Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe

Louis Burton : «Plonger dans l’inconnu du Grand Sud !»

A trente ans, Louis Burton sera l’un des plus jeunes skippers du prochain Vendée Globe, vingt-trois solitaires étant inscrits à ce jour. Mais le parcours de ce natif de la banlieue parisienne initié à la voile par ses parents à l’Ile-aux-Moines est pour le moins atypique puisqu’il était plutôt destiné à une carrière commerciale et de communicant. Président du chantier naval malouin BG Race aux côtés de sa compagne Servane Escoffier, il partage son temps entre son entreprise et la préparation de son plan Farr conçu pour Jérémie Beyou en 2006. Rencontre avec un navigateur encore méconnu.
  • Publié le : 28/01/2016 - 15:30

Louis BurtonA trente ans, Louis Burton cumule déjà une sacrée expérience au large et particulièrement sur son monocoque IMOCA avec lequel il navigue depuis 2011.Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Comment en vient-on à s’inscrire au Vendée Globe ?
Louis Burton 
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En fait, j’ai vécu très longtemps dans la région parisienne : ma mère est pied-noir d’Algérie et mon père est Gallois… En 1962, ma famille maternelle a atterri dans le Berry, et ma mère a étudié à Paris tandis que mon père, venant d’Aix-en-Provence (mon grand-père était arrivé en France pendant la guerre), était aussi à Paris. Du coup, mon frère Nelson et moi-même sommes nés à Ivry-sur-Seine ! Puis nous avons fui la pollution parisienne pour vivre à Rambouillet au milieu des champs. Depuis toujours, nous allions en vacances à l’Île-aux-Moines, dans le golfe du Morbihan. Nous avions une maison au-dessus du bistrot «chez Charlemagne». On y passait un ou deux mois l’été, et l’hiver, nous naviguions en famille à Cancale ou Granville où nous louions des bateaux…

Voilesetvoiliers.com : Donc un parcours de moniteur de voile…
L. B.
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L’été, nous étions à Jeunesse et Marine, qui est devenu l’école de voile d’Anne Caseneuve sur la grande plage de l’Île-aux-Moines. Mon père était journaliste et pratiquait la régate : avec mon frère, nous avons baigné dans le domaine de la voile puisque nous faisions aussi des croisières en Grèce, aux Canaries… Nous étions vraiment très branchés nautisme, au point que nous apprenions par cœur les caractéristiques des bateaux du Salon nautique ! À quatorze ans, je voulais faire sport-études, mais ce n’était pas la tasse de thé de mes parents alors j’ai fait pas mal de stages de voile légère en Hobie 16 et en Laser aux Glénan. Puis des compétitions en F-14 du chantier Keltic : je barrais et mon frère réglait. Mais mes parents ont divorcé, et je suis allé à Paris avec ma mère et mon frère.

Voilesetvoiliers.com : La voile est alors devenue un loisir ?
L. B.
 
: Non, parce que c’est addictif. À dix-huit ans, j’ai lu une petite annonce dans Voiles et Voiliers pour un Manzanita, un Quarter Tonner sur plan Ron Holland, mais il était trop cher – même s’il était en parfait état. J’en ai trouvé un autre un peu pourri en Belgique… Avec mon frère, nous avons revendu notre catamaran de sport pour l’acheter et le remettre en état en empruntant de l’argent à des copains, tout cela l’année du bac. Tous les week-ends, on partait à Ostende en Mini Austin pour bricoler à bord jusqu’au mois de juin et on l’a convoyé à Royan, en créant une association avec quelques partenaires. J’avais passé des concours pour des écoles de commerce et j’avais été retenu pour Bordeaux, à proximité de la mer.

Bureau Vallée-Rhum 2010Première expérience océanique en solitaire lors de la Route du Rhum 2010 : Louis Burton mène de mains de maître son vieux Pogo 40 jusqu’aux Antilles, le début d’une carrière de skipper. Photo @ AFP Route du Rhum

Voilesetvoiliers.com : Débute alors réellement la compétition.
L. B. 
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Nous avons fait le Trophée Atlantique (Spi Ouest-France, Obélix Trophée, Grand Prix du Crouesty, La Semaine de La Rochelle, L’Atlantique-Le Télégramme) sur ce Quarter Tonner en 2005 et 2006. Et la plupart des convoyages, je les effectuais tout seul : j’adorais ! J’ai revendu le bateau en 2008 pour acheter un X-99 qui avait démâté en Irlande : on a bricolé à deux pour manchonner le mât et on a démâté au large des Scilly parce qu’un ridoir était fichu. On a fini en camion et on a refait le Trophée Atlantique en 2009 avec de bons résultats.

Voilesetvoiliers.com : En parallèle, tu as commencé à travailler…
L. B. 
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J’avais monté une boîte de communication à Paris. En fait, lors de ma première année à Bordeaux, je n’ai jamais mis les pieds à l’école de commerce… Je suis revenu à Paris mais le commerce, ce n’était pas pour moi, alors je suis passé en communication et journalisme. Et en deuxième année de communication, j’ai créé BG, une entreprise d’événementiels nautiques : organisation de séminaires, de soirées… Mon père, après l’ACP et la création de «Partir», est toujours éditeur pour ELTA, du Groupe MBC, qui publie des revues et des lettres professionnelles pour des niches (alimentaire, tabac, boisson…) sur l’art de vivre. Mais en 2010, je voulais faire de la course au large !

