Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

New York-Vendée

Morceaux choisis

Ils sont arrivés mercredi, en plein après-midi sous un soleil de plomb et dans des vents erratiques. Une fois pieds à terre, Jérémie Beyou, le vainqueur, et Sébastien Josse, son dauphin, sont revenus à plusieurs reprises sur le déroulement de cette course. Morceaux choisis thématiques de leurs propos tenus en commun parfois ou lors d’interviews directes.
  • Publié le : 09/06/2016 - 08:27

Jérémie Beyou vainqeuerPremière victoire ne solitaire en IMOCA pour Jérémie Beyou. Le public était nombreux hier après-midi le long du chenal des Sables pour l'acclamer.Photo @ Benoît Stichelbaut/Sea&Co

Sentiments à l’arrivée de cette course
 

Jérémie Beyou : Cette course n’est pas un Warm Up du Vendée ; c’est une course à part entière ! Alors quand on termine avec tous les autres derrière soi, c’est encore mieux. Mais là, j’avais envie de la gagner sans pour autant tout casser pour que ce ne soit pas au détriment de l’épreuve suivante. L’idée n’était pas uniquement de prendre confiance dans le bateau mais de me mettre dans le rythme en vue du Vendée Globe. Je suis supercontent de ramener un bateau en l’état. On a bien managé tout cela dans la préparation puis dans ma façon de mener le bateau. Ce furent neuf jours très intenses marqués par une superjournée aujourd’hui. Pour être devant, il faut un bon bateau mais aussi l’amener au bon endroit sur le bon rythme. Je regrette qu’il y ait eu tant de casses au départ mais il restait deux marins (Sébastien Josse et Alex Thomson, ndlr) et c’était des coriaces.

Sébastien Josse : Je suis content, moi ! Le bilan est superpositif. Ce sont des bateaux longs à mettre au point et le mien est encore très jeune. Je ne le connais pas encore parfaitement. Participer à une telle transat permet d’accumuler des milles, de mettre au point, de constater que la concurrence est très élevée. J’ai fait peu d’IMOCA depuis 2008. Et depuis novembre dernier, j’ai disputé quatre courses avec deux abandons (Transat Jacques Vabre puis The Transat bakerly) – c’est dans la moyenne de la classe (il rit) –, mais aussi une victoire (Saint-Barth/Port-la-Forêt) et une deuxième place (New York-Vendée). C’est génial. Ces deux abandons sont représentatifs de nos bateaux : c’est à peu près 50 % de la flotte par course. Il faut les développer ; il faut les pousser car nous devons avoir la capacité d’aller vite, mais il faut aussi les renforcer. A nous de mettre 70 % de fiabilité dans nos bateaux. On a encore quatre mois pour se préparer pour le Vendée Globe. C’est là où il faudra être présent. J’avais quand même quelques interrogations au départ. Là je sais : ça va être dur.
 

Beyou, première victoire en solo après dix ans d’IMOCA


J. B. : Il n’y a pas tant d’occasions d’en gagner car les transats en solitaire ne sont pas très nombreuses. Je me suis heurté sur le Rhum à un François Gabart au sommet de son art. Je n’ai pas pris part à celle que Sébastien gagna en novembre. J’ai quand même gagné la Transat Jacques Vabre 2011 avec Jean-Pierre Dick et des courses en équipages avec Michel Desjoyeaux et Vincent Riou. Jamais en solo : c’est fait. Il faut que cela continue.

S. J. : Cette course s’est peut-être jouée face à un Jérémie qui avait plus envie – même si j’avais très envie de la gagner ! – mais à certains moments il a attaqué un peu plus. Son bateau a déjà fait un tour du monde : c’est l’ancien Banque Populaire. Bon, il a ajouté des foils mais il le connaît par cœur. Cela s’est aussi joué à ça. Il a dix ans d’IMOCA dans les pattes ; moi j’en ai fait huit, puis je me suis arrêté en 2008 et je reviens maintenant. Cela se joue aussi à ce genre de petits détails.

Maître CoQMer belle, vent faible : Maître CoQ glisse vers son premier succès. Jolie réussite pour ce bateau qui s'est vu greffer des foils l'hiver dernier et disputait ainsi sa première course.Photo @ Benoît Stichelbaut/Sea&Co

Trois transats de suite gagnées par des foilers.
Pour gagner le Vendée Globe, il faudra un bateau à foil ?


