Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe

Lauriot-Prévost : «Les foils ont permis de faire le break»

Alors que le sprint final est lancé dans un vent forcissant au large des Açores, l’incertitude demeure quant à la victoire aux Sables-d’Olonne pour Armel Le Cléac’h ou Alex Thomson qui n’ont que 71 milles d’écart, ce matin à 5 heures, trois jours avant l’arrivée. Vincent Lauriot-Prévost et Quentin Lucet, qui ont conçu ces deux monocoques ainsi que huit autres bateaux depuis 2007 (en collaboration avec Guillaume Verdier), reviennent sur leur démarche architecturale avec l’adoption des foils…
  • Publié le : 16/01/2017 - 07:01

Thomson KerguelenHugo Boss est révélateur de la dernière génération du cabinet VPLP : s’il est légèrement plus étroit au pont, c’est surtout son concept de foil qui lui confère une plus grande facilité à soulager la coque.Photo @ Marine nationale/Nefertiti/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Quand vous avez eu à concevoir de nouveaux monocoques IMOCA pour cette édition du Vendée Globe, quels étaient vos impératifs ?
Vincent Lauriot-Prévost & Quentin Lucet 
: Le point de départ, c’est l’évolution de la jauge qui nous a contraints un peu plus sur les matériaux employés. Pour faire des bateaux encore plus solides que la génération d’avant (Macif devenu SMA, Banque Populaire devenu Maître CoQ), il a fallu concevoir des structures plus raffinées qui permettaient de gagner du poids tout en étant plus solide. Comme la nouvelle jauge imposait un voile de quille standard (avec son vérin standard plus lourd que les vérins prototypes dernière génération) et un mât monotype, il fallait trouver une solution innovante pour avoir encore plus de résistance à l’impact en étant plus léger, parce que les bateaux vont de plus en plus vite et donc les chocs sont plus violents. Mais aussi parce que la légèreté est un paramètre fondamental de la vitesse. Il ne fallait pas sortir un bateau plus lourd que la génération précédente alors que le devis de poids imposé était plus conséquent, à cause des contraintes de poids de vérin de quille et autres…

Voilesetvoiliers.com : Il fallait donc imaginer des bateaux plus rapides alors que la masse globale imposée augmentait ?
V. L-P & Q. L. :
Safran nous avait imposé un delta de 5 % supérieur par rapport à la génération précédente ! On ne pouvait donc pas faire la même structure pour atteindre cet objectif. Ce n’est qu’après que nous avons eu l’idée d’ajouter des foils…

Voilesetvoiliers.com : Donc il fallait être plus puissant pour aller plus vite tout en étant au moins aussi léger…
V. L-P & Q. L. :
Exactement. À l’origine du projet, on ne savait pas encore si les foils fonctionneraient. On a donc remonté les pressions de bordés admissibles comme on le fait tous les quatre ans depuis notre premier monocoque IMOCA de 2007. Puisque les bateaux vont plus vite, il faut les renforcer… Aujourd’hui, alors que les foils pèsent entre 110 et 150 kg, on arrive à une masse IMOCA similaire à la génération précédente. Bien qu’il y ait ce surpoids des foils et de l’environnement structurel lié, ainsi que les contraintes de la jauge (vérin et voile de quille, mât…), soit au total près de 200 kg supplémentaires.

Banque Populaire VIIIAvec les architectes, l’équipe technique de Banque Populaire VIII a surtout travaillé sur la polyvalence d’utilisation des foils mais au final, Armel Le Cléac’h n’a pas dû les sortir beaucoup dans les mers du Sud…Photo @ Yvan Zedda/Banque Populaire/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Plus précisément, ces contraintes de jauge ?
V. L-P & Q. L. :
Certains monocoques IMOCA ont des vérins en carbone ou avec des éléments en titane alors que la nouvelle jauge impose un vérin métallique. Les systèmes de secours pour bloquer la quille dans l’axe ne sont pas les mêmes, puisque d’autres IMOCA n’utilisent que des brêlages en cordage quand les nouveaux bateaux doivent embarquer de « faux » vérins, des tiges rigides. Tous les bateaux qui avaient été construits avant la nouvelle jauge pouvaient conserver leurs systèmes d’origine (PRB, SMA, Maître CoQ par exemple, ndlr).

