Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe Les grands entretiens 9/29

Kito de Pavant : «Fidèle à ma philosophie»

Et si cette fois était la bonne ? Après deux tentatives bien trop vite écourtées – par un démâtage en 2008, une collision avec un chalutier en 2012 –, Kito de Pavant prend, à 55 ans, le départ de son troisième Vendée Globe avec l’espoir de pouvoir, enfin, le terminer. Le navigateur méditerranéen dispose de l’ex-Virbac Paprec 3, un plan VPLP-Verdier – tout comme son ancien Groupe Bel – qui a déjà bouclé deux tours du monde aux mains de Jean-Pierre Dick, et auquel il a apporté d’importantes modifications pour l’adapter à sa façon de naviguer. C’est un marin serein et soulagé d’avoir amarré son monocoque au ponton des Sables-d’Olonne que nous avons retrouvé dans son fief de Port-Camargue, à trois semaines du départ.
  • Publié le : 13/10/2016 - 15:30

Bastide Otio 3Kito a récupéré le plan VPLP-Verdier début 2015 après son démâtage sur la Barcelona World Race avec Alex Thomson et Pepe Ribes. Un an de chantier a été nécessaire pour redonner à Bastide Otio tout son potentiel et le fiabiliser.Photo @ Gilles Martin-Raget
Voilesetvoiliers.com : Ça y est, tu as laissé ton bateau au ponton des Sables-d’Olonne…
Kito de Pavant :
C’est une bonne chose de faite ! Tant qu’on n’est pas là-haut, il y a toujours cette angoisse du convoyage – parce qu’on sait que dès qu’on navigue, avec ces bateaux, il peut se passer vraiment beaucoup de choses. Nous avons traversé des zones d’orages forts, je n’étais pas fier. Et puis il y a des trucs qui traînent partout, des OFNIS, des baleines, des troncs d’arbres. Nous sommes passés à travers tous les pièges et le bateau est en sécurité aux Sables-d’Olonne. Il faut juste que je fasse attention à moi, maintenant !

Voilesetvoiliers.com : Ton histoire avec le Vendée Globe est à la fois très longue parce que ça fait dix ans que tu prépares cette course, et très courte pour le temps que tu as passé en course (29 heures de course en 2008, deux jours en 2012, ndlr)…
K. de P. :
Oui, nous n’avons pas encore rentabilisé l’histoire ! Ça fait beaucoup d’heures de préparation pour peu d’heures de navigation !

Voilesetvoiliers.com : Qu’est ce qui t’a poussé à repartir ?
K. de P. :
C’est la question piège, parce que je ne sais pas y répondre. Il y a un peu beaucoup d’orgueil, peut-être ? Je me dis que ce n’est pas juste. Et justement, je crois qu’il faut rentabiliser ces dix années de préparation sur un objectif qui est clair, qui est fort, qui est de faire ce tour de la planète le plus rapidement possible. Je pense qu’on mérite, mon équipe et moi, de le réussir. Et puis cette fois, nous partons sur une nouvelle histoire, avec de nouveaux partenaires. Une histoire qui a été un peu plus compliquée à construire et finalement qui nous ressemble peut-être un peu mieux. Peut-être qu’avec Bel c’était trop beau pour être vrai ? Nous avions tout pour réussir : un supersponsor, un enthousiasme superfort de la part de l’interne, un superbateau, et puis ça n’a pas voulu le faire. Alors je me dis que cette fois, avec les difficultés qu’on a eues à terre – et on en a eu pas mal pour monter ce projet ! –, ça va se passer mieux en mer. C’est mon sentiment.

Groupe Bel après la collisionÉventré sur le flanc bâbord au niveau de l’outrigger, bout-dehors arraché, Groupe Bel a été lourdement endommagé après sa collision survenue le 12 novembre 2012 avec un chalutier. Impossible de repartir dans ces conditions. ECette année-là, le Vendée de Kito s’arrêtait après un peu plus de deux jours de course.Photo @ Kito De Pavant/Groupe Bel

Voilesetvoiliers.com : Aujourd’hui, est-ce que tu arrives à être confiant, à mettre ce passé-là de côté ?
K. de P. :
Oui, il faut être confiant. Si l’on est pessimiste, on n’avance pas. Je suis optimiste et réaliste : je sais que c’est compliqué, je sais que finalement les probabilités pour que ça se passe mal sont aussi importantes qu’il y a quatre et huit ans. Ce sont les mêmes difficultés, les mêmes pièges, il faut passer à travers et tu ne maîtrises pas tout. Depuis quelque temps, on parle beaucoup du professionnalisme des équipes, c’est bien. Mais la part de maîtrise sur ce genre d’engin et de parcours, personne ne l’a. Tu peux mettre des millions, il te faut quand même avoir de la réussite. Ma foi, on verra…

