Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe

Kito de Pavant sauvé par le Marion Dufresne

Hier matin, à 100 milles dans le Nord de l’archipel de Crozet, Kito de Pavant, alors classé à la 10e place, avale tant bien que mal son café dans le cockpit. Dehors, des rafales à 40 nœuds balayent une mer forte. Bastide-Otio file à 15-16 nœuds quand soudain ,c’est le choc…
  • Publié le : 07/12/2016 - 07:13

Kito de PavantKito de Pavant, skipper Bastide Otio. Photo @ Vincent Curutchet / DPPI / Vendée Globe

«Je suis un peu dans la merde là… La quille ne tient plus que par le vérin. La tige du vérin en battant découpe le fond de coque. Et si la tige du vérin pète, je peux chavirer à tout moment. Je suis sur le qui-vive à l’intérieur, j’ai tout verrouillé, je suis en combi de survie, mon paquetage est prêt. Je suis à sec de toile, travers aux vagues et je n’ai pas de solution.» Joint hier après-midi à 15 heures 30, Kito de Pavant nous dresse avec calme et résignation le tableau de sa très délicate situation au Nord de l’archipel de Crozet, dans l’océan Indien.
«Il était 8 heures du matin. J’étais dehors en train de prendre mon café quand c’est arrivé. Je ne sais pas ce que j’ai touché. Je ne pense pas que ce soit un mammifère. Je n’ai rien vu derrière les safrans et le choc était violent. J’ai pu pomper l’eau qui est entrée dans le bateau près du compartiment moteur. C’est un désastre mais on ne peut rien faire. Ce matin, j’étais encore dans l’action, mais là, je prends tout d’un coup la mesure de ce qui m’arrive, je pense aux conséquences, même si je sais que le principal, c’est que je ne sois pas dans la patouille.»

La voie d"eau à bord de Bastide OtioLa voie d"eau à bord de Bastide Otio au niveau du puits de quille.Photo @ Kito de Pavant/Bastide Otio

Grincements sinistres

A terre, sa compagne Françoise, également impliquée dans le projet, l’a eu à plusieurs reprises au téléphone. Elle n’est pas «inquiète», dit-elle. Le son de la voix de Kito est rassurant, il est pragmatique, il maîtrise la situation. De son côté, depuis l’incident, la direction de course du Vendée Globe est en contact avec le Cross Gris Nez et le MRCC de La Réunion. Par chance (car il n’effectue ce trajet que quatre fois par an), le Marion Dufresne, navire ravitailleur des Terres australes antarctiques françaises (TAAF) est en mission entre La Réunion et l’archipel de Crozet… A 110 milles au Nord de Bastide-Otio.
Pendant ce temps, cloîtré dans son bateau, à l’écoute des grincements sinistres qui lui rappellent à chaque seconde qu’une quille de 4,5 mètres de long et de plus de 3 tonnes se balade comme un pendule sous la coque, Kito a dû trouver cette trentième journée de mer longue, très longue. Vers 18 heures, le Marion Dufresne arrive sur zone, mais il fait nuit, il y a encore 5 mètres de creux, 35 nœuds de vent. Il faut attendre le jour.

Opération réussie à 1 heure TU ce mercredi matin

Jacques Caraës, directeur de course du Vendée Globe, raconte : «Toute l’opération s’est passée sereinement et rapidement. Kito a été débarqué en semi-rigide sur le Marion Dufresne vers 1 heure TU. Il y avait encore beaucoup de mer mais plus qu’une trentaine de nœuds sur zone. Il a été pris en charge par le médecin du bord. Physiquement, il va bien, mais il était très ému et éprouvé moralement à l’idée de laisser son bateau. Il était temps néanmoins de le débarquer parce que le bateau commençait à prendre beaucoup d’eau et que les pompes avaient du mal à étaler… la cellule de vie à l’intérieur commençait à devenir compliquée. Le Marion Dufresne se dirige maintenant vers Crozet et va poursuivre sa tournée vers les Kerguelen puis l’île d’Amsterdam avec Kito à son bord…»

Marion DufresneLe Marion Dufresne, navire en charge du ravitaillement des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) et armé par CMA CGM, a sauvé Kito de Pavant la nuit dernière.Photo @ Eric Houri/lemarin

En 2013, on se souvient de l’hélitreuillage de Javier Sanso. En 2008, de l’épique sauvetage de Yann Eliès par la Marine australienne ; en 1997 des sauvetages incroyables de Thierry Dubois et Tony Bullimore par cette même marine australienne. Sans oublier tous ces navigateurs qui se sont portés au secours des autres comme Pete Goss, Loïck Peyron, Vincent Riou… Dans ce 8e Vendée Globe, c’est la première opération de secours et espérons-le, la dernière. Elle tombe sur un skipper qui avait mis toute son ardeur, toute son énergie pour terminer cette course… enfin.

