Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre

La peste ou le choléra

Après un départ clément, la flotte de la Transat Jacques Vabre devrait rencontrer des conditions particulièrement difficiles, une fois sortie de la Manche. Plus que le vent, ce sera l’état de la mer qui devrait rudoyer les 42 engagés. Du coup, donner le départ ou le reporter fut le grand débat des derniers jours au Havre.
  • Publié le : 25/10/2015 - 00:01

Carte météoCarte météo présentant la situation que les concurrents devront affronter lundi à 4 heures du matin.Photo @ Team Actual
Marc Guillemot, ça le fait marrer : « Qui écoute trop la météo passe sa vie au bistrot ! », rappelle-t-il en se gondolant. Assis tout en haut de l’amphithéâtre dans lequel se tenait hier, samedi matin, le briefing des skippers de la Transat Jacques Vabre, le "cousin tape-dur" en charge de la navigation du monocoque de 60 pieds MACSF s’amuse des échanges qui cinglent entre certains concurrents et la direction de course.
Assis à ses côtés, Bertrand de Broc, le deuxième de la famille tape-dur – amis dans la vie, les deux quinquas du bateau rouge sont cousins germains – philosophe : « De toute façon, selon ce qui a été expliqué à nos équipes d’assistance, dans le port d’Itajai, il n'y aurait que 14 places pour les IMOCA 60… Et on est vingt au départ. Il en faut six de chute ! »
Hélas, la météo pourrait se faire cruelle et générer ces abandons-là. Car qu’est-ce qui amusait ou attristait tant Guillemot ? Les chamailleries sur un éventuel report du départ de cette Transat Jacques Vabre.
Certes, en ce dimanche 25 octobre, les images de la télévision seront trompeuses et les centaines de plaisanciers qui vont s’offrir une magnifique journée de mer pour assister au départ pourront en témoigner, il fera beau à 13 h 30, très beau même. Et en constatant cette tempête de beau temps (4 à 6 nœuds de vent d’Est sont attendus), comment expliquer que le départ de la course ne pourrait être donné ?

Bilou et BourgnonRoland Jourdain et Yvan Bourgnon très attentifs samedi matin lors d'un briefing animé. Devant eux, Nandor Fa avec ses écouteurs : le vétéran de la course ne perd pas une miette non plus des échanges du moment.Photo @ Olivier Blanchet / DPPI / TJV 2015

Pourtant au large du Golfe de Gascogne, le monstre s’éveille. Richard Silvani, monsieur météo de la course : « Pendant que l’anticyclone, en ce 25 octobre, se positionne, une dépression océanique plus un système orageux qui arrive de l’arc antillais se rejoignent.»
Pour la faire simple, ce mariage va générer une jolie tempête qui va venir se positionner sur la sortie de la Manche lorsque la flotte y arrivera. Pour une fois, la descente de celle-ci, du Havre jusqu'à Ouessant 
 (soit environ 220 milles), via Étretat où le parcours côtier va mener les concurrents juste après le départ, devrait être aisée et rapide lorsque la brise se renforcera à partir du début de nuit prochaine. Les voiliers vont débouler au près bon plein.

Lundi matin, les quatre Ultime devraient déjà avoir passé la longitude de Ouessant lorsque les Class 40 qui fermeront la marche seront encore au niveau des îles anglo-normandes.
Mais c’est à ce moment-là que le piège devrait se refermer. « Une fois que la flotte sera sortie de la Manche, explique Jean-Yves Bernot, grand manitou du routage et qui conseille les Multis Macif et FenêtréA Prysmian (le routage des monocoques est interdit), ils vont affronter 30 à 40 nœuds de vent en rencontrant la dépression. Mais le plus dur sera la mer. 6 à 8 mètres selon les modèles, mais en moyenne. Cela peut dire des vagues hautes de 12 m. »
C’est-à-dire comme un immeuble de quatre étages… où ce magnifique ballon de Minion qui s’est écrasé en Irlande et qui faisait… douze mètres de haut.