Voilesetvoiliers.com : Ton bateau, l’ancien Virbac-Paprec 3 (2010), était un IMOCA convoité, tu as eu la chance de pouvoir l’attraper avant d’autres concurrents…
K. de P. :
Au départ, nous n’imaginions absolument pas récupérer ce bateau-là, d’abord parce qu’il était trop cher, ensuite parce qu’au moment où nous étions en capacité d’acheter un bateau, il n’était pas disponible puisqu’il était en train de faire le tour du monde (la Barcelona World Race avec Alex Thomson et Pepe Ribes, ndlr). C’était début 2015 et à cette époque, il y avait une cinquantaine de projets Vendée Globe, la pression était très forte sur les bateaux. Or il n’y en avait qu’une dizaine de disponibles, et des bons, seulement deux ou trois, c’était maigre. La «bonne» nouvelle, qui n’en était pas une pour eux, c’est que le bateau a démâté. Il était au Brésil, et ce jour-là j’ai téléphoné à mes sponsors, Bastide Médical et Otio, en disant : «il y a une opportunité, il y a un bon bateau qui est disponible, qui est en bon état parce qu’il a été préparé pour le tour du monde et ne l’a pas fait, est-ce que vous pensez qu’on est capable de dégainer ?» Très vite, ils ont dit : "OK, on tente le coup". Le jour même, j’appelle les Barcelonais (le bateau appartenait à la FNOB, fondation organisatrice de cette course, ndlr) et on se met d’accord avec eux pour récupérer le bateau à Barcelone, ce qui nous allait bien. Finalement, ça a été un peu plus compliqué que prévu… Les Anglais l’ont ramené en Angleterre, ils ont démonté tout ce qu’ils avaient installé et remis tout le vieux matériel qui était pourri. On s’est retrouvé au mois de juillet avec un bateau en très mauvais état, qui n’était pas du tout conforme à ce que l’on achetait. On a négocié le prix, pris le bateau comme ça et on a travaillé depuis pour le remettre en état.

Kito de PavantVainqueur de la Solitaire du Figaro en 2002, Christophe Fourcault de Pavant, dit Kito, a longtemps bourlingué en charter avant de se consacrer à la course au large à quarante ans passés.Photo @ B. Gergaud

Voilesetvoiliers.com : Ce qui explique les soucis sur la Transat Jacques Vabre…
K. de P. :
Oui, nous sommes partis sur la Transat Jacques Vabre sachant que le bateau n’était pas prêt et que nous aurions forcément des ennuis. Et comme prévu, nous en avons eu (Kito et Yann Régniau ont dû abandonner au Portugal, ndlr). J’ai fait ma qualification, nous avons ramené le bateau à Port-Camargue et nous avons tout refait. Nous sommes repartis de zéro. Aujourd’hui, nous sommes plutôt satisfaits, nous avons réussi à remettre les choses à l’endroit et à faire les modifications nécessaires pour que le bateau soit cohérent.

Voilesetvoiliers.com : Quelles sont ces modifications ?
K. de P. :
Globalement, il y a eu deux gros chantiers. Le système de barre qui était complètement obsolète – c’est-à-dire que le bateau était imbarrable. J’avoue que je ne m’y attendais pas du tout. Le bateau était équilibré à la barre, mais il n’y avait aucune sensation, et moi j’ai besoin de ça. D’autant que j’ai été mal habitué avec mon ancien bateau qui se barrait comme un 470. Nous avons donc changé complètement le système, et j’ai retrouvé le quatre-sept’ ! L’autre gros travail, c’était de refaire l’ensemble de l’installation des ballasts. Quand les Anglais ont récupéré le bateau, ils ont enlevé tous les ballasts qui étaient en avant de la descente. Ils ont optimisé le bateau pour le portant, ce qui est très bien, sauf qu’on ne fait pas toujours du portant sur un Vendée Globe, et au près le bateau était beaucoup moins puissant que nécessaire. Surtout ça tapait, c’était monstrueux ! On est donc revenu à une configuration assez proche de la version Vendée Globe 2012 de Jean-Pierre, en gardant finalement les qualités au portant, puisqu’on a conservé les modifications des Anglais, qui avaient agrandi les ballasts à l’arrière, et en ajoutant des ballasts au milieu et à l’avant pour le reaching et pour le près. Et ce n’est plus le même bateau. Clairement.

Kito de Pavant barreLe système de barre de Bastide Otio a été entièrement refait et Kito peut enfin barrer son bateau comme un 470. Pour lui, prendre du plaisir à barrer et naviguer fait partie des conditions essentielles à la réussite de ce tour du monde.Photo @ Robin Christol

Voilesetvoiliers.com : A part pour faire une blague le 1er avril dernier, les foils, tu n’y as pensé à aucun moment ?
K. de P. :
Non, nous ne l’avons jamais envisagé, pour beaucoup de raisons. La première, c’est que c’est trop cher. La deuxième raison, c’est que je n’y crois pas plus que ça. Je trouve que c’est une aberration. Aujourd’hui, à faire voler des bateaux, il vaut mieux faire voler des multicoques, c’est plus malin, ça coûte moins cher et ça va beaucoup plus vite. Et c’est beaucoup plus confortable. Là, on fait tout à l’envers et je pense qu’on a rendu ces bateaux encore plus invivables que ce qu’ils étaient. Au niveau du plaisir de naviguer sur ces voiliers-là, je pense qu’on a tout enlevé. Pour moi, le bateau reste quand même un domaine où il faut se faire plaisir. On ne gagne pas d’argent, on en prend plein la gueule, on fait le spectacle et on paie nos places dans les gradins, donc il y a un moment, si on ne prend pas de plaisir, il faut arrêter !