Voilesetvoiliers.com : La nouvelle jauge imposait donc aux nouveaux bateaux un surcroît de poids de 150 à 200 kg environ ?
V. L-P & Q. L. 
: En plus, tous ces systèmes ont été dimensionnés pour un ensemble voile de quille et bulbe qui ne correspond pas obligatoirement aux nouveaux éléments, par exemple s’il y a 150 kg de moins dans le lest, il fallait quand même que le skipper embarque des pièces dimensionnées pour 150 kg de plus… Le voile de quille est conçu pour un bulbe de 3,1 tonnes alors qu’en réalité les nouveaux prototypes ont 2,6 tonnes de lest ! En fait, les initiateurs de cette nouvelle jauge voulaient impérativement conserver les qualités et les performances des bateaux précédents.

Poussée foilDessin des architectes pour expliquer l’influence du foil et de la quille sur la raideur à la toile des nouveaux IMOCA. Photo @ VPLP-Verdier

Voilesetvoiliers.com : Cela a donc été un aiguillon pour trouver des solutions nouvelles !
V. L-P & Q. L. :
Pendant les quatre premiers mois d’étude pour Safran et Banque Populaire, la question était de savoir si nous allions réussir à imaginer de nouveaux bateaux plus performants… Jusqu’au lancement de la jauge 2015, nous étions dans l’expectative. Surtout que ces deux nouveaux bateaux étaient conçus pour être aussi équipés de dérives classiques si les foils ne convainquaient pas ! Alors que les anciens bateaux pouvaient s’équiper de foils, ce que Jérémie Beyou a fait sur Maître CoQ… Pas simple. Nous avons d’ailleurs eu un contrat qui précisait que la primeur sur les études de foils courrait jusqu’en janvier 2016.

Voilesetvoiliers.com : Mais ces foils justement, comment les adapter sur un monocoque IMOCA qui, par son poids et son programme océanique, ne correspond en rien à un catamaran de sport naviguant sur eau plate !
V. L-P & Q. L. :
On s’était posé la question depuis longtemps et nous en avions conçu les prémices avec les dérives courbes de Safran en 2007 et de PRB en 2010. Nous avions déjà fait des essais en bassin de carène en 2005 avec des foils en « C » très en avant. Mais le véritable déclencheur a été la Coupe de l’America qui a apporté des technologies et du savoir dont Guillaume Verdier d’un côté et VPLP de l’autre avaient connaissance par leur participation au sein des défis néo-zélandais et suédois. Dès mars 2013, on a commencé à se poser la question avec la nouvelle génération de monocoque IMOCA. On a donc essayé des dérives-foils, rentrées au début, puis sorties, puis en moustache : à force de déclinaison, nous sommes arrivés au concept « Dali » actuel.

Voilesetvoiliers.com : Cela s’est avéré un complément aux quilles pendulaires avec du « tilt » qui génère de la portance…
V. L-P & Q. L. :
Oui. Nous avions testé ce concept sur Safran 2007 pour faire « planer la quille ». Quand la quille est basculée au vent et que le bateau accélère, l’angulation du profil développe de la sustentation. Mais elle diminue le couple de redressement puisqu’elle favorise le couple de gîte… Perdre de la raideur à la toile, c’est perdre de la performance. Ainsi, le foil était un argument supplémentaire : non seulement il allégeait le bateau par sa portance, mais en plus il apportait du couple de redressement, le cercle vertueux !

StMichel VirbacJean-Pierre Dick a choisi de nouveaux foils moins puissants car moins longs sur le « shaft » qui permettent d’être utilisés à plein dans le medium fort.Photo @ Rob Burnett/StMichel-Virbac/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Cela a aussi changé le comportement du bateau et les réglages du skipper.
V. L-P & Q. L. :
Nous pensions que les skippers allaient basculer la quille au maximum tout le temps. Du coup, à 20 nœuds, il y avait 3 tonnes de portance sur la quille, 3 tonnes sur le foil et 3 tonnes archimédiennes sur la coque. Aujourd’hui, 70 % à 80 % de la portance est générée par le foil : on ne bascule plus la quille au maximum parce que c’est plus intéressant d’avoir un voile de quille proche de l’axe avec moins de portance en chargeant plus le foil. L’aboutissement des réflexions et des navigations amène à 20 nœuds, 5 tonnes sur le foil, 1 tonne sur la quille et 3 tonnes sur la coque. Ainsi avec 20 nœuds de vent au reaching, en quillant au maximum, le bateau atteint 24 nœuds sur mer plate, et en « déquillant » de 20°, il atteint 25,5 nœuds ! On s’aperçoit d’ailleurs qu’il n’y a plus de pression dans le vérin de quille…