S. J. : J’espère ! C’est une révolution technologique. On constate les gros gains d’un bateau à foils. On voit aussi les problèmes de fiabilité liée à cette technologie qui est devenue incontournable. Mais c’est bien d’en être au début.
J. B. : Avec mon équipe, nous sommes un peu des suiveurs après ce qu’ont fait certaines structures comme Gitana. Nous avions vu que cela marchait. Il faut passer au-dessus des problèmes de fiabilisation pour en tirer parti car même sur un bateau qui n’était pas conçu pour cela à la base, comme le mien, les foils fonctionnent. C’est donc vertueux. Ensuite, gagnera le Vendée Globe un bateau qui va vite.
S. J. : Et qui finit ! Pour gagner le Vendée Globe, il faut finir.

Maître CoQ avec des foils, la bonne option ?

S. J. : Nous nous étions posé cette question au sein de l’équipe, à savoir de récupérer un ancien bateau et d’y adapter cette technologie. Sans entrer dans les détails, avec un ancien bateau, la jauge te permet de mettre des foils mais aussi de garder certains avantages en termes de puissance de ballasts, de modifications de mât, etc. Alors que sur les nouveaux bateaux, nous avons des pièces monotypes telle que la quille et le mât, ce qui nous limite en puissance et ce de manière que la flotte reste homogène. Le fait que Jérémie ait mis des foils c’est, 1 : courageux, fallait y aller, et 2 : sur le papier, c’est gagnant. Il vient de nous montrer que cela marchait.
J. B. : Au départ de New York, j’étais mégastressé. On y avait amené le bateau en équipage et on s’était rendu compte que cela allait être sport : ce n’est plus le même bateau, plus la même façon de naviguer. Ca tirait beaucoup sur le bateau comme sur le bonhomme. Alors quand tu te retrouves au départ dans la brume à New York, tu ne fais pas le fier. Je me suis calqué sur ceux qui avaient fait la Transat anglaise puis je suis entré dans mon propre rythme. Dans ma tête, j’étais là pour me sentir bien. On avait pris une grosse décision : ne pas naviguer pendant cinq mois pour faire ce chantier-là (d’adaptation des foils, ndlr). Cela comportait une certaine prise de risque. Mais on en était persuadé du bien-fondé. Il fallait nous rassurer.

Maître CoQ à foils c’est comment ?

J. B. : Maître CoQ avec des dérives normales était plus lourdaud, il accélérait moins franchement. Mais il était un peu plus vivable car il décélérait aussi moins franchement. Du coup, ce sont des bateaux beaucoup plus durs à vivre dont les carènes tapent sur l’eau. Comme disait Séb’, notre avantage a été de conserver une puissance de carène et une puissance donnée par les ballasts. Du coup, au près, nous n’avons pas tant perdu en changeant d’appendices. Aux allures portantes comme au débridé, ce n’est plus le même bateau : ça accélère, accélère, accélère… Tu ne sais plus trop où cela va s’arrêter. Mais ensuite, il faut arriver à conserver une vitesse élevée de façon constante.

Josse arrivéeQuatrième course pour Sébastien Josse avec son nouveau Edmond de Rotshschild et deuxième podium. Beau bilan.Photo @ Benoît Stichelbaut/Sea&Co

Le confort du marin : principale préoccupation aujourd’hui ?

S. J. : Les bateaux à foils sont toujours plus inconfortables : je n’ai pas encore trouvé un engin qui va vite sur l’eau et qui soit confortable. Mais là, on est nettement plus secoué. Le bateau rebondit, ricoche sur l’eau alors qu’avant il flottait. Et quand il ricoche, les mouvements à l’intérieur sont plus saccadés. Mais on s’adapte. En termes de bruit, on a changé d’univers. De par la carène qui tape sur l’eau et rebondit, de par les foils qui sifflent. On avait des casques antibruit sur la génération précédente ; on les a encore. Et ça passe.
J. B. : Avant, tu te servais de ta longueur à la flottaison pour aller vite. C’est devenu tout l’inverse. Tu la sors de l’eau pour aller vite. Et cela crée des impacts plus violents. Nous avons renforcé la structure à l’avant pour que le bateau puisse supporter ce surplus de charge. Donc il est plus raide. Tout ce qui est autour en pâtit et la vie du marin n’est pas évidente. C’est le prix à payer ! Sur un Vendée Globe, si tu arrives à tenir des moyennes de 20 à 25 nœuds et pas uniquement une seule fois, ce sera évidemment plus intéressant.

Les bateaux à foils plus vulnérables face aux OFNI ?

