Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe

Michel Desjoyeaux : «La victoire en 73 jours 8 heures !»

Le double vainqueur du Vendée Globe (2001 et 2009) était aussi coach et animateur des équipes de Vincent Riou (2005) et de François Gabart (2013). Il s’occupait pour cette huitième édition de Paul Meilhat, mais SMA a connu une avarie de vérin de quille qui l’a contraint à abandonner… Michel Desjoyeaux revient sur cette 8e édition à rebondissements et sur les avancées technologiques marquantes au présent, comme au futur. Et bien sûr sur le duel Le Cléac’h-Thomson, séparés ce matin par 179 milles et attendus le 18 ou le 19 janvier aux Sables-d’Olonne.
  • Publié le : 11/01/2017 - 07:00

Michel Desjoyeaux à quelques minutes de son nouveau départMichel Desjoyeaux a remporté deux fois le Vendée Globe (2001 et 2009) et a deux fois encadré les victoires de Vincent Riou (2005) et de François Gabart (2013).Photo @ Mark Lloyd DPPI-Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Tu as mis un billet sur une victoire d'Alex Thomson… Un billet de combien ?
Michel Desjoyeaux
: Je peux jouer puisque je n’ai aucun risque de perdre… Alex n’était qu’à 75 milles lundi soir d’Armel Le Cléac’h et tous les deux ont redémarré. Cela devrait s’étirer un peu jusqu’à 100-120 milles et ça peut rester très proche. Mais la fin de parcours n’est pas à l’avantage du Gallois parce qu’il devrait avoir besoin de son foil tribord quand même…

Voilesetvoiliers.com : Les deux solitaires devraient avoir les mêmes trajectoires jusqu’à l’arrivée !
M. D.
: Je pense que c’est à quoi joue Armel : il navigue de façon à bloquer son adversaire, à l’empêcher de faire autre chose que lui pour le contrôler. C’est amusant parce que lorsqu’on a fait tourner des routages à partir de l’équateur, Armel passait par l’intérieur comme il le fait actuellement, tandis que Alex et Jérémie (Beyou) faisaient le grand tour par l’extérieur des Açores : les deux premiers arrivaient quasiment à égalité ! L’un zigzaguait au Cap-Vert et aux Canaries, l’autre faisait tout au portant… Maintenant, plus cela s’affine, moins les options peuvent être marquées.

Voilesetvoiliers.com : Tu as déclaré récemment, dans le quotidien régional Le Télégramme, qu’Alex Thomson avait raté un coup au large de l’Argentine, après le cap Horn…
M. D.
: Je crois qu’il a - mais c’est facile à dire dans un fauteuil ! - perdu du terrain dans une bulle qu’Armel a contourné par l’Ouest : il aurait alors raté le coche de revenir encore plus sur Armel.

Alex ThomsonAlex Thomson reste encore dans le match à moins de cent milles du leader qui n’a le droit à aucune erreur sur les 2 500 milles à courir.Photo @ Cleo Barnham/Hugo Boss/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Hugo Boss n’a qu’un foil depuis la fin de l’Atlantique Sud : finalement, ces appendices ne semblent pas servir à grand-chose ?
M. D.
: Dans les mers du Sud, les solitaires ne s’en sont pas trop servis visiblement. Ils ont mis les foils quand ça a bombardé dans la descente de l’Atlantique, car après, Alex n’avait plus le choix et Armel a probablement pas mal levé le pied. Il y a un problème d’instabilité quand le bateau monte sur le foil sur une mer agitée : quand il tombe, il s’arrête encore plus violemment qu’un monocoque qui est tout le temps posé dans l’eau. Tu es plus contraint par l’état de la mer avec des foils que par la capacité intrinsèque du bateau à aller vite. L’enjeu à venir, c’est de passer par dessus les vagues…

Voilesetvoiliers.com : Ce qui est prévu dans quatre ans ?
M. D.
: Il ne faut pas que les bateaux plantent l’étrave dans la vague devant. En quatre ans, il y a de fortes chances que les choses évoluent, soit pour gommer des imperfections des foilers, soit pour gommer les imperfections des monocoques à dérives classiques par rapport aux foilers… Il faut aller chercher une polyvalence qui soit profitable tout le temps parce que les conditions météorologiques de cette édition ont tout de même été très particulières.

Voilesetvoiliers.com : On peut imaginer que les bateaux seront beaucoup plus étroits puisqu’ils auront encore plus de raideur à la toile par les foils ?
M. D.
: Il ne faut pas casser le foil déjà, et est-ce que la raideur obtenue sera suffisamment polyvalente ? Hugo Boss est déjà un peu plus étroit que les autres foilers. Mais quand tu enlèves 30 cm de large, il faut rajouter 15 cm par foil pour avoir le même résultat ! Et sa génération de foils est déjà plus intéressante que les autres : le foil sort plus horizontal et donc fait moins dériver le bateau dans sa partie « shaft » (partie sortant du puits). Autrement, je doute de l’OFNI (objet flottant non identifié) qui aurait cassé celui d'Alex comme celui d’autres concurrents d’ailleurs… Je ne serais pas surpris que la pièce ait cassé toute seule, sous l’effort. Ce n’est pas le premier foil que Hugo Boss a cassé et d’autres bateaux en ont cassé aussi.