Voilesetvoiliers.com : Et tu t’es inscrit à la Route du Rhum 2010 !
L. B.
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Comme je ne venais pas du milieu nautique à proprement parler, j’avais été frappé par un article de l’Avis de Course : il fallait être «invité» ! Je ne savais pas ce que cela signifiait… Mais finalement, j’ai envoyé ma demande d’inscription et j’ai été accepté en décembre 2009. J’avais 30 000 euros de côté et il fallait donc que je trouve des sponsors et un bateau : j’ai loué le deuxième Pogo 40 construit qui avait couru sous les couleurs de Comptoir Immobilier. Il était en Méditerranée et je l’ai loué 30 000 euros du 1er juillet à l’arrivée de la Route du Rhum (fin novembre). Le propriétaire m’avait autorisé à faire auparavant les 1 000 nautiques de Méditerranée : Saint-Tropez, Sud Sardaigne, Nord Corse, Saint-Tropez. Et avec trois autres copains, on a gagné ! Mais on n’a pas trouvé de partenaires, alors je suis parti au début de l’été d’Antibes à La Corogne en solo pour effectuer ma qualification : j’ai beaucoup appris…

 

Bureau Vallée-Vendée GlobeLouis Burton a déjà eu l’occasion de prendre le départ du Vendée Globe en 2012, mais l’abordage d’un chalutier lui enlève toute chance de repartir dans les temps.Photo @ Jean-Marie Liot

Voilesetvoiliers.com : Tu as alors préparé ton Class40…
L. B. 
: J’ai continué jusqu’à l’Île-aux-Moines pour le préparer, parce que c’est mon club depuis mon enfance. Un copain, Davy Beaudart, qui a un chantier à Hennebont, m’a proposé de m’aider à Lorient en septembre, tout en continuant à travailler pour mon entreprise de communication à Paris. Nous avons organisé les 25 ans d’un groupe de presse sur une péniche parisienne, j’ai alors pu rencontrer le président de Bureau Vallée qui est un passionné de la mer : je ne cherchais que 45 000 euros… Une semaine après, j’avais un partenaire !

Voilesetvoiliers.com : Un partenariat atypique !
L. B. 
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Nous avions proposé un concept, le «bateau de la papeterie» avec un distributeur qui prenait la majorité du budget (60 %) pour la plus grande visibilité sur le bateau, et des fournisseurs qui participaient pour optimiser leur relationnel : les stylos Pilote, le scotch 3M, Post-It, Clairefontaine… se sont fédérés autour de ce projet. Je suis arrivé à Saint-Malo, j’ai pris le départ sans dette et tout s’est bien passé ! Aux Açores, j’étais dans les dix premiers avec mon vieux Pogo 40, sur quarante-cinq Class40… Et j’ai percuté un chalutier au large : j’ai cassé un spi, le bout-dehors, la bôme, mais j’ai quand même fini vingtième. Les magasins Bureau Vallée des Antilles étaient ravis et tout le monde à Paris était enthousiaste pour 45 000 euros investis.

Voilesetvoiliers.com : Il faut donc repartir…
L. B. 
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La course était d’une intensité folle, alors quand je me suis retrouvé dans le métro à Paris, ça m’a fait tout drôle ! J’ai adoré ce challenge, de la préparation à l’arrivée. Et à l’occasion d’un repas avec mon sponsor principal, j’ai glissé que j’aimerais bien faire le tour du monde en course… En février 2011, j’ai décidé de transférer mon entreprise de communication à Lorient et j’ai signé un contrat de deux ans pour faire du Class40 avec 125 000 euros. J’ai rencontré Servane Escoffier à Saint-Malo ! Je devais faire la Transat Jacques Vabre 2011 avec elle, mais nous avons fait un bébé…

Voilesetvoiliers.com : Et finalement, tu as basculé vers un monocoque IMOCA.
L. B. 
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En juillet, il y avait pas mal de soixante pieds en vente… Et je suis tombé sur l’ex-Delta Dore plan Farr, construit chez JMV à Cherbourg et lancé en 2006 ; ndlr) ! Il était prêt à naviguer, mais il coûtait un million d’euros. On a alors imaginé un financement en payant une partie tout de suite et le reste au bout d’un an : une vente à tempérament. Mais si on ne payait pas, on perdait le bateau. Bureau Vallée n’était pas au courant : on avait déjà collé la déco et j’ai appelé le président pour lui dire que je faisais la Transat Jacques Vabre pour le même prix… Mais il m’a aidé pour trouver des financements avec des cosponsors qui ont joué le jeu.