Voilesetvoiliers.com : Tu n’as pas participé aux transats de printemps. Tu ne t’es pas beaucoup mesuré aux autres. As-tu une idée d’où tu te situes en termes de performance ?
K. de P. :
Je me fiche de la concurrence finalement, ce que je veux, c’est faire le tour. Après, je me connais, je sais qu’une fois que je serai en confrontation avec d’autres, je ne voudrai pas être derrière eux, mais l’objectif, c’est de terminer. Je sais que j’ai un bateau qui est rapide, qui connaît le chemin – il a fait deux jolis tours du monde jusqu’à présent, ce sera son troisième – et l’objectif est là. J’ai un peu d’expérience, donc je sais que tout ce que nous avons fait sur le bateau va dans le bon sens. Dans le sens de la fiabilité d’abord, et puis de rendre le bateau cohérent pour qu’il puisse supporter toutes les conditions de mer qu’on va rencontrer, et notamment le près.

Bastide OtioLancé en 2010 pour Jean-Pierre Dick, l’ex-Virbac-Paprec 3 a remporté la Barcelona World Race 2011 avec Jean-Pierre Dick et Loïck Peyron, et terminé le Vendée Globe 2012 en quatrième position, après avoir parcouru les 2 600 derniers milles sans quille.Photo @ Gilles Martin-Raget

Voilesetvoiliers.com : Le fait que tu sois un peu isolé en Méditerranée ne t’a pas pesé pour la préparation ?
K. de P. : Non, au contraire ! Ça nous libère de plein de choses, parce que nous ne sommes pas influencés par les bruits de couloirs, les rumeurs, tous les petits trucs qu’on voit sur les bateaux. Nous, nous ne voyons rien – nous savons quand même, faut pas croire, on se renseigne un peu ! –, mais moi je cherche à être fidèle à ce que je pense, à ce que je sais faire. L’idée, c’est d’utiliser le matériel que nous avons le mieux possible et de faire en sorte que le bateau soit à l’image du marin qui est dessus. Que ce bateau-là ne soit pas trop traumatisant pour la tête pour que je sois capable de faire une belle vitesse moyenne sur le tour du monde, que je sois en confiance avec lui. Peut-être que j’aurai des regrets à la fin, mais en tout cas, j’essaie d’être fidèle à ma philosophie, à ma façon de naviguer.

Voilesetvoiliers.com : Tu as parcouru 2 000 milles entre Port-Camargue et Les Sables. Comment s’est déroulé le convoyage ?
K. de P. :
C’est toujours une contrainte forte. On se dit qu’on est loin, que quitter notre base à un mois du départ, c’est tôt, mais en fait, c’est une chance inouïe de pouvoir faire ça. C’est un test grandeur nature qui permet de voir ce qui marche, ce qui ne marche pas – heureusement il y a plus de choses qui marchent que l’inverse ! – et de subir les conditions. Parce qu’en entraînement, même si l’on veut pousser le bateau, on est toujours sur la retenue. Sur un convoyage, on est obligé de prendre ce qui vient, de faire avec et ce n’est pas mal. Nous avons eu de tout : du vent portant fort dans le Sud de la Méditerranée, jusqu’à 45 nœuds, une période de reaching, et nous avons fini au près avec du vent fort dans le golfe de Gascogne.

Bastide Otio 2Après les grosses déceptions de ces dernières années, le skipper méditerranéen espère renouer avec le succès. Et boucler ce troisième Vendée Globe.Photo @ Gilles Martin Raget

Voilesetvoiliers.com : Et le bateau va bien ?
K. de P.
 :
Il va très bien, oui. Je suis redevenu un peu copain avec ce bateau, ce qui est une bonne chose.

Voilesetvoiliers.com : Et après le Vendée Globe ?
K. de P. :
Notre partenariat avec Bastide Otio est signé jusqu’à la fin 2017. Nous avons donc encore un an, avec la Transat Jacques Vabre à laquelle je participerai. Après, nous verrons. J’aimerais bien faire la Route du Rhum, aller jusque-là et ensuite passer la main. Continuer à préparer des bateaux, mais pour d’autres. En tout cas, il n’y aura pas d’autre Vendée Globe, ça, c’est sûr. Même si celui-là est raté. (Rire.) Surtout si ! A un moment, il ne faut pas abuser ! (Rire.)