S. J. Dérives droites ou foils, pour moi, c’est la même surface projetée dans l’eau. Il n’y a pas de raison qu’un bateau avec des foils tape plus qu’un bateau classique dans un OFNI ou autre chose. Au contraire même, je dirais que la surface de ce qui traîne dans l’eau pour un foil étant moins grande, il y moins de risques de taper sur quelque chose. (…) En début de course, j’ai touché un cétacé ou un poisson-lune, je ne sais pas, qui s’est pris dans la quille. Mais quand j’ai entendu Morgan (Lagravière sur Safran, ndlr) qui expliquait avoir tapé, j’ai tout de suite relevé mes foils. En 2008, il y avait déjà eu des chocs quasiment au même endroit, c’est-à-dire dans le Gulf Stream où il y a beaucoup de vie aquatique. Et ce sont des gros poissons ! Je me suis dit que ça ne valait pas le coup. J’ai relevé les foils et attendu que cela passe pendant 100 milles.
J. B. : Le seul bémol, c’est que ces foils sont tellement efficaces que tu les mets plus souvent. J’ai plus souvent le foil en bas que j’avais la dérive en bas sur Maître CoQ auparavant. Maintenant, quand on tape, c’est pas de bol ! Ca fait partie des risques du métier.

Beyou ChampagneChampagne ! Une victoire méritée pour un skipper qui aura eu le courage de changer radicalement son bateau l'hiver dernier.Photo @ Benoît Stichelbaut/Sea&Co

Le rythme de cette transat

S. J. : Là, c’est une course de dix jours où le rythme est plus élevé que sur un Vendée Globe. Je ne suis pas certain qu’on pourrait le tenir sur un tour du monde. Ensuite, on arrive très vite dans les alizés, donc on risque de voir un système dépressionnaire depuis le départ jusqu’aux Açores et on verra le deuxième en abordant les Quarantièmes Rugissants puis par la suite. Là, on a fait dix jours. Il faudra être capable de tenir quatre à cinq semaines comme cela, mais on arrivera à gérer.

Le programme à venir

J. B. : Je pars disputer le Tour d’Irlande en équipage après avoir fait des photos du bateau. Puis un gros mois de démontage et de contrôle avant remise à l’eau mi-juillet.
S. J. : Un débriefing puis un gros chantier. Il y a du boulot. Mais plus de développement. L’idée, c’était que nous n’ayons plus que de la fiabilisation et du renforcement à faire. Il sera tel quel au Vendée Globe. Il n’y aura pas de troisième génération de foil : trop tard. Ceux-là ont tenu ; on les garde !

 

Arrivée ThomsonAu terme d'une course mouvementée et après avoir longtemps mené, Alex Thomson est arrivé à la troisième place.Photo @ Thierry Martinez/Sea&Co/OSM

Le tournant de la course par Alex Thomson

Rapidement, mais avec truculence, le skipper d'Hugo Boss, troisième, est revenu à son arrivée sur l'événement qui, selon lui, à fait basculer la course en faveur de Jérémie Beyou.

"Quand j’étais en tête, je suis parti dans un gros vrac (dans la nuit du 3 au 4 juin, ndlr) alors que le bateau était lancé à 27 nœuds. Mais le pilote a subitement décroché et ne répondait plus. Le bateau est parti sur le flanc tribord, s’est couché, le mât dans l’eau ! Et là, c’était le… bordel !
Je me suis employé à le redresser puis à le remettre en état sans surtout rien casser mais c’était vraiment long et difficile. Le problème suivant était de savoir comment j’allais faire pour réparer le pilote ! Heureusement, le combiné du téléphone n’étant pas loin de la barre, je pouvais barrer en appelant. J’ai aussitôt joint mon équipe technique et je leur ai demandé comment résoudre ce problème qui était un problème général d’électronique. Il fallait d’abord trouver d’où venait ce fichu souci point par point. (…) J’avoue que ce n’était pas simple de rester calme dans cette situation, et ce pour trois raisons. D’abord, ma moyenne était jusque-là supérieure à 20 nœuds et là je ne naviguais plus qu’à 12 nœuds. Donc je cédais 8 milles par heure aux autres. Ensuite, il y avait 40 nœuds de vent dehors et j’avais vraiment besoin d’un pilote ! Et le troisième souci, c’est que le plus gros de la dépression allait me rattraper et il fallait que je reste devant elle. Toute minute que je perdais devenait cruciale. J’ai été obligé de rester calme et concentré même si je n’avais qu’une envie : c’était d’hurler au téléphone  «Trouvez-moi une solution !» Donc il a fallu débrancher un par un quarante contacteurs d’électronique pour déterminer d’où venait la panne. Et s’il y avait une goutte d’eau qui entrait dans un câble, tout était fini. Mais on a fini par trouver ! (…) C’est là que la course s’est jouée entre Jérémie, Sébastien et moi. Ils n’avaient pas pu venir avec moi dans le Nord : ils étaient arrivés trop tard pour prendre cette option alors que c’était la bonne route. Ils ont pris la mauvaise et ils étaient du coup plus lents que moi. La différence vient de mon pépin technique. J’