Banque Populaire VIIIArmel Le Cléac’h sur son Banque Populaire VIII est toujours sous pression avec Alex Thomson dans son sillage. Surtout que la fin du parcours s’effectuera essentiellement tribord amures, donc sur le bon côté de Hugo Boss qui pourra utiliser son foil.Photo @ Yvan Zedda Yvan Zedda/Banque Populaire/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Cela dépend aussi de la technologie de construction ?
M. D.
: Je ne sais pas comment ceux qui ont cassé, ont été fabriqués. Après, ce n’est pas forcément le processus de construction mais peut-être à cause des coefficients de sécurité dans les codes de chargement dynamique.

Voilesetvoiliers.com : Pourtant sur la Coupe de l’America, les foils soulèvent des bateaux plus lourds !
M. D.
: Tu sors de la baie de San Francisco, tu casses tout ! Tu lèves des tonnes, mais si tu fais du saut de vagues, tu exploses tout… Ça tient les efforts statiques avec un code de sécurité qui n’est pas de 4,5 comme sur les IMOCA ! C’est aussi en carbone, certains avec des coudes en titane (qui vont finir par casser parce que c’est un matériau qui fatigue vite), mais c’est avant tout une question de paramètre de sécurité. Comme lors des premiers monocoques de la Volvo Ocean Race à quille pendulaire : les architectes se sont aperçus que la quille prenait beaucoup plus de charge en dynamique qu’un même profil fixe pendu sous le bateau.

Voilesetvoiliers.com : Pourtant, il y a des bateaux à foils qui n’ont pas cassé : Le Cléac’h, Dick, Beyou…
M. D.
: Après, cela dépend aussi de l’utilisation, si tu en sors 40%, 60% ou 100% ! Quand Jérémie (Beyou) revient sur Paul (Meilhat) après la grosse dépression de l’Indien, on est sûr que Maître CoQ naviguait avec son foil.

Bastide Otio 3Kito de Pavant a connu le plus grave accident du Vendée Globe, au point d’être contraint d’abandonner son bateau dans l’Indien.Photo @ Gilles Martin-Raget

Voilesetvoiliers.com : Mais ce n’est que le premier jet des foils ! On voit déjà sur le projet Figaro 3, des appendices totalement différents…
M. D.
: A partir du moment où il y a quelque chose qui déborde de la coque, elle est exposée, c’est ce qui s’est passé pour Sébastien Josse. Entre le bordé de coque et le « tip » vertical du foil, il y a un cône d’eau : il a expulsé le foil… C’est un cas de figure qui n’avait pas été imaginé parce qu’on pensait qu’un foil ne pouvait sortir que par son poids : le système de rétractation n’était probablement pas assez résistant. Quand au concept du Figaro 3, c’est totalement différent, mais il y a bien un foil qui traîne aussi à l’extérieur ! Et dans l’eau dans le petit temps…

Voilesetvoiliers.com : On peut imaginer que pour les prochaines versions, il y aura une réserve pour coller le foil sur la coque…
M. D.
: C’est possible à faire. Rappelons que Christophe Auguin sur Geodis en 1996 était équipé de deux dérives mais de quatre puits : deux qui sortaient vers l’extérieur pour faire du près, deux inclinés vers l’intérieur pour faire effet foil… Mais n’anticipons pas. Il faudrait aussi connaître le parcours de 2020 : est-ce qu’il ne va pas falloir passer au-dessus de la Nouvelle-Zélande ou à travers, par le détroit de Cook ?

Voilesetvoiliers.com : Tu dis cela à cause des OFNI ? On peut en effet penser que certains coureurs comme Kito de Pavant, Romain Attanasio, Alan Roura par exemple, ont plutôt percuté un growler qu’un cétacé au vu des dégâts… Comment se fait-t-il qu’un monocoque IMOCA explose son fond de coque ?
M. D.
: Ce n’est pas le fait d’avoir une quille monotype (que PRB n’avait pas d’ailleurs), mais cela dépend aussi du système de fixation.

Voilesetvoiliers.com : Comment expliquer l’avarie de SMA ?
M. D.
: C’est le même vérin que lors de sa mise à l’eau. Il a tout de même fait l’équivalent d’un quatrième tour du monde : il a beaucoup navigué. On n’arrive pas à savoir exactement d’où vient le problème : il faut ouvrir le tube. Je prône pour une fissure en fond de fût. Nous avions changé d’autres pièces du système, mais je ne m’attendais pas à cette avarie. Le bateau de Jean Le Cam (avec lequel Desjoyeaux gagna en 2009 sous le nom de Foncia, ndlr) a toujours le même vérin depuis sa mise à l’eau en 2008.

