Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe Les grands entretiens 18/29

Jean-Pierre Dick : «J’ai une double personnalité»

Vétérinaire de formation, Jean-Pierre Dick a fait de sa passion son métier. Frustré par ses dernières participations, à 51 ans, le voici au départ de son 4e Vendée Globe. Une aventure qu’il espère cette fois-ci achever à la meilleure place.
  • Publié le : 31/10/2016 - 00:01

Jean-Pierre DickSage ou véhément, quel sera le vrai visage de Jean-Pierre Dick dans quelques semaines ? Seul le Niçois d’origine aura la réponse. Photo @ A. Pilpré/Y. Zedda/StMichel-Virbac

Voilesetvoiliers : Vous vous préparez à partir pour la 4e fois sur le Vendée Globe. Cette attente est toujours particulière ?
Jean-Pierre Dick :
Je prends plaisir à vivre ces moments là. Des moments toujours uniques et hors norme. L’attente est à chaque fois un peu longue et cet espace-temps qui nous sépare du départ est original. Après, il faut prendre plaisir à ces relations humaines, à cet enthousiasme qu’il y a derrière le projet. Il existe aussi le côté un peu angoissant. A-t-on oublié des trucs ? Notre programme a été intense car le bateau a été mis à l’eau il y a à peine un an. C’est d’ailleurs la première fois que j’ai un timing aussi serré.

Voilesetvoiliers : Pourquoi cette nouvelle tentative ?
J.-P. D. : J’ai changé mon fusil d’épaule. La raison la plus évidente c’est que nous sommes partis dans le mur avec le MOD70, une fois le précédent Vendée Globe terminé. Nous nous sommes retrouvés dans une situation critique. Au bord du gouffre. On a acheté un bateau mais sans programme. Ce qui n’était pas acceptable pour nos sponsors. Nous avons donc été obligés de le vendre pour repartir dans une autre série. Pour moi, il paraissait évident que l’on reparte sur le Vendée Globe. Pas par défaut mais bien parce que j’en avais envie. Il y avait eu la dernière fois l’amertume d’avoir perdu ma quille alors que j’étais sur le podium (l’accident s’était produit à un peu plus de 2 600 milles de l’arrivée, ndlr) et surtout le besoin de fermer cette page qui a été une grosse partie de ma vie. De participer à cette compétition de A jusqu’à Z, ce qu’il ne m’est jamais arrivé. Qui plus est, je repars avec mes sponsors de toujours.

Paprec Recyclage-MOD 70-Rhum 2014Entre le précédent Vendée Globe et celui-ci, Jean-Pierre Dick s'est essayé en vain au MOD70, faute de circuit pour ces magnifiques trimarans.Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

Voilesetvoiliers : Dans votre passé de coureur au large, il y a eu quand même de bons moments ?
J.-P. D. :
Oui bien sûr, mes trois victoires sur la Transat Jacques Vabre (2003, 2005 et 2011) et les deux sur la Barcelona World Race (2008 et 2011). Mais sur le Vendée Globe, j’ai toujours manqué de réussite. La dernière fois, je perds une voile alors que je suis en tête et je me fais rattraper car je n’avais plus les moyens de me battre dans le grand Sud. Après il y a eu cette perte de quille. Maintenant, j’ai envie de faire une belle course car j’y ai droit je pense ! Non ?

Voilesetvoiliers : Vous croyez toujours à l’aventure ?
J.-P. D. : Oui. Cette course reste magique pour ça. Une aventure avec un grand A même si nos engins sont hyper paramétrés. A chaque fois qu’il y a un petit dérapage, il faut que l’on corrige. Et les grains de sable sont encore plus difficiles à gérer sur ces machines sophistiquées. Aujourd’hui, l’électronique et l’informatique ont pris une place démente. On dit que le diable est dans le détail et j’essaye de tous les maîtriser.

Jean-Pierre DickUne quatrième tentative pour Jean-Pierre Dick pour résoudre le problème de la quadrature du cercle. Et si celle-ci était la bonne ? Photo @ Y. Zedda/StMichel-Virbac

Voilesetvoiliers : Quelle a été votre préparation ?
J.-P. D. :
J’ai fait un gros travail sur le physique : à 51 ans, c’est important. Pour être bien dans sa tête il faut être bien dans son corps. En regardant des Armel Le Cléac’h , Sébastien Josse ou Vincent Riou, qui sont de véritables athlètes, j’ai donc mis les bouchées doubles sur ma préparation pour être au niveau. J’ai aussi passé pas mal de temps et d’énergie au niveau de la navigation. Pour connaître à fond les bons logiciels, la bonne analyse. Et puis c’est différent avec un nouveau bateau. L’analyse de la performance a été importante dans ce sens-là.

