Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe

Les combats de titan de Conrad Colman

Le Néo-Zélandais Conrad Colman a franchi la ligne d’arrivée de la 8e édition du Vendée Globe vendredi après-midi en seizième position, et ce après une incroyable aventure jalonnée de moments d’angoisse, mais aussi de bonheurs simples. Emotions garanties.
  • Publié le : 27/02/2017 - 09:47

Conrad 1Conrad Colman vient de vivre un Vendée Globe particulier. Même en narrant les moments les plus dramatiques, le jeune homme garde le sourire.Photo @ Olivier Blanchet/DDPI/Vendée Globe
Le Vendée Globe, pour tout concurrent, c’est long surtout sur la fin, comme l’éternité. Pour Conrad Colman, le périple lui a offert une issue des plus diaboliques. Après avoir rencontré tout au long de son parcours de 27 929 milles des situations alambiquées comme le feu dans la centrale électrique de ses panneaux solaires, des problèmes de pilote automatique à répétition, la casse de la pièce retenant son étai, un souci avec son vérin de quille, il a démâté alors qu’il se trouvait à 250 milles dans l’Ouest de Lisbonne, à quelques jours de l’arrivée. Il était alors en dixième position.

Redevenu terrien après 110 jours et presque 2 heures de course, le skipper de 33 ans avait du mal à appréhender ce retour jubilatoire et frénétique alors qu’il était sous le feu des premiers regards et questions : «C’est rude de passer après autant de jours de solitude à ce plongeon dans la foule. Le contraste est incroyable. Je n’ai pas de mot pour exprimer ce que j’ai ressenti dans le chenal. Pour le petit Conrad que je suis, c’est un rêve.»

Finish ConradAvec sa grand-voile taillée par ses soins dans des conditions très humides et son tourmentin, Conrad Colman passe la porte de la délivrance après un peu plus de 110 jours de course.Photo @ Olivier Blanchet/DDPI/Vendée Globe
Un rêve qui ne fera pas oublier pour un certain temps les nombreux moments cauchemardesques qui ont émaillé sa première participation à l’emblématique Vendée Globe : «Avec tout ce que j’ai vécu, je n’ai pas été déçu. Pas uniquement avec les gros incidents qui me sont arrivés. Avec mon expérience, je sais qu’un passage dans le grand Sud n’est pas si facile. C’est compliqué pour tout le monde. J’attendais donc le moment où je serais poussé au bout de mes limites. Le dépassement de soi n’est pas uniquement une jolie ligne que l’on écrit dans un papier de journaliste, c’est quelque chose qui se vit tous les jours.» Et là, comme pour les exorciser, vient une longue énumération de tous les tournants forts de sa reptation planétaire pour l’homme des antipodes prénommé Conrad par ses parents, en hommage à l’écrivain auteur de Typhon. Et en premier vient celui qui l’a le plus ébranlé : «Lorsque j’ai été couché dans la tempête dans le Pacifique avec 60 nœuds de vent, avec une voile en drapeau au-dessus de ma tête, ce n’était pas le pied. Mais j’avais confiance dans ma petite coquille qui est sûre grâce aux règles de l’IMOCA. Je pouvais vivre dedans. Le pire a été une nuit avant cette énorme tempête, il y avait 35 nœuds établis. J’avais un problème de connexion entre ma grand-voile et le rail de mât. Cela avait lâché comme une fermeture Eclair. Il m’était impossible d’affaler à ce moment-là. J’ai grimpé au mât et en m’asseyant sur la barre de flèche, j’ai poussé la voile du bon côté avec mes pieds. Une fois cela fait, je l’ai affalée dans sa totalité. J’étais en train de ranger au mieux la toile quand un lazy-jack a cassé. La voile a chuté sur le pont et je suis parti avec, mais moi je suis tombé à l’eau. Plongé dans le noir car je venais de perdre ma lampe frontale, j’étais traîné dans l’eau, accroché par une longe qui était attachée à la bôme. Tel un koala, j’ai réussi à attraper un chandelier et remonter sur le bateau. C’est le pire moment de la course. J’ai eu peur pour ma vie.»

