Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

TRANSAT JACQUES VABRE : L’ANALYSE

Les mots pour le dire

Ce n’est pas nouveau, la communication en course est devenue omniprésente. Outre le fait de faire parler de son bateau et de la stratégie, c’est aussi une redoutable arme psychologique. Il y ceux qui s’épanchent volontiers, ceux qui ne disent rien ou presque, ceux dont l’enthousiasme et le bonheur d’être en mer se voient comme le nez au milieu de la figure… et enfin ceux qui distillent les informations à bon escient, sélectionnant minutieusement ce qu’il faut dire et surtout ne pas dire…
  • Publié le : 30/10/2015 - 07:12

Les mots pour le direAprès plus d’une centaine d’heures de course, l’un des deux seuls IMOCA à foils encore en course, a pris la tête dans un long bord de portant qui pourrait s’avérer payant ! Photo @ Martinez-Zedda/BP
Michel Desjoyeaux, n’est pas que le marin solitaire le plus titré au monde, et un coach très sollicité. En matière de communication depuis la mer, le Professeur est passé maître en la matière depuis longtemps. Il est loin le temps où le futur vainqueur du Vendée Globe 2000-2001 sanglotait devant la caméra après avoir découvert que le démarreur de son moteur venait de griller…

Équipier de luxe de Paul Meilhat sur SMA dans cette Transat Jacques Vabre – mais sur un bateau (l’ex-Macif) qui appartient à sa société Mer Agitée – Mich Desj' a été très discret depuis le début de la course dimanche. Vous allez me dire que son skipper aussi. Aux avant-postes et en embuscade à bord du bateau vainqueur du dernier Vendée Globe, l’équipage est sorti de son silence à l’occasion de la vacation de jeudi matin avec le PC course. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que même si SMA a (sans doute) connu quelques soucis techniques comme la plupart des 34 bateaux encore en course, ne comptez pas sur lui pour en piper mot ! Le rusé Desjoyeaux enfile les banalités comme des perles, et à la fin on retient d’abord que la vie est belle... Morceaux choisis : « Pour le moment, nous avançons bien, le vent est très variable, il passe de 30 à 14 nœuds et là par exemple il remonte à 20 nœuds. Je prends mon petit déj' et j’espère que ma compote va tenir sur mon pain ! » Quelques minutes plus tard, bis repetita : « Ce matin, ça avance bien, on devrait rester en avant du vent fort qui va monter petit à petit. Si on arrive à bien carburer, ça devrait passer… Nous ne sommes qu’à une trentaine de milles des bateaux de tête. L’horizon s’éclaircit. La route se dégage et est assez claire devant. »

À écouter la majorité de ses concurrents, les premières 72 heures de course ont été un enfer… mais à entendre Desjoyeaux, on a envie de relativiser : « Depuis le début, il y a eu pas mal de sauts de vagues. Il y a des trucs qui ne restent pas à leur place et il a fallu leur expliquer qu’ils ne devaient pas bouger ! Le combiné du téléphone satellite était d’ailleurs parti se promener ! » Nous ne saurons pas si une poulie a explosé, si le J2 est passé à l’eau, si côté énergie tout est ok…
Pour un peu, tout irait très bien ! D’ailleurs Mich le confirme : « Tout fonctionne bien, on est un peu embêté parfois mais on est sur une route où l’on est plutôt bien à l’abri. Nous n’avons pas eu trop froid, ça secouait, mais nous avons une route sympa, nous n’avons quasiment pas fait de près. Rien d’horrible ! On a eu du vent fort mais du vent de travers donc plutôt pas mal. »On se croirait en croisière dans les alizés !

 

 

Les mots pour le direA bord de Comme un Seul Homme, c’est ambiance « Grand Sud » depuis plus de quatre jours !Photo @ Stand by One

Les pièges du direct !

Il est temps que Mich Desj' nous donne quelques nouvelles de son skipper, Paul Meilhat, mais qui doit barrer ou dormir… et que l’on n’entendra pas. Après avoir pris François Gabart sous son aile avec les résultats que l’on connaît, c’est donc au tour de Paul Meilhat, transfuge du Laser puis du Figaro d’être sous l’œil de « papa » Mich. Son prof semble satisfait, mais reste à la fois caustique, un rien évasif avec deux doigts de méthode Coué : « Paul a l’air de trouver le temps plutôt sympathique ! On n’avait jamais eu ce genre de conditions à bord de SMA, mais c’est un bon baptême du feu. Nous avons beaucoup de sensations, travaillons sur les réglages et la vitesse. Nous anticipons à chaque fois que nous le pouvons mais tout va bien. Il a l’air content le garçon, il mange, il dort, il règle, il va bien ! » Bref, nous n’en saurons pas plus… et surtout pas ses plus proches concurrents, forcément à l’affût du moindre pépin ou d’un petite info. Trop fort ce Desjoyeaux !

Les mots pour le direLa grand-voile en lambeaux a eu raison de Boissières et Maslard, obligés d’abandonner. Photo @ Le Bateau des métiers by AerocampusA contrario, en écoutant Kito de Pavant quelques minutes auparavant, on craignait à juste titre dans sa voix et à travers ses mots que le Méditerranéen ne fasse pas long feu… et le skipper de Bastide Otio a annoncé en début de soirée hier, qu’il se déroutait sur Cascais au Portugal.

