Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre : L'analyse

Des bosses, déboires et des scoubidous…

Après 48 heures de mer, la situation se décante entre multicoques et monocoques : les partisans du Sud tels les Ultime et les Multi 50 ont passé ou sont en approche du cap Finisterre quand la plupart des IMOCA et Class 40 vont traverser la dépression irlandaise. Trois monocoques de 60 pieds ont déclaré jeter l’éponge (Maître CoQ, Edmond de Rothschild, Safran) ainsi qu’un 40 pieds (Team Concise) suite à des avaries techniques alors que Prince de Bretagne a chaviré au large des côtes espagnoles. Cette journée de mardi est capitale : ne pas casser et sortir de la dépression au plus vite…
  • Publié le : 27/10/2015 - 07:44

Prince de BretagneLionel Lemonchois et Roland Jourdain se sont faits surprendre : Prince de Bretagne reste un trimaran ORMA boosté à 24 mètres et n’a pas la largeur et la puissance des trois autres multicoques de la Transat Jacques Vabre.Photo @ Marcel Mochet

Michel Audiard nous avait pourtant prévenus : « C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases… » Du moins à terre ! Quand les routeurs s’emportent et que les simulations météo s’emballent. Parce que si la direction de course avait écouté certains skippers de monocoques IMOCA et le nouveau duo Ultime, les vagues « de dix mètres, pouvant même monter à quinze (sic !) » auraient dû reculer le départ aux calendes grecques. Car après la dépression irlandaise de ce mardi, voilà qu’un front groenlandais va traverser le golfe de Gascogne mercredi, suivi d’une masse orageuse venue des tropiques jeudi et d’une mauvaise bulle dépressionnaire vendredi…

Isobares-Mardi 00hSituation météorologique sur l’Atlantique le mardi 27 octobre à 00 heure TUPhoto @ BracknellIl restait donc le week-end prochain ! Mais ce serait pour se taper un flux de Sud puissant sur la pointe espagnole. Caramba : il est bien loin le temps où Yves Parlier voulait prendre (tout seul) le départ des Sables d’Olonne alors qu’il soufflait 55 nœuds et que les digues d’entrée du chenal vibraient sous les assauts des vagues de huit mètres. Les foils rendraient-ils fous ? En tout cas, la morale de l’histoire, c’est que le vent a toujours poussé l’eau qui forme des vagues, et que si la voile océanique n’est plus qu’une affaire de vol sur un fluide plan, il n’y a qu’à aller à Lüderitz (Namibie)…

La thèse des taiseux

Eh oui ! Comme disent les pêcheurs du Guilvinec : « à trop regarder la météo, tu restes au bistrot…». Fichtre, c’était donc ça ! Mais, à ''mom’en donné'', faut y aller… Surtout qu’il n’y avait aucune obligation à prendre le périphérique extérieur irlandais pour rallier l’autoroute du Sud vers le Brésil. Ceux qui ont choisi d’aller se faire bastonner au Nord des Açores savaient à quoi s’en tenir, bien mieux que ceux qui se sont mis sur le toit au large des Kerguelen en 1996 !

Trimaran MACIFMACIF est resté dans le sillage de Sodebo Ultim et le duo Gabart-Bidégorry n’a finalement pas eu à affronter des vagues de dix mètres et plus…Photo @ DR

Vingt ans après, les données météorologiques sont nettement plus fiables, les images satellites plus précises, les simulations de vagues mieux cernées. Alors pourquoi prendre des sentiers latéritiques lorsqu’il y a des vicinales, certes criblées de « nids de poule », mais tout de même praticables à bonne vitesse ?

Vagues Mercredi 12hHauteur des vagues dans l’Atlantique le mercredi 28 octobre à 12 heures TUPhoto @ DRLa trajectoire des Ultime, suivis à quelques heures de décalage par les Multi 50 puis par quelques IMOCA, dont le tout nouveau Hugo Boss (qui démontre un potentiel incroyable : quelques nœuds de moins pour 30° de cap plus serré !) ou les « vieux briscards » de Bastide-Otio et de MACSF… et même le leader des Class 40 (Bretagne-Crédit Mutuel Elite), démontrent que la voie vers le cap Finisterre n’est pas plus cabossée qu’elle ne l’était lors de la dernière Route du Rhum, lors de la précédente édition de la Transat Jacques Vabre, ou lors du Vendée Globe 2008 !

Finalement, il vaut peut-être mieux écouter les taiseux de la mer que les professionnels de la communication qui défendent avant tout leur bout de gras : une belle route bien propre avec les conditions idéales pour leur superbe machine qui sent encore la résine… Alors pourquoi vont-ils se faire bastonner ? Parce que le logiciel de routage leur commande d’aller chercher la bascule pour débouler (ce qui va être difficile pendant au moins une demie journée vu l’état de la mer) plein Sud en laissant les Açores à bâbord. Pour se retrouver sur le 15°W à la latitude de Land’s End (50°N) ce mardi midi afin de choper le centre de la dépression, puis le flux puissant (30-40 nœuds et plus) de Nord-Ouest qui le suit !

