Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe

Gabart et le grand exam’ des mers du Sud

Neuf concurrents voguent aujourd’hui dans les vallées désertiques et défoncées de l’Indien. Deux d’entre eux, Paul Meilhat et Thomas Ruyant, pénètrent pour la première fois en cette mare incognita réputée la plus hostile de toutes. Les mers du Sud sont la raison d’être du Vendée Globe. Et le grand examen de passage pour les marins. Le dernier lauréat, François Gabart, se souvient de sa première incursion dans ce royaume fantasmagorique où l’émerveillement doit côtoyer l’hypervigilance…
  • Publié le : 30/11/2016 - 07:00

AlbatrosSymbole du grand Sud, un albatros dessiné par les artistes du collectif "Dans les rues du Globe", l'exposition de street art consacrée au Vendée Globe à voir dans la ville des Sables-d'Olonne.Photo @ Dans les rues du Globe

A couteaux tirés, par 48 degrés Sud, Armel le Cléac’h (Banque Populaire) et Alex Thomson (Hugo Boss) tranchent dans le vif du sujet à 20 nœuds de moyenne. Une dizaine de milles au Nord des Kerguelen, ils ont laissé le 3e homme, Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), à plus d’une journée de navigation. Un break de plus de 580 milles ! Même si, de mémoire de Vendée Globe, on n’a jamais vu, à ce stade de la course, autant d’écart entre un duo en tête et le reste du monde, ce pas de deux doit rappeler quelques chauds souvenirs au skipper de Banque Populaire VIII. En 2012, lors du bal des prétendants, il valsait déjà dans les vagues de l’Indien en compagnie de François Gabart. Le futur vainqueur vivait alors son premier grand Sud en solitaire*.

Les mers du Sud. Voilà la raison d’être du Vendée Globe. Son fondement, les prémisses liquides de sa mythologie. La descente de l’Atlantique n’est finalement qu’un prétexte ou plutôt un prélude avant d’entamer le tour du continent antarctique, terre glacée de 14 millions de km2. Un tour sur tapis roulant dans cette bande océanique comprise entre le 40e et le 60e de latitude Sud où rien n’arrête les vents ni les vagues. Pendant un mois, entre la pointe de l’Afrique du Sud et celle de l’Argentine, on sait que statistiquement, les marins vont surfer sur une succession de 10 à 20 fronts entrecoupés de brèves périodes anticycloniques, que les vents moyens soufflent entre 20 à 25 nœuds (rafales à 35), que le froid est d’autant plus glacial que les bateaux vont vite. Les vagues moyennes culminent à 3 ou 4 mètres, mais elles peuvent atteindre le double. Il fait gris la plupart du temps, le grésil ou la neige remplacent parfois la pluie. Pourtant, le Grand Sud fascine et attire.

Gabart SudLe premier grand Sud de François Gabart, vainqueur du Vendée Globe 2012-2013. Déjà, la dernière édition avait été marquée par un pas de deux dans les mers australes entre son Macif et le Banque Populaire d'Armel Le Cléac'h. Photo @ François Gabart/Macif

Gabart : «Ne pas y aller à reculons»

«Je me l’étais imaginé. J’étais impatient et enthousiaste plus que craintif. J’avais envie de voir ce que c’était avec l’excitation d’un gamin. Je regardais partout, les oiseaux, la mer, la couleur et la forme des vagues… se souvient François Gabart. Aujourd’hui, je pense à ceux qui y entrent pour la première fois. A Paul (Meilhat) par exemple, parce que nous avons le même âge, le même genre de vécu, le même genre d’histoire… J’ai l’impression qu’il se débrouille très bien, il n’y va pas à reculons. Y aller à reculons serait d‘ailleurs la pire des choses. Cela demande un tel engagement ! Il ne faut pas prendre à la légère la navigation dans ce genre d’endroits. Dans mon souvenir, j’avais cet enthousiasme mêlé à de l’hypervigilance.»
Cette mobilisation des sens est une nécessité absolue. Le grand Sud est un tunnel sans échappatoire. Si le début de l’océan Indien propose encore, avec ses archipels de Crozet ou des Kerguelen, de piètres abris de fortune, la suite s’apparente à un immense no man’s land. «Ça commence à être un peu stressant là. Le vent monte, je m’apprête à prendre un ris. Il commence à faire froid aussi, j’ai mon bonnet, mes couches de polaire, pas de chauffage à l’intérieur. On se sent loin de tout ici, personne pour vous secourir, on est à des centaines de milles de toute terre. Il n’y a rien à part des oiseaux et malgré la présence des albatros, on se sent vraiment isolé. On sait qu’il faut faire attention, naviguer de manière conservatrice pour ne pas casser» disait Alex Thomson dans une vidéo envoyée il y a 48 heures.

