Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

VENDÉE GLOBE

Eric Bellion ou le dépassement de soi

En terminant neuvième et premier bizuth (sur quatorze concurrents de sept nationalités encore en course), Eric Bellion sur CommeUnSeulHomme vient de signer une très grande performance en 99 jours 4 heures et 56 minutes. La fin de course a pourtant été cauchemardesque pour cet amateur de 40 ans, véritable révélation de ce 8e Vendée Globe et qui, il y a encore trois mois, n’avait que deux semaines en solitaire dans les bottes sur un IMOCA 60.
  • Publié le : 13/02/2017 - 21:27

BellionChampagne pour Eric Bellion, premier bizuth du Vendée Globe 2016-2017, et son bateau.Photo @ Didier Ravon

Il pleut aux Sables-d’Olonne en cette fin de journée, le ciel est bas et le flux de Sud-Est commence à perdre de la vigueur. Mais Eric Bellion, barbe fournie et ciré noir, s’en contrefiche ! Juste avant 18 heures, il franchit la fameuse bouée Nouch Sud et peut exulter. Il est le premier bizuth ou rookie - c’est selon - à boucler le 8e Vendée Globe. Il lève le pouce, se marre, a du mal à parler. On ne sait s’il rit ou s’il pleure. Il fait monter à bord Fabienne, Alizée et Camille, sa garde rapprochée féminine qui a géré le projet depuis Paris. Lui qui avait embarqué exactement 100 jours de nourriture a été à deux doigts de craquer ce week-end, pensant même à l’abandon. Sa mère, mortifiée au départ de son fiston, peut enfin souffler, son père jubiler et l’entourage sortir les mouchoirs en papier. La remontée du chenal à deux nœuds reste toujours aussi magique, et le nouveau héros craque les traditionnels feux à main ! Eric Bellion savoure, raconte que «c’est une expérience de malade, un truc extraordinaire, et qu’il ne pensait pas que cette course serait aussi difficile». La pluie redouble sur le ponton bondé, et c’est du délire. Il est accueilli telle une rockstar sur fond de «Mens at Work» chanson australienne ! Son filleul lance : «T’as vu, il a encore les yeux plus bleus qu’avant !» Ce n’est pas faux. Avec le magnum de champagne, il arrose son mât, ses voiles puis son visage… remercie son bateau.

Arrivée BellionL’arrivée de CommeUnSeulHomme au ponton dans une ambiance de folie ! Photo @ Di

Le 6 novembre 2016, très rares étaient ceux osant parier qu’un «top ten» était jouable. Et le skipper de CommeUnSeulHomme, aussi crispé qu’ému au départ, préfère en rire, très loin d’imaginer qu’il puisse même terminer dans les deux premiers tiers du classement. Les rumeurs de ponton sur son manque criant d’expérience en solo et en course posent même parfois question. Mais Eric Bellion est un homme de conviction, un battant, et un type intelligent. En prenant la 9e place du Vendée Globe ce lundi 13 février à 17 heures 58, il s’offre la place enviée de premier bizuth de l’épreuve… dans la lignée de navigateurs prestigieux comme Le Cléac’h, Parlier, Lamazou le premier vainqueur bien sûr, Auguin, Desjoyeaux, Riou ou Gabart, les cinq derniers ayant, il est vrai, remporté l’épreuve dès leur première participation ! Yves Parlier, premier bizuth en 1992, est aux Sables-d’Olonne pour accueillir Eric, impressionné et par sa course et par sa progression au fil des 28 000 milles parcourus sur l’eau. Nándor Fa, qui l’a précédé de quelques jours, est là aussi. Bellion fait aussi taire certaines mauvaises langues de coureurs professionnels s’inquiétant de ces aventuriers qui n’ont plus grand-chose à faire dans une épreuve aussi exigeante que le Vendée Globe.

Le déclic

Après un départ il est vrai poussif, «j’ai mis quatre jours à me remettre du départ, me demandant ce que j’étais venu faire dans cette galère», le skipper de CommeUnSeulHomme souffre dans la descente de l’Atlantique, a du mal à trouver le sommeil, raconte ses doutes, son anxiété, son stress, mais enflamme les réseaux sociaux par sa franchise et sa spontanéité.
C’est une première grosse dépression dans l’Indien plus le changement d’un safran brisé qui provoquent le déclic. Juste après le 1
er janvier, il fausse compagnie à ses adversaires, change de braquet, lâche prise… et s’envole. Son bonheur d’être en mer rappelle parfois Moitessier ; ses vidéos font un carton, le grand public découvre un marin différent et attachant.