Un Minion de douze mètresCe ballon irlandais en forme de Minion fait douze mètres de haut... La hauteur maxi des vagues que pourraient affronter les concurrents de la Transat. A noter la hauteur des arbres comme échelle...Photo @ DR
 

Mais pour la mer, c’est pas mignon du tout ! « Il faut quand même y aller, synthétise Bernot. Et ça va pas être facile.  C’est en réalité dans le golfe de Gascogne, vers 6° Ouest, le lundi matin pour les IMOCA, que les ennuis vont commencer avec beaucoup de vent et beaucoup de mer. Les conditions ne seront pas faciles pour faire une course. Il faudra faire un choix mais il n’y aura, dans tous les cas, pas beaucoup de place pour se cacher. » « Les conditions météos annoncées 36 heures après le départ, explique Sébastien Josse, skipper d’Edmond de Rothschild, sont très mauvaises pour les bateaux. Dans la nuit de lundi à mardi, nous allons traverser une dépression. Avant cette dépression, le vent est de Sud tandis qu'après il est de Nord. Ce changement se fait tellement rapidement que la mer n'aura pas le temps de s'organiser. Schématiquement, nous allons garder une mer de Sud qui est très forte - de 7 à 8 mètres en moyenne  - et va venir se croiser avec une mer de Nord qui arrivera avec le nouveau vent. Ce n'est pas le vent qui nous inquiète, mais la mer. » 
 

60 IMOCA : un plateau de folie et trois générations !La météo annonce un sérieux coup de vent dès la première nuit. Pas idéal pour se mettre dans le bain ! Photo @ T. Martinez/Gitana SA

Deux options se présenteront alors aux marins : passer par le Nord et contourner le problème avec plus de vent mais en bénéficiant d’un angle par rapport à celui-ci bénéfique à la vitesse et ce jusqu’à une bascule de vent peu ou prou au niveau du 12e Ouest qui permettra enfin de partir vers le Sud, soit faire une route plus directe qui implique de se faire secouer méchamment au près. « On va aller virer le Fastnet ! », s’amuse Michel Desjoyeaux, équipier de SMA. « Pour faire simple, continue Bernot, ils auront le choix entre la peste et le choléra et ça va rester très désagréable jusqu’au 27 octobre au soir. Il leur faudra donc réussir à passer cette difficulté sans rien casser et en étant dans une position à peu près correcte pour commencer à réfléchir à la suite ! »

«Ce n’est pas infranchissable, mais nous sommes à la limite haute de ce qu’il est raisonnable d’affronter, expliquait Yann Eliès, skipper de Quéguiner-Leucémie Espoir. Selon les routages, la route la plus courte nous fait jouer avec ce phénomène météo et les dangers qui vont avec. Le dilemme est de savoir si nous choisissons de monter au front, en pensant que la machine est fiable, ou si nous décidons d’être raisonnables. »

Pascal BidégorryAvec son franc-parler habituel, Pascal Bidégorry, co-skipper de Macif a animé les échanges avec la direction de course lors du briefing des skippers.Photo @ Olivier Blanchet / DPPI / TJV 2015

Et les plus petits bateaux dans tout cela ? Eh bien, ils sont prêts à encaisser. Lors du briefing des skippers, les équipages de ceux-ci n’ont pas manifesté leur désir de report du départ alors qu’a priori les Multi 50 et les Class 40 devraient plus souffrir que d’autres. Yvan Bourgnon, qui navigue sur le trimaran de 50 pieds Rennes Saint Malo-La French Tech, trouvait plus dangereux l’utilisation du pavillon P au lieu du I au moment du départ (1) que d’aller se coltiner à la tempête.  
L’amusant était la sollicitude de certains skippers des plus grands engagés, style « Nous on est prêt, mais on pense aux petits ! »… et qui comme par hasard émanait des marins engagés sur les dernières unités lancées ! Une seule certitude : quelque soit le bateau, ce ne sera pas une partie de plaisir. Et comme l’expliquait parfaitement Michel Desjoyeaux à un parterre de journalistes : « S’il y a de la casse, ne venez pas nous traiter d’inconscient. Les risques auront été pris en connaissance de cause.»
Au final, se pose une question centrale : en octobre ou novembre, les risques de tempête  - et donc de report - sont importants sur l'Atlantique Nord. Ne serait-il pas plus judicieux - tour du monde excepté - de finalement avancer ces départs comme le fit avec justesse la Mini-Transat ?

 

1.       Le Pavillon P qui sera employé ce dimanche oblige les bateaux à être sous la ligne au moment du départ ; le I oblige à être sous la ligne et ses prolongements pendant la minute qui précède le départ.