Conrad 2Le passage dans le chenal des Sables-d’Olonne devait avoir à cet instant une saveur particulière pour le Néo-Zélandais.Photo @ Olivier Blanchet/DDPI/Vendée Globe
Energies positives

Sa course, elle, est parfaite depuis le début avec son bateau mis à l’eau en 2005 au Brésil (l’ancien Maisonneuve que Jean-Baptiste Dejeanty mena dans le Vendée Globe 2008). Il se battait pour être dans le top 10 alors que cela sentait l’écurie le long de la péninsule ibérique. «Lorsque le mât est tombé, j’ai pensé me cacher de tout le monde et que j’allais rentrer chez moi la queue entre les jambes. Je serais un menteur si je disais que je n’ai pas pensé à l’abandon. Par deux fois. Une fois, comme je vous le disais, au niveau du point Nemo (position la plus éloignée de toute terre émergée, ndlr) lorsque mon étai a lâché, et donc là lorsque j’ai démâté. Mais j’ai reçu tellement de soutiens, d’énergies positives des personnes qui m’ont suivi que c’était impossible. Et ensemble nous y sommes arrivés. Je n’ai jamais jeté l’éponge ni demandé assistance. Expliquant à la direction de course que j’étais fortement dans la merde, avec le moral dans les chaussettes, mais que j’attendais le jour suivant pour voir ce que j’étais capable de faire» poursuit le désormais résident lorientais.

Après avoir largué le mât, récupéré tout ce qu’il pouvait et vérifié que la coque de son 60 pieds n’avait pas subi d’avarie, le jeune homme est allé s’allonger quelques heures pour réfléchir et se reposer de ses efforts. Le salut était dans la mise en place d’un gréement de fortune pour ce designer et voilier de métier : «Au moment où cela s’est passé alors que j’étais sous trois ris, je ne savais pas si c’était réalisable. Avec un mât dans l’eau, une grand-voile déchirée à trois mètres de sa base et une bôme qui est censée être ma clé pour sortir de prison mais qui est elle aussi cassée. Tout avait basculé contre moi. En plus, je n’avais pas assez de gazole pour rallier Lisbonne. Je me suis dit que finalement, pour me sauver, il fallait que je continue. Là, j’avais confiance en moi pour trouver la force mentale d’y parvenir. Neuvième au classement quand j’ai perdu mon étai et lorsque j’ai été écrasé par la tempête dans les mers du Sud, j’étais à une place où, au départ, je n’étais pas censé être. J’étais le leader des petits budgets, vraiment content de moi. Mais je suis six fois plus content de ma réparation de fortune qui m’a pris cinq jours que du reste de la course que j’ai effectuée. Et elle est belle à voir cette réparation, même si la grand-voile n’est pas la plus jolie que j’ai taillée dans ma vie.»

PontonAvant de mettre en place sa grand-voile de fortune, Conrad Colman a pris soin d’y inscrire «YES», synonyme de la victoire sur l’adversité.Photo @ Olivier Blanchet/DDPI/Vendée Globe
Délivrance

Avec des conditions météorologiques compliquées pour remonter dans le golfe de Gascogne, il a mis presque deux semaines pour voir la sortie du tunnel de ses combats : «Mentalement, c’est presque plus facile de naviguer sous gréement de fortune qu’avec un portefeuille complet. Quand on a toutes nos voiles à disposition, on est en général des fous furieux. On est toujours à prévoir les changements, à attaquer tout le temps en s’investissant à fond dans le match. Mais quand il n’y a qu’un tourmentin et une petite grand-voile que j’ai taillée moi-même, il n’y a plus rien à faire. C’est donc plutôt tranquille finalement. J’ai perdu six places au classement dans l’opération mais je ne pouvais rien faire. S’énerver et crier au ciel ne servait à rien. Le problème c’est que maintenant je parle tout seul mais à voix haute (rires)

Affûté, Conrad Colman ? C’est le moins qu’on puisse dire : «J’ai eu un régime spécial ces derniers jours. J’étais parti avec cent jours de nourriture et donc j’ai été obligé de taper dans les rations de survie qui sont prévues pour nous garder en vie quand on est dans le radeau. En gros, j’ingurgitais sept cents calories maximum par jour lors des deux dernières semaines. J’ai perdu dix kilos en fait.»

L’homme qui a réussi à mettre en place un mât de fortune avec sa bôme de 9 mètres de long et pesant 85 kilos, qui a eu la pêche pour couper la ligne d’arrivée, n’est plus le même homme qu’au départ. «Peut-être ai-je fabriqué la personne que j’avais besoin d’être ?» conclut un marin définitivement convaincu de poursuivre sa carrière de solitaire du large.