Moteur BellionLe 27 janvier, le moteur de CommeUnSeulHomme rend l’âme… Photo @ Eric Bellion/Commeunseulhomme/Vendée Globe

Mais rien n’est épargné au skipper qui prône que la différence est une force. Sa fin de course est un calvaire. Depuis une bonne dizaine de jours, Eric Bellion suit de très près les trajectoires des dépressions se succéder sur le proche Atlantique, se souvenant très bien d’avoir lu et entendu que lors de précédents Vendée Globe, les abords du golfe de Gascogne en hiver peuvent devenir une punition. Quatre jours avant de toucher terre, sur son plan Finot-Conq d’ancienne génération, Eric Bellion affronte le pire coup de vent de tout le tour du monde tous concurrents confondus : une violente dépression à l’Ouest du Portugal, des rafales jusqu’à 73 nœuds et une mer dangereuse… qui va finir par causer le démâtage de Foresight Natural Energy du malheureux kiwi Conrad Colman, alors à un peu plus de 200 milles derrière. En panne de moteur depuis plusieurs jours, ayant des soucis avec son dessalinisateur, ne pouvant plus compter que sur un seul hydrogénérateur chargeant en automatique, Eric Bellion pense avoir fait le plus dur en passant le cap Finisterre au vent du DST.

Un chemin de croix

Erreur, les vents s’orientent à l’Est, pile dans l’axe de la route.
Sur une mer casse-bateaux (houle de SW et mer d’Est), Eric Bellion n’a pas d’autre choix que louvoyer sous voilure réduite pour achever les derniers 400 milles le séparant des Sables. Le rail de grand-voile de
CommeUnSeulHomme, fatigué par 27 000 milles et ce dernier coup de tabac, s’arrache en tête lors d’une prise de ris, et le skipper n’a pas d’autre possibilité qu’affaler la grand-voile. Faire du près sous J3 seul dans 35 nœuds de vent tient du chemin de croix. De plus, à 8 nœuds, l’hydrogénérateur ne charge pas. Mais il est dit que non seulement Bellion ne lâche rien, mais a une bonne étoile. Dimanche 12 février avant la nuit, il profite d’une «molle» près de la côte Nord de l’Espagne pour démêler en partie sa drisse mouflée, et parvient à renvoyer la grand-voile à trois ris. Et le vent a la bonne idée de tourner à droite et donc d’adonner, permettant au navigateur de faire enfin route directe vers l’arrivée dans un puissant flux de Sud-Est et dans des températures printanières. En début d’après-midi, il lofe pour parer le plateau de Rochebonne et éviter les nombreux pêcheurs, puis déboule vers la ligne d’arrivée au reaching.

BellionUn regard bleu profond qui en dit long… Photo @ Didier Ravon

Quand ce Versaillais de bonne famille, après ses études à l’EM Lyon Business School, décide de partir en 2003 pour un tour du monde par le chemin des écoliers sur un «sabot» en acier d’un peu plus de 8,60 mètres, Kifouine, avec deux copains, on comprend assez vite que le garçon n’a pas que le désir d’un voyage initiatique. Il fait venir des enfants handicapés à chacune des escales, afin de leur donner un peu de bonheur, convaincu aussi que la différence est une force. Suivent le record de la Route des Epices vers l’île Maurice, puis l’aventure sur le VOR60 Jolokia, toujours avec des équipages mixtes, valides et handicapés. Bref, les grincheux qui avant le Vendée Globe pensent qu’Eric Bellion prône la diversité et lance un appel pour la différence d’abord par opportunisme peuvent aller se rhabiller… Le marin a prouvé qu’il avait de la suite dans les idées.

comme un seul hommeA bord de l'ancien DCNS, rebaptisé CommeUnSeulHomme, Eric Bellion a joué un grand tour !Photo @ Jean-Marie Liot /DPPI/Vendée Globe

Lorsqu’il décide il y a trois ans de réaliser ce rêve un peu fou de s’aligner au départ du 8e Vendée Globe, avec intelligence et pragmatisme, il s’appuie sur des personnalités incontournables comme Gérard Janichon, Isabelle Autissier, Denis Horeau, Jean-Yves Bernot qu’il aime appeler «mes mentors». Rencontre Michel Desjoyeaux qui, séduit par son approche, lui ouvre les portes de sa société Mer Agitée, lui prête son monotype Figaro afin qu’il apprivoise la navigation en solitaire. A l’issue d’un mois de solitaire studieux, Eric prend son bâton de pèlerin, frappe aux portes de moyennes et grandes entreprises.