Quel contraste entre un Desjoyeaux tout guilleret et un de Pavant déprimé. Autant pour le communiqué quotidien, le service de presse du bateau peut donner un petit coup de rabot, voire s’exprimer à la place de son coureur et donc ne rien laisser dépasser, autant la vacation en direct ne pardonne pas. Voyez plutôt le tableau : « C’est la misère, nous avons de gros problèmes de communication depuis le départ et ça n’est pas très drôle. C’est difficile, nous avons eu de la mer forte pendant trois jours, beaucoup de manœuvres, on ne sait pas où l’on va, on ne peut pas partager des informations à nos partenaires, c’est super frustrant. » À sa décharge, être en panne de Fleet (l’appareil permettant d’appeler à terre et de surfer sur Internet par satellite) est un vrai handicap… Poursuivons la litanie de Kito. « Nous n’avons pas les informations, je pense que les concurrents sont plus à l’Ouest, je ne sais pas trop quoi faire… Nous devons sans doute être mal placés par rapport aux autres, aucun moyen d’avoir les infos météo pour essayer de concevoir une route intelligente, mission impossible. Je ne sais même pas ce qui va se passer dans les 24 heures. »
Et d’en remettre une couche. « En plus, il fait un temps de chiotte, il pleut. Voilà aujourd’hui, on est vraiment dans le trou. Encore 24 heures, c’est compliqué de sortir de là et d’avoir du vent dans le bon sens. » On l’a compris, le près dans la brise et la grosse mer sans infos météo, ça a de quoi vous miner le moral d’un dur à cuire ! Ouf ! Kito enfin positive : « Avec Yann, il y a une bonne ambiance, nous n’avons pas beaucoup dormi depuis le début mais ça va le faire. » Puis replonge : «La carte postale n’est pas jolie, jolie, c’est gris gris, remarque c’est ton sur ton ! Il y a de la mer dans tous les sens, les voiles sont rincées tout comme les bonshommes. Tout est trempé dans le bateau, on est fatigué parce qu’on cherche des solutions et on n’est pas du tout serein… » Fermez le ban !

Troisième dépression en quatre jours !

Les mots pour le direHeureux Coville et Nélias toujours en tête ! En témoigne ce petit selfie. Photo @ SodeboRevenons à la régate ! Une chose est entendue, les concurrents encore en course auront bien mérité leur week-end de glisse au portant, sur une mer enfin rangée, et après avoir remisé polaires, bottes et combinaisons sèches. Si Sodebo et Macif, après avoir rasé hier l’Afrique à coups d’empannages, ont commencé à incurver leur route sur le Brésil, Actual, qui accusait jeudi à minuit presque 700 milles de retard sur Coville et Nélias, a signalé des problèmes techniques ce vendredi matin au lever du jour, et faisait route à l’Est à vitesse réduite dans une bonne brise de Sud-Ouest.

En Multi 50, Erwan Le Roux (FenêtréA Prysmian) qui, hier à la même heure, avouait n’avoir pas encore commencé à régater, s’est clairement réveillé, pour revenir à trois petits milles de l’impeccable Ciela Village de Bouchard et Krauss. Il convient de préciser que le tandem Le Roux-Pedote est routé par un certain Jean-Yves Bernot (assisté notamment de Julien Villon) réputé pour investir, quitte à s’écarter de l’orthodromie, pour mieux engranger ensuite !

En Class 40, Bestaven et Brasseur (Le Conservateur) poursuivent leur remarquable course, mais sont talonnés à moins de 15 milles par Sorel et Manuard (V and B). En début de nuit jeudi, les deux leaders avaient clairement fait le trou sur l’étonnante Catherine Pourre (présidente de l’UNCL et qui ne régate que depuis quatre ans), associée à Antoine Carpentier.
Amusant de voir que dans ces trois classes, nous assistons à un véritable match racing depuis quelques jours.

Bon et chez les IMOCA alors ? Le fait de ce matin, c’est qu’Armel Le Cléac’h et Erwan Tabarly ont pris la tête en fin de nuit sur Banque Populaire VIII. Et le plus significatif encore, était la vitesse moyenne au dernier relevé de six heures : trois nœuds plus vite – à près de 21  de moyenne ! - que le trio PRB, Quéguiner Leucémie Espoir et SMA, qui s’est fait la malle avec le nouveau leader, échappant au nouveau coup de vent et surtout glissant depuis jeudi après-midi sous les Açores dans un temps enfin clément. Enfin l’on commence à avoir un élément de réponse sur le bien-fondé des fameux foils ! La meute à leur poursuite - à commencer par Initiatives Cœur (de Lamotte-Davies) qui fait une course splendide - se préparait à une nouvelle nuit de baston. Lors d’une communication téléphonique à 19 heures UTC hier jeudi, Éric Bellion, skipper de Comme Un Seul Homme, qui se permet d’être intercalé entre Dick-Delahaye (St-Michel-Virbac) et de Broc-Guillemot (MACSF), nous a confirmés être rentré dans cette troisième dépression sans doute encore plus virulente que les précédentes : « Le vent souffle du Sud-Ouest à plus de 35 nœuds, et va encore grimper cette nuit pour s’orienter Ouest puis Nord-Ouest jusqu’à demain fin de matinée… Nous sommes sous trois ris et J3 (foc de brise) et on se fait bien secouer. Mais tout va bien et comme depuis le départ, ce sont des nuits de pleine lune, on apprécie plus que jamais ! »

Enthousiaste et en pleine forme, le marin qui prône diversité et différence, est carrément dans le match. Et il est clair que la présence du jeune Anglais Sam Goodchild - dont beaucoup disent que c’est le futur Gabart d'outre-Manche - n’est pas étranger à ce début de transat dans le top ten.

Cliquez ici pour les classements complets et la cartographie de la Transat Jacques Vabre 2015

Les mots pour le direVendredi, un régime de Nord-Ouest se généralise pour l’ensemble de la flotte, sauf pour les deux premiers Ultime déjà dans l’alizé. Photo @ Météo Consult