Conrad 3Le chemin a été semé d’embûches mais que le plaisir a dû être grandiose en apercevant les Sables-d’Olonne.Photo @ Olivier Blanchet/DDPI/Vendée Globe


Classement vendredi 24 février à 18 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), arrivé le 19 janvier à  16 h 37'46''.
Temps de course : 74 j 03 h 35'46''. Moy. : 13,77 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 15,4 nœuds sur le fond (27 455,6 milles parcourus).
2.       Alex Thomson (GBR, Hugo Boss), arrivé le 20 janvier à 8 h 37'15''. Temps de course : 74 j 19 h 35'15''. 
Retard sur le premier : 15 h 59'29''. Moy. : 13,64 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 15,4 nœuds sur le fond (27 636,1 milles parcourus).
3.      Jérémie Beyou (Maître CoQ) arrivé le 23 janvier à 19 h 40'40''. Temps de course : 78 j 06 h 38'40''.
Retard sur le premier : 4 j 03 h 02'54''. Moy. : 13,04 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 14,4 nœuds sur le fond (27 101,8 milles parcourus).
4.     Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), arrivé le 25 janvier à 14 h 47'45''. Temps de course : 80 j 01 h 45'45''. 
Retard sur le premier : 5 j 22 h 09'59''. Moy. : 12,75 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 14,5 nœuds sur le fond (27 857,1 milles parcourus).
5.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), arrivé le 25 janvier à 16 h 13'09''. Temps de course : 80 j 03 h 11'09''. 
Retard sur le premier : 5 j 23 h 35'23''. Moy. : 12,74 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 14,1 nœuds sur le fond (27 138,6 milles parcourus).
6.       Jean Le Cam (Finistère-Mer Vent), arrivé le 25 janvier à 17 h 43'54''. Temps de course : 80 j 06 h 41'54''. 
Retard sur le premier : 6 j 03 h 06'08''. Moy. : 12,73 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 14,1 nœuds sur le fond (27 115,7 milles parcourus).
7.       Louis Burton (Bureau Vallée), arrivé le 2 février à 8 h 47'49''. Temps de course : 87 j 21 h 45'49''. 
Retard sur le premier : 13 j 18 h 10'03''. Moy. : 11,60 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 13 nœuds sur le fond (27 477,3 milles parcourus).
8.       Nándor Fa (HON, Spirit of Hungary),  arrivé le 8 février à 11 h 54'09''. Temps de course : 93 j 22 h 52'09''.
Retard sur le premier : 19 j 19 h 16'23''. Moy. : 10,9 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 12,4 nœuds sur le fond (27 851 milles parcourus).
9.       Eric Bellion (CommeUnSeulHomme), arrivé le 13 février à 17h 58'20''. Temps de course : 99 j 04 h 56'20''.
Retard sur le premier : 25 j 01 h 20'34''. Moy. : 10,3 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 11,8 nœuds sur le fond (28 048 milles parcourus).
10.    Arnaud Boissières (La Mie Câline), arrivé le 17 février à 09h 26'09''. Temps de course : 102 j 20 h 24'09''.
Retard sur le premier : 28 j 16 h 48'23''. Moy. : 9,9 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 11,4 nœuds sur le fond (28 156 milles parcourus).
11.       Fabrice Amedeo (Newrest - Matmut), arrivé 18 février à 10h 03'00''. Temps de course : 103 j 21 h 01'00''.
Retard sur le premier : 29 j 17 h 25'14''. Moy. : 9,8 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 11,1 nœuds sur le fond (27 712 milles parcourus).
12.       Alan Roura (La Fabrique), arrivé le 20 février à 09h 12'32''. Temps de course : 105 j 20 h 10'32''.
Retard sur le premier : 31 j 16 h 34'46''. Moy. : 9,6 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 11,2 nœuds sur le fond (28 358 milles parcourus).
13.       Rich Wilson (Great American IV), arrivé le 21 février à 13h 50'18''. Temps de course : 107 j 00 h 48'18''.
Retard sur le premier : 32 j 21 h 12'32''. Moy. : 9,5 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 10,7 nœuds sur le fond (27 480 milles parcourus).
14.       Didac Costa (One Planet One Ocean), arrivé le 23 février à 08h 52'45''. Temps de course : 108 j 19 h 50'45''.
Retard sur le premier : 34 j 16 h 14'59''. Moy. : 9,4 nœuds sur l'orthodromie (24 499,5 milles) et 10,7 nœuds sur le fond (27 964 milles parcourus).

15.       Romain Attanasio (Famille Mary-Étamine du Lys), arrivé le 24 février à 11h 06'00''. Temps de course : 109 j 22 h 04'00''.
Retard sur le premier : 35 j 18 h 28'14''. Moy. : 10,83 nœuds sur le fond (28 569 milles parcourus).
16.       Conrad Colman (Foresight Natural Energy), arrivé le 24 février à 15h 00'41''. Temps de course : 110 j 01 h 58'41''.
Retard sur le premier : 35 j 22 h 22'55''. Moy. : 10,57 nœuds sur le fond (27 929 milles parcourus).