Voilesetvoiliers.com : C’est tout de même contre intuitif !
V. L-P & Q. L. :
Nous avons compris avant même la conception du trimaran Oracle pour la Coupe de l’America que plus un bateau a de couple de redressement, plus il peut aller vite. Il vaut donc mieux parfois « déquiller » pour paradoxalement, remettre du couple de redressement avec le foil… Et cela ne peut pas marcher avec un monocoque à dérives classiques : PRB ou SMA ne peuvent pas « déquiller » au vent de travers ! Et cela est valable aujourd’hui avec le bateau du Vendée Globe, mais demain il ne faudra plus « déquiller » pour augmenter encore le couple et surtout continuer à alléger le bateau.

Voilesetvoiliers.com : On pourrait alors imaginer un bateau avec une quille fixe pour la prochaine génération, ce qui allégerait le bateau (suppression des vérins…) et améliorerait les performances au près ?
V. L-P & Q. L. :
Non. Parce qu'il faudra toujours profiter de la poussée de la quille basculée… Mais de toute façon, la jauge IMOCA limite le couple de redressement puisque le mât standardisé ne peut pas être renforcé. Et rappelons que lorsque le bateau glisse au portant, il cherche à avoir le meilleur VMG et il n’a pas besoin de couple : c’est ce qui s’est passé pendant un grand tronçon dans les mers du Sud, du moins pour les leaders.

Carènes VPLP-VerdierLa surface mouillée des monocoques IMOCA varie avec la gîte : l’angle optimum tourne autour de 25° en l’absence de foil mais celui-ci modifie l’assiette longitudinale à grande vitesse et latérale en soulageant la coque.Photo @ VPLP-Verdier

Voilesetvoiliers.com : L’installation et l’évolution des foils se sont faites très rapidement tout de même !
V. L-P & Q. L. :
Le temps de développement de ces foils IMOCA était extrêmement cours ; on est passé de l’idée à la mise en œuvre des versions 1 et au développement des versions 2 en seulement deux ans ! Pratiquement un timing de Coupe de l'America pour un développement IMOCA... Aucun doute que les enseignements de ce Vendée Globe vont apporter des évolutions sur les foils. Ce qui est important, ce n’est pas d’être léger en statique, mais en dynamique ! Il faut donc créer de la légèreté : avec la poussée du foil, la masse dynamique n’est pas seulement le poids du bateau. Plus le bateau soulève, plus il est virtuellement léger. Hugo Boss n’est pas le plus léger de la flotte ! Mais il a des performances incroyables dans 12-14 nœuds de vent parce qu’il est plus léger dynamiquement…

Voilesetvoiliers.com : Revenons à la construction. Qu’a-t-il  fallu imaginer pour être aussi plus puissant pour un même devis de poids ?
V. L-P & Q. L. :
Nous avons développé une nouvelle trame structurelle. Nous avons fait pas mal de tests en comparant des assemblages en sandwich ou en monolithique avec plusieurs types d’architectures et de ramifications. Il en a découlé que nous avions le choix entre une peau épaisse avec des raidisseurs éloignés ou une peau fine avec un maillage serré de raidisseurs. La deuxième solution s’est avérée moins lourde pour une meilleure résistance. Concrètement par rapport à la génération 2012, pour une même résistance, on gagnait 80 kg sur la partie avant la plus sollicitée. Et comme nous l’avons étendue aussi en arrière de la cloison de mât, cette structure a permis un gain de poids compensant le surpoids des éléments périphériques imposés par la jauge (vérins…) : sur la balance, ces bateaux étaient donc aussi lourds que leurs prédécesseurs. Et en plus, on a gratté de la surface développée avec le pont tronqué à l’étrave d’Hugo Boss. Enfin, on a aussi travaillé le positionnement du centre de gravité en abaissant l’accastillage, en descendant le cockpit…

