appui d’un sponsor néo-zélandais, j’ai eu l’opportunité de m’inscrire sur la Route du Rhum en Class40 (28e en 2010, ndlr). Ces deux premières expériences en solo n’ont pas été excellentes car j’étais à chaque fois préparé au dernier moment. L’année suivant le Rhum, alors que j’étais boat captain d’un Akilaria 40 d’un propriétaire privé basé en Tunisie, j’ai pu m’inscrire à la Global Ocean Race dix jours avant le départ de cette course qui était réservée aux Class40. Une course en double autour du monde où j’ai remporté quatre étapes sur cinq avec à chaque fois des coéquipiers différents. Je peux dire que je suis déjà rentré dans le chenal des Sables-d’Olonne en vainqueur !

Voilesetvoiliers.com : Comment arrivez-vous en 60 pieds IMOCA ?
C.C. :
Après un projet avorté sur la Volvo Ocean Race, j’ai participé en 2014 avec le Hongrois Nandor Fa (Spirit of Hungary) à la Barcelona World Race. Entre temps, j’avais travaillé pour Bertrand de Broc, surtout en convoyage. Je connais donc bien ce genre de bateau.

Foresight Natural EnergySon CV nautique compte deux tours du monde. Cette fois-ci, Conrad Colman part pour une autre circumnavigation mais en solitaire. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Est-il difficile pour un skipper non français de participer au Vendée Globe? 
C.C. :
Il y a plusieurs profils parmi les participants internationaux au départ de cette course. Alex Thomson qui a son sponsor fidèle depuis longtemps. C’est l’exception qui fait la règle. Il y a les skippers matures qui font ça pour leur plaisir, des hommes d’affaires qui ont mis une infime partie de leur fortune dans leur projet Vendée Globe : Enda O’Coineen, Nandor Fa ou Pieter Heerema. Et puis les petits qui galèrent comme Alan Roura, Didac Costa et moi-même. Être un étranger sur le Vendée Globe, c’est assez compliqué. Cet événement est plutôt franco-français avec une visibilité relativement concentrée sur le marché national. La culture de la navigation en solitaire et le savoir-faire existent sur seulement 300 km de la côte Ouest de la France. Même si auparavant il y a eu des concurrents venant d’un peu partout, la course est peu connue hors de l’hexagone. J’en suis navré car elle mériterait d’être appréciée comme l’un des plus grands moments de sport dans le monde. Le grand public ne sait pas ce que c’est, même chez moi en Nouvelle-Zélande. Grant Dalton, même s’il a un regard sur l’épreuve explique que nous sommes des fous. Personnellement, j’ai cherché des sponsors partout dans le monde. Les premiers mots ont toujours été : « qu’est-ce que c’est que ton truc ? »

Voilesetvoiliers.com : Comment avez-vous fait ?
C.C. :
Je n’ai pas pu me verser de salaire. Comme vous dîtes, on est charrette de chez charrette. Nous sommes une équipe de quatre personnes incluant mon épouse qui s’occupe de la gestion du projet et de la communication. Je pars avec des dettes car je crois en la puissance du Vendée Globe. Heureusement nous avons une communauté de partenaires qui est derrière nous à fond. L’idée c’est que ce ne soit pas un one shot. Mais on n’est pas là pour la gloire mais pour construire quelque chose pour le futur de tous. Dans l’esprit de faire un projet zéro émission, une course propre, sans brûler du diesel. J’ai donc des panneaux solaires vraiment efficaces et surtout des hydrogénérateurs. Notre sport doit être une vitrine pour les entreprises propres. Pendant le chantier d’hiver, mon préparateur et moi, nous avons retiré le moteur d’origine pour mettre un moteur électrique avec des batteries lithium. 

Foresight Natural EnergyLe Lorientais d’adoption est confiant dans la fiabilité de son 60 pieds. Un projet qui lui aura coûté 600 000 euros. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Parlez-nous de ce bateau, Foresight Natural Energy.
C.C. :
Sa première mise à l’eau date de 2005. Il est très fiable. C’est un bateau international qui a été dessiné par un architecte sud-africain, Angelo Lavranos, et construit au Brésil. Il a déjà pris un départ du Vendée Globe : c’était en 2008 avec Jean-Baptiste Dejanty (Maisonneuve) qui avait malheureusement abandonné alors qu’il était proche des Kerguelen. Maintenant il est barré par un Americano-Kiwi parlant français. Je le connais sur le bout des doigts car j’ai effectué deux transatlantiques avec. Même s’il a deux générations de retard par rapport aux bateaux qui volent, j’ai de plus fortes chances d’être toujours debout après trois mois de course que certains. J’aime mon 60 pieds car j’ai beaucoup investi émotionnellement et financièrement.   

Voilesetvoiliers.com : Vous regardez la course des favoris ?
C.C. :
Bien sûr. J’ai été fan, maintenant je suis participant. Je suis toujours émerveillé par les avancées technologiques. Surtout, comme je le disais, je veux revenir plus fort la prochaine fois, pour jouer la gagne. 

avarie intiativeTête de mât cassée, Tanguy de Lamotte fait route vers l'archipel du Cap Vert. Il compte mouiller dans une baie non loin du port de Mindelo pour débarrasser la quille de son bateau de la voile d"avant qui s'y est prise et tenter de réparer son espar pour renvoyer sa grand-voile.Photo @ Tanguy de Lamotte/Initiatives Coeur

Classement dimanche 13 novembre à 5 heures

1.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 22 178 milles du but
2.       Vincent Riou (PRB), à 17,2 milles du premier
3.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), à 18,9 milles
4.       Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), à 41,4 milles
5.       Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 52,7 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.