Voilesetvoiliers.com : Mais il te fallait un coéquipier…
L. B.
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Comme Servane ne pouvait pas courir, je me suis tourné vers mon frère Nelson dont je connais vraiment très bien les qualités. J’ai réussi à le convaincre parce qu’il travaillait dans une grosse agence de publicité : ses patrons l’ont autorisé à prendre un congé sabbatique de six mois. Nous avons préparé le bateau à Saint-Malo, dans un hangar qui est devenu notre base, et on a installé mon entreprise de communication dans des bureaux à côté.

Bureau Vallée-TJVArrivée de la dernière Transat Jacques Vabre, au coude à coude avec Newrest dans la baie d’Itajai au terme de près de trois semaines de mer et quatre minutes d’écart sur la ligne !Photo @ Jean-Marie Liot

Voilesetvoiliers.com : Et vous avez réalisé un superbe parcours !
L. B.
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Trois bateaux sont partis au Nord, avec Virbac et Hugo Boss : on s’est retrouvé troisième ! Mais on a déchiré nos spis et sur l’arc antillais, on a perdu trois places. Et nous n’avions pas le niveau des meilleurs coureurs IMOCA… Mais le retour sur investissement et l’aventure du projet avaient complètement convaincu les partenaires. Parce que ce sont aussi des entreprises familiales.

Voilesetvoiliers.com : Alors tu as décidé de faire le Vendée Globe…
L. B.
 :
À peine arrivé, j’ai sauté dans un avion et j’ai convaincu mes partenaires de participer à la Transat BtoB, qui partait de Saint-Barthélemy pour Port-la-Forêt, et était qualificative pour le Vendée Globe. Servane a accouché deux jours avant que je reparte pour les Antilles : génial ! Le bateau était un peu usé et j’ai cassé pas mal de choses, mais j’ai terminé et j’étais qualifié… Il fallait trouver des sous : mes partenaires ont suivi et on a pu payer la totalité du bateau. Et puis il a fallu changer la quille, revoir l’accastillage, faire des voiles avec peu de moyens. J’ai finalement pris le départ des Sables-d’Olonne et j’ai percuté un chalutier qui m’a limé un hauban : j’ai tenté de faire demi-tour pour repartir, le vent a tourné et je me suis retrouvé à La Corogne. Obligé d’abandonner…

Voilesetvoiliers.com : Cet échec a entamé le projet…
L. B. 
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Les partenaires voulaient temporiser, ce qui est bien compréhensible. Mais j’ai décidé de refaire la Transat Jacques Vabre 2013 sans leur demander de budget supplémentaire. Et ça s’est bien passé : j’ai embarqué Guillaume Le Brec, qui a amené un peu de sous dans le projet et on a terminé  à la cinquième place. A mon retour, j’ai réussi à décrocher un contrat de trois ans, de mars 2014 à juin 2017.

Voilesetvoiliers.com : Du coup, Route du Rhum 2014, Transat Jacques Vabre 2015 et Vendée Globe 2016 !
L. B. 
: Toujours avec le même bateau, en l’optimisant au maximum : modification de la quille, suppression des moustaches d’étrave, géométrie du gréement, allègement… Le bateau est aujourd’hui en parfait état, même si le mât date de 2008 et la quille de 2012 en mécano-soudé. Il est d’ailleurs probable que l’on change quand même la quille.

Bureau Vallée-TJVPar trois fois, Louis Burton a participé à la Transat Jacques Vabre avec un beau parcours en compagnie de son frère Nelson, puis avec Guillaume Le Brec et Romain Attanasio.Photo @ Stéphane Maillard

Voilesetvoiliers.com : Après la Transat Jacques Vabre où tu as terminé neuvième avec Romain Attanasio, qu’a fait le bateau ?
L. B. 
: I
l a été convoyé aux Antilles où nous avons fait la tournée des magasins Bureau Vallée qui sont très actifs aux Caraïbes. Puis il a été ramené à Saint-Malo par les préparateurs : il vient d’arriver mi-janvier ! Il est entré en chantier pour remplacer pratiquement toutes les pièces avant le Vendée Globe parce que c’est tout de même sa quatrième saison. Et on a changé la forme du rouf avec des bulles en plexi ; on a aussi fait un poste de veille.

Voilesetvoiliers.com : Et cette fois, un tour du monde en solitaire !
L. B. 
:
C’est la seule course que je n’ai pas fini. C’est très important pour moi et pour mes partenaires. Parce que l’idée est aussi de continuer avec une nouvelle machine. Ces 90 jours de mer pourraient paraître énormes pour un novice comme moi, mais j’ai une totale confiance dans mon bateau : mécaniquement, je suis serein. Tout autour de moi, tout est parfaitement calé avec ma famille, avec mes partenaires, avec mes préparateurs… Mais cela va me faire bizarre de quitter mes deux enfants de cinq et trois ans ! Et je vais plonger dans l’inconnu pendant un mois dans le Grand Sud.

Bureau Vallée-RhumCinquième de la dernière Route du Rhum, le Malouin connaît désormais parfaitement son plan Farr de 2006, optimisé et allégé au fil des épreuves.Photo @ Alexis Courcoux

 

 

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