Voilesetvoiliers.com : Donc le nouveau Banque Populaire VIII est aussi lourd que SMA, ex-Macif ?
V. L-P & Q. L. :
Plus léger même ! Et la carène est plus puissante que celle de Macif. Même sans foil, le nouveau Banque Populaire VIII est plus rapide que la génération précédente, sauf au près. Et la courbe de progression avec les foils va évoluer… PRB est le plus optimisé des monocoques à dérives classiques : il ne peut pas aller plus vite alors que nous ne sommes qu’à 20 % de nos études sur les foils. Les foils d’aujourd’hui ne seront pas forcément obsolètes et il sera toujours possible d’installer de nouveaux profils. Mais on sera toujours restreint par le talon d’Achille de la jauge IMOCA : le mât standardisé. Et pour acquérir un effet dynamique, il faut que le bateau aille vite, ce qui n’est pas le cas au près : il faut donc conserver la polyvalence de ces bateaux car sur un Vendée Globe, il peut y avoir toutes sortes de conditions météorologiques.

Voilesetvoiliers.com : Y a-t-il d’autres facteurs limitants ?
V. L-P & Q. L. :
Un foil qui dépasse, c’est un foil qui peut casser. Si Hugo Boss avait été large de quatre mètres, il serait rentré à la maison quand il a cassé son foil : la puissance de la carène reste un élément fondamental. Il faut pouvoir finir le Vendée Globe avec un mode dégradé, ce que fait Alex Thomson… Trop étroit, c’est trop d’instabilité et pas assez de raideur à la toile sans foil.

Voilesetvoiliers.com : Finalement, les foils n’ont pas beaucoup servi aux leaders !
V. L-P & Q. L. :
Dans les mers du Sud, certes, mais lors de la descente de l’Atlantique Sud, cela leur a permis d’attraper le bon train de dépressions alors que leurs poursuivants ont décroché et n’ont jamais pu revenir, au contraire : les conditions météorologiques ont permis à Armel et Alex de creuser l’écart de plus en plus jusqu’au cap Horn.

Voilesetvoiliers.com : Mais pourtant, Jérémie Beyou est revenu sur Paul Meilhat dans l’océan Indien !
V. L-P & Q. L. :
Mais les conditions météo n’étaient pas les mêmes que celles des leaders. À chaque fois que Maître CoQ a mis ses foils, il allait plus vite. Dès qu’il y avait une situation « pourrie » de petit temps ou de grosse brise ou de mer chaotique, les deux bateaux allaient aussi vite. Ce qu’il faut retenir, c’est que le potentiel des foils n’est pas représentatif dans ce Vendée Globe, mais il est évident aujourd’hui qu’il a permis de faire le break et qu’il est incontournable : imaginer un nouveau bateau à dérives droites pour dans quatre ans est une appréciation erronée. Parce que nous aurons encore progressé sur l’adéquation entre le foil et le bateau - ce que nous n’avons pas pu faire totalement cette fois-ci puisqu’il fallait envisager le retour aux dérives droites - et que les skippers auront encore évolué dans l’utilisation de ces appendices. Avec une saison de course au compteur et un mois et demi avant le départ des Sables-d’Olonne avec la version 2, les solitaires n’ont utilisé leurs foils que dans des conditions qu’ils avaient déjà rencontrées, alors dans quatre ans, la connaissance aura fait un bond !

Voilesetvoiliers.com : Hugo Boss dispose d’une version différente de foils…
V. L-P & Q. L. :
C’est le dernier-né. Il a été conçu dès l’origine avec des foils : il n’y avait pas la problématique de changer de fusil d’épaule en remettant des dérives droites. C’est la première génération d’un type de foils différent. Il peut les utiliser plus tôt mais il doit les rétracter plus tôt aussi. Et il doit les utiliser avec moins de gîte.

 

Classement lundi 16 janvier à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 998 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 71 milles du premier
3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ) à 772 milles       
4.       Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), à 1 356 milles
5.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), à 1 638 milles

 

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.