Bastide OtioLe marin méditerranéen a toujours eu à cœur d’implanter et de développer ses projets dans sa région, en Occitanie. Dans son port d’attache de Port-Camargue, entouré d’une équipe de proches et de partenaires locaux, très impliqués dans cette campagne 2016. Malheureusement son bateau dérive actuellement dans le Sud de l'océan Indien...Photo @ Gilles Martin-Raget

Un gros capital sympathie… un gros capital malchance

En ce printemps 2016, le visage de Kito rayonne sur cette affiche 4 x 3 en noir et blanc qui bourgeonne dans les rues de Montpellier et des villes environnantes. Au-dessus de la photo, une phrase courte : «Cette année je la boucle.» La formule est incantatoire. Elle est aussi, peut-être, un clin d’œil à ceux qui connaissent l’opiniâtreté légendaire du marin méditerranéen. Elle dit dans le fond : «Voilà ma gueule de sudiste. Comptez sur moi pour boucler cette course une bonne fois pour toutes.»  Autoproclamé «Le plus grand navigateur de tout l’Etang*» - l’étang de Milhac, dans la Dordogne de son enfance -, Kito incarne à lui tout seul un condensé de la flotte du Vendée Globe. Convoyeur, baroudeur, esthète, compétiteur, mélomane, très bon marin et très bon conteur d’histoires… des attributs qui font de lui l'un des sportifs les plus agréables à lire et à écouter. Pourtant, le tour du monde en solitaire et sans escale auquel il a consacré dix ans de sa vie ressemble aujourd’hui à une forteresse imprenable. Mât cassé en 2008. Collision avec un bateau de pêche en 2012. Comme si la course ne voulait pas de lui. Comme si son immense capital sympathie auprès du public et de la communauté voile devait être payé en retour par un non moins immense capital malchance. Au moment de quitter son bateau et de le laisser dériver par 44 degrés Sud, on l’imagine envahi d’un implacable sentiment d’injustice.

Sébastien JosseEn 3e position, Sébastien Josse (Edmond de Rothschild) fait cap au Nord depuis presque 24 heures, en direction du cap Leeuwin. Objectif : échapper au mauvais temps pour réparer son foil bâbord.Photo @ Yann Riou/Gitana SA

Et pendant ce temps-là… à boulets rouges dans l’Indien

Le crash-test du golfe de Gascogne ayant fait défaut en début de Vendée Globe, c’est désormais l’Indien qui se charge du sale boulot. Depuis quelques jours, cette zone est infestée de boulets rouges. Des boulets de canon sous forme de dépressions, avec en leur centre des vents de 40 nœuds et des mers grosses. Et lorsque les marins reprennent leurs esprits après une première mitraille, c’est une deuxième salve qui arrive. Les uns après les autres, comme des dominos, les solitaires font état de leurs misères. Hier soir, c’était au tour d’Eric Bellion (Comme un seul homme) de déplorer un safran tribord cassé après un gros vrac dans une rafale à 50 nœuds.
Dans le tiercé de tête, on attend des nouvelles de Sébastien Josse (Edmond de Rothschild) qui fait cap au Nord en direction de l’Australie depuis une vingtaine d’heures pour échapper au mauvais temps. Réussira-t-il à sécuriser le foil bâbord dans son puits ?
Le Pacifique, deuxième océan du Grand Sud, sera-t-il plus clément ? Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII) et son dauphin Alex Thomson (Hugo Boss), dont on peut se demander s’il n’avait pas des raisons techniques de lever le pied il y a deux jours, y feront officiellement leur entrée dans 36 heures !

* Le titre de son livre publié en 2012 aux éditions Télémaque.

comme un seul hommeMardi soir, Eric Bellion (Comme un Seul Homme) a été victime d’un gros vrac. La mèche de son safran tribord est totalement vrillée. Il dispose d’un safran de rechange et va tenter de réparer.Photo @ Jean-Marie Liot /DPPI/Vendée Globe

Classement mercredi 7 décembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 12 831,8 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 111,8 milles du premier
3.       Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), à 1 051,5 milles 
4.       Paul Meilhat (SMA), à 1 250,4 milles       
5.       Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 1 407,4 milles

 

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.