Yann ElièsYann Éliès est encore en situation de rentrer dans le top 5 s’il se « débarrasse » de Jean Le Cam, et même de déstabiliser Jean-Pierre Dick après le Pot au Noir.Photo @ Alexis Courcoux/Queguiner

Voilesetvoiliers.com : Ce sont les mêmes coefficients de sécurité que pour une grue ?
M. D.
: Non : une grue, c’est rapport 6, un IMOCA c’est 4,5. Et toutes les pièces d’un monocoque du Vendée Globe ne sont pas à ce coefficient, jusqu’à 2 !

Voilesetvoiliers.com : Autrement, c’est la première fois que tu perds le Vendée Globe...
M. D.
: Non, la quatrième fois : je n’y ai pas participé lors des trois premières éditions… Plus sérieusement, une équipe ne peut pas gagner à tous les coups, d’autres teams sont très bons.

Voilesetvoiliers.com : Tu t’es occupé de SMA mais aussi d’autres bateaux du Vendée Globe.
M. D.
: J’ai collaboré avec Éric Bellion sur son projet CommeUnSeulHomme, j’ai donné quelques conseils à Fabrice Amedeo et à d’autres coureurs au sein de Mer Agitée. Mais principalement, mon travail de préparation a concerné le projet de Paul Meilhat.

Voilesetvoiliers.com : Au départ du Vendée Globe, tu as parié sur un temps de course !
M. D.
: 73 jours et huit heures (soit le 19 janvier à 21 heures, ndlr). Je ne vais pas être très loin du compte.

Voilesetvoiliers.com : Quel bilan peut-on tirer après 65 jours de mer ?
M. D.
: Déjà, on est au-dessus des statistiques des avaries ! Je me pose tout de même la question de ce qui fait la notoriété des marins du Vendée Globe. Un tour du monde sans abandon, est-ce que cela va encore intéresser le grand public ? Certes, il y aura toujours le problème d’un choc avec un OFNI… Et plus tu vas vite, plus tu as des chances d’abîmer sérieusement le bateau. Pourtant, les mètres carrés sous l’étrave tiennent 60 fois plus que la pression statique dans le port : si tu considères que le bateau a 30 cm de creux de coque, le mètre carré sous l’eau subit une pression de 300 kg/m. Pour que la structure tienne quand elle tape dans les vagues, on est autour de 20 tonnes/m ! Alors quand le bateau est soulevé par le foil et qu’il retombe à plat, ça fait des efforts…

Voilesetvoiliers.com : Quels autres faits marquants ?
M. D.
: Si tu regardes le classement (quatre foilers aux quatre premières places actuellement, ndlr), il faut mettre des foils. Si tu regardes la réalité du terrain, tu te poses plus de questions : cette fois-ci, cela aurait pu passer sans ces appendices. Car les conditions météorologiques ont été très favorables avec une sortie du Pot au Noir, lors de la descente de l’Atlantique, au vent de travers ! Les leaders n’ont quasiment pas fait de près, à part en remontant l’Atlantique Sud…

Le Souffle du NordThomas Ruyant a effectué un parcours remarquable jusqu’à ce que son monocoque s’ouvre en deux à 200 milles au large de la Nouvelle-Zélande…Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Et cet écart incroyable entre les premiers et le dernier : lors de la première édition en 1989, Jean-François Coste était tout de même au cap Horn quand Titouan Lamazou franchissait la ligne en vainqueur et il terminera en 163 jours quand Lamazou en mit 109…
M. D.
: Ce sera le Vendée Globe le plus rapide… et peut-être le plus lent ! A contrario de certains, je reste un défenseur des « coubertinistes » ! Tout le monde doit avoir le droit de participer à cette course à partir du moment où il respecte les conditions d’inscription. C’est comme la Mini-Transat : cela incite les coureurs à naviguer tôt pour être prêt tôt. Quand on regarde la répartition des solitaires qui sont partis pour la gagne ou du moins pour faire un score, et ceux qui voulaient avant tout faire le tour du monde, on remarque qu’ils sont quasiment aussi nombreux : quinze pour la première catégorie, quatorze pour la seconde.

Voilesetvoiliers.com : Ce qui signifie ?
M. D.
: Qu’il y a huit abandons sur quinze chez les « coureurs », trois abandons sur quatorze chez les « aventuriers » !

 

Classement mercredi 11 janvier à 9 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 2 357 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 191,94 milles du premier
3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ) à 703,32 milles       
4.       Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), à 1 205,18 milles
5.       Jean Le Cam (Finistère Mer Vent), à 1 410,74 milles
 

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.