Voilesetvoiliers : Parlez-nous de ce quatrième bateau.
J.-P. D. : Nous avons décidé de travailler avec le Team Gitana. Je pense que cela a été une bonne chose, un élément structurant. Mais il a fallu aussi faire des concessions dans l’approche. Cela a permis plus de personnes au bureau d’études, les bateaux étant devenus de plus en plus perfectionnés. Nous avons donc des engins plutôt similaires mais chacun l’a fait évoluer de son côté. Et nos 60 pieds ont vécu des vies différentes. Notre mise au point a été plus que compliquée pour nous car nous avons eu pas mal de problèmes structurels. Avec abandon dans la Transat Jacques Vabre pour des problèmes de structure. Il y a eu un problème entre la construction et les architectes. Le calcul était un peu trop léger. J’ai cassé un foil en entraînement. J’en ai aussi cassé un en heurtant un poisson lors de la Transat New York-Les Sables après avoir terminé 3e de la Transat Bakerly. Cela nous a convaincu qu’il fallait en faire de nouveaux. Nous n’avons pas réalisé le tour du sujet et cela va être la grande inconnue de ce Vendée Globe. Et pas que pour nous. Je pense avoir fait quelque chose d’assez raisonnable. Certains en ont des plus gros, avec plus de portance. On verra qui aura placé le curseur au bon endroit. Cela va être passionnant suivant les conditions de mer. Il y a un côté pari dans nos choix et il va y avoir une course dans la course. Nous sommes cinq foilers, six avec Jérémie Beyou. Mais il y a aussi SMA et PRB, sans foils, qui sont encore compétitifs et plus puissants que nous.

St MichelLe plan VPLP-Verdier de Jean-Pierre Dick, sistership du Edmond de Rothschild de Sébastien Josse, a connu de sérieux problèmes lors de sa préparation. Photo @ Y. Zedda/StMichel-Virbac

Voilesetvoiliers : Vous avez tous le même cabinet d’architectes. Vous le regrettez ?
J.-P. D. :
Avec VPLP-Verdier, il y a eu un bon travail de fait. Le problème c’est qu’il faudrait qu’un autre architecte soit dans le coup car cela commence à faire un peu beaucoup. Mais ils ont acquis une telle connaissance du support que cela serait prendre un risque que de partir chez quelqu’un d’autre. Je sais que Farr, Kouyoumdjian, Finot, crèvent d’envie de faire un IMOCA à foils mais personne n’a osé leur en donner les moyens.

Voilesetvoiliers : Votre bateau est-il plus exigeant que le précédent ?
J.-P. D. 
: Il est dur. Moins avec les nouveaux foils mais dans l’accélération, la décélération. Le bruit des coques qui résonnent comme des peaux de tambour est véritablement sollicitant. Je pense que 99,8% des personnes seraient incapables de vivre ce que l’on vit. Notre passion est une certaine sorte de plaisir masochiste. Ensuite, toute erreur se paye cash. Intellectuellement, il est aussi épuisant. Il faut d’ailleurs avoir une vigilance de tous les instants pour réussir. J’espère qu’il y aura des moments pour me détendre, pour ne pas devenir complètement abruti !

Foil StMichelAprès avoir cassé par deux fois ses foils avant le Vendée Globe, Jean-Pierre Dick pense désormais avoir trouvé le bon compromis. Photo @ Y. Zedda/StMichel-Virbac

Voilesetvoiliers : Est-ce un foiler qui va gagner ?
J.-P. D. 
: A part le projet de Pieter Heerema (No Way Back) qui est dans un autre trip et qui a un joli bateau, il y a de la jeunesse avec Morgan Lagravière et de l’expérience avec les quadras impressionnants que sont Sébastien Josse, Jérémie Beyou et Armel Le Cléac’h. Tous d’anciens Figariste mais le Vendée Globe fait appel à d’autres qualités. Je n’oublie pas non plus Alex Thomson. La course va être belle.

Voilesetvoiliers : Pour conclure, quelle est votre définition du marin solitaire ?
J.-P. D. :
C’est quelqu’un qui ne doit pas être assisté. Capable de tout faire sur le bateau, absolument tout. Il y a en revanche un côté centré sur soi, même s’il faut savoir faire travailler une équipe en amont. Mais le solitaire doit se protéger. Il n’est pas égoïste car il doit faire partager sa course au grand public. Il y a en ce sens-là un don qui doit s’opérer. Pour ma part, j’ai une double personnalité. D’un côté un J-P qui attaque et puis de l’autre un J-P sage. Il y a une discussion permanente entre les deux. Au fond de moi je suis plutôt le véhément, surtout dans le grand Sud avec de la brise. Mais j’ai appris à ce que le sage ait la parole !