Du très grand large

Sur le papier, c’est top ! Une bonne glissade à vingt nœuds en direction des Açores, avec l’angle parfait pour les foils… Sur l’eau, ça s’annonce montagnes russes et surtout très « timing » puisqu’il faudra passer avant une ondulation liée à un front groenlandais dans la nuit de mardi, générant un rude retour du vent au Sud-Ouest. Si les duos n’ont pas cassé ou trop ralenti pour cause de mer démontée, alors ils pourront persévérer vers le 35° W (c’est très loin : quasiment à la longitude de Recife !) pour se glisser devant une dorsale qui va barrer la route, du milieu de l’Atlantique jusqu’aux Baléares. Si ça passe et que tout s’enchaîne à merveille, le coup restera dans les annales de la voile océanique, mais dans le pack qui s’engage quasiment définitivement dans cette voie à risque, il va y avoir une grosse poignée de déçus.

St Michel-VirbacLes partisans du Nord vont avoir une journée de mardi très agitée lorsque le vent va passer du secteur Sud au Nord-Ouest fort…Photo @ Yvan Zedda

Certes vu à long terme (une semaine), cela permettrait aussi d’aborder les alizés tropicaux vent de travers, ce qui serait extrêmement bénéfique, et pour les foils, et pour l’angle d’attaque car ces vents de Nord-Est s’annoncent plutôt mous (une quinzaine de nœuds) la semaine prochaine. Ceux qui viendraient par les archipels madérien et canarien seraient en effet quasiment vent arrière, à enchaîner les empannages sous spinnaker avec des angles d’attaque peu favorables…

Isobares Mercredi 12h TUMercredi à 12 heures TU : la dépression irlandaise n’est plus mais une nouvelle vient apporter son lot de front sur les Açores et la péninsule ibérique.Photo @ Bracknell

 

Alors Charybde ou Scylla ?

Les partisans de l’Est vont en effet devoir composer avec un anticyclone qui part en vrille dès mercredi matin et ceux qui n’auront alors pas franchi la latitude de Gibraltar vont en baver des ronds de chapeaux. Mais la voile n’est pas un long fleuve tranquille et les prévisions météorologiques du Havre vont certainement en prendre un coup d’ici trois jours quand il faudra, sur le terrain, composer avec un anticyclone en forme de scoubidou ! Car sous l’influence de ces dépressions atlantiques assez basses en latitude, les hautes pressions se dégonflent comme une baudruche et ce n’est qu’en fin de semaine que la configuration va retrouver un peu de normalité : des dépressions qui circulent sur le 50°N et un anticyclone de Açores calé au Sud de l’archipel.

Vents Jeudi 00hPrévisions de vents dans l’Atlantique le jeudi 29 octobre à 00 heure TUPhoto @ DRTout cela pour suggérer que le scénario de la Transat Jacques Vabre est loin d’être déjà écrit puisque pour l’instant, le Pot au Noir est bien loin d’être organisé et l’Hémisphère Sud plutôt orageux… Par où faudra-t-il donc passer pour rallier Itajaí ? Les routeurs sorciers vont-ils se transfigurer en chamans brésiliens ? La réalité est souvent bien plus éclairante que toutes les prédictions nostradamistes… En tout cas, on reste pantois devant la somme de langues de bois qui a déferlé sur les téléscripteurs ! Plus insipide, tu meurs...

Langue de bois

À l’exception de Lionel Lemonchois et Roland Jourdain (Prince de Bretagne) qui n’ont pas caché s’être faits surprendre par une rafale de vent qui les a retournés, que penser des explications des services de presse de Maître CoQ, d'Edmond de Rothschild, de Safran ou de Team Concise ? Le fournisseur de l’étai dévissé n’a-t-il rien à ajouter ? Faudra-t-il attendre l’arrivée des bateaux à leurs ports d’attache pour découvrir « la succession d’avaries » qui a contraint les équipages à faire demi-tour ? Les internautes sont-ils aussi incultes qu'ils n’ont qu’à avaler les verbiages excessifs de l’avant-course et les silences radio de l’Atlantique ? Il semble temps que la voile océanique fasse son autocritique pour proposer des explications pédagogiques et des visions réalistes…

Cliquez ici pour les classements complets et la cartographie de la Transat Jacques Vabre 2015

Bretagne-Crédit Mutuel EliteNicolas Troussel et Corentin Horeau mènent toujours le train des Class 40 avec leur trajectoire plus Sud afin de déborder le golfe de Gascogne.Photo @ Benoît Stichelbaut