RuyantDiscret et efficace, Thomas Ruyant, débutant des mers du Sud, actuellement 8e dans l’océan Indien en compagnie de Jean-Pierre Dick et Jean Le Cam.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Là où votre pire rival est aussi votre meilleur ami

«C’est vrai que ce sont des lieux totalement désertiques, mais en 2012, mon sentiment d’abandon était tempéré par la présence d’Armel, confie François Gabart aujourd’hui. Je crois qu’on n’a jamais eu plus de 60 milles d’écart. C’est d’ailleurs dans l’Indien, au niveau des Kerguelen, qu’on avait réussi à creuser avec les mecs de derrière.» Tiens donc…
Prendre la poudre d’escampette à deux, à trois ou à quatre est la meilleure des assurances. Dans ces contrées, votre pire rival est aussi votre meilleur ami en cas de pépin. En ce 24e jour de course, c’est ce drôle de pacte qui lie Armel le Cléac’h et Alex Thomson, les deux patrons de la course séparés d’à peine 15 milles ; Jérémie Beyou et Paul Meilhat et qui se suivent à la trace en 4e et 5e position, et plus loin, le trio Dick/Ruyant/Le Cam.

SedlacekUne des plus belles images, si ce n’est la plus belle de l’édition 2008-2009 du Vendée Globe. A la barre de son vieux bateau jaune, l’Autrichien Norbert Sedlacek dans la grosse houle du Sud. Photo @ Norbert Sedlacek

Débutants des mers australes

Parmi les neuf concurrents ayant déjà franchi le premier des trois grands caps, deux hommes sont des débutants des mers du Sud. L’ex-ministe Thomas Ruyant, à la barre du Souffle du Nord pour le Projet Imagine, qui réalise en toute discrétion un très beau début de parcours à bord d’un bateau vieux de deux générations (ex-Groupe Bel). Et Paul Meilhat, 5e, qui porte avec autant de sérénité que d’aplomb la double couronne de 1er bizuth et premier «non-foiler» de ce Vendée Globe.
Dans un peu moins d’une semaine, une deuxième fournée de navigateurs fera pour la première fois son entrée dans le pays de l’ombre, comme le surnomma Titouan Lamazou : les Burton, Amedéo, Le Diraison, Attanasio, Bellion, Heerema, Roura, O’Coineen…

Comme Gabart en 2012, ces novices verront peut-être la neige tomber dans le Sud de l’Australie, vivront 99 % du temps enfermés dans leur cockpit, encaisseront des rafales à 55 nœuds du côté de la Nouvelle-Zélande, auront des «flashs de moments à la barre» pour tenir leur navire surtoilé, maudiront leur bateau qui tape sans cesse et béniront le cap Horn.

Quand ils en auront fini, ils auront gagné leur certificat de passage. Le grand exam’ des mers du Sud. Ils auront pris du gallon et une nouvelle consistance. «Il y a une fierté d’être allé là-bas, dit Gabart. C’est un mélange de découverte, d’humain et de fierté sportive. Comme au retour d’un grand voyage et que tu te dis : ça y est, je connais ce pays. Il y a un plaisir à avoir vécu des moments forts dans ce genre d’endroit. Parce que ce n’est pas si banal.»

* En 2017, François Gabart effectuera une tentative de record autour du monde en solitaire à bord de son maxi-trimaran Macif. Ce sera son deuxième grand Sud en solo.

Cirés Le Cléac"hSéchage de ciré après une manœuvre à bord de Banque Populaire VIII (photo envoyée hier à terre). En plus de cette très sommaire penderie, Armel et son équipe ont mis au point un système de "sèche-linge" qui utilise la chaleur rejetée par le moteur.Photo @ Armel Le Cléac’h/Banque Populaire VIII/Vendée Globe

Classement mercredi 30 novembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), à 15 343 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 15,7 milles du premier
3.       Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), à 579 milles 
4      Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 1 095,7 milles
5.       Paul Meilhat (SMA), à 1 109,2 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.