Un discours qui fait mouche

Son discours plaît, son message fait mouche… et quatorze entreprises embarquent avec lui. Il acquiert l’ex-DCNS plan Finot-Conq conçu initialement pour Marc Thiercelin et qui a servi au film En solitaire avec François Cluzet, s’installe à Port-la-Forêt, suit une préparation physique et mentale poussée, travaille avec un spécialiste du sommeil à Paris, fait naviguer ses mécènes… mais n’a guère le temps pour s’entraîner seul. Michel Desjoyeaux lui glisse le nom de deux garçons qui vont avoir un rôle essentiel dans la réussite du projet, le jeune et talentueux navigateur anglais Sam Goodchild qui lui enseigne le maniement d’un 60 pieds IMOCA (et termine 7e de la Transat Jacques Vabre 2015 avec lui), et Matthieu Hacquebart, ancien de l’école Boule, préparateur de Sébastien Josse pour le Vendée Globe 2008 et qui prend en charge la direction technique avec quatre assistants. La suite, on la connaît…

 

Classement Vendée Globe 2016-2017

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), arrivé le 19 janvier à  16 h 37'46''.
Temps de course : 74 j 03 h 35'46''. Moy. : 13,77 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 15,40 nœuds sur le fond (27 455,6 milles parcourus).
2.       Alex Thomson (GBR, Hugo Boss), arrivé le 20 janvier à 8 h 37'15''. Temps de course : 74 j 19 h 35'15''. 
Retard sur le premier : 15 h 59'29''. Moy. : 13,64 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 15,40 nœuds sur le fond (27 636,1 milles parcourus).
3.      Jérémie Beyou (Maître CoQ) arrivé le 23 janvier à 19 h 40'40''. Temps de course : 78 j 06 h 38'40''.
Retard sur le premier : 4 j 03 h 02'54''. Moy. : 13,04 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 14,40 nœuds sur le fond (27 101,8 milles parcourus).
4.     Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), arrivé le 25 janvier à 14 h 47'45''. Temps de course : 80 j 01 h 45'45''. 
Retard sur le premier : 5 j 22 h 09'59''. Moy. : 12,75 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 14,50 nœuds sur le fond (27 857,1 milles parcourus).
5.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), arrivé le 25 janvier à 16 h 13'09''. Temps de course : 80 j 03 h 11'09''. 
Retard sur le premier : 5 j 23 h 35'23''. Moy. : 12,74 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 14,10 nœuds sur le fond (27 138,6 milles parcourus).
6.       Jean Le Cam (Finistère-Mer Vent), arrivé le 25 janvier à 17 h 43'54''. Temps de course : 80 j 04 h 41'54''. 
Retard sur le premier : 6 j 01 h 06'08''. Moy. : 12,73 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 14,10 nœuds sur le fond (27 115,7 milles parcourus).
7.       Louis Burton (Bureau Vallée), arrivé le 2 février à 8 h 47'49''. Temps de course : 87 j 21 h 45'49''. 
Retard sur le premier : 13 j 18 h 10'03''. Moy. : 11,60 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 13 nœuds sur le fond (27 477,3 milles parcourus).
8.       Nándor Fa (HON, Spirit of Hungary), arrivé le 8 février à 11 h 54'09''. Temps de course : 93 j 22 h 52'09''. 
Retard sur le premier : 19 j 19 h 16'23''. Moy. : 10,90 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 12,4 nœuds sur le fond (27 851 milles parcourus).
9.         Eric Bellion (Commeunseulhomme), arrivé le 13 février à 17 h 58’20’’. Temps de course : 99 j 04 h 56’20’’. 

Retard sur le premier : 25 j 01 h 20'34''. Moy. : 10,30 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et  11,80 nœuds sur le fond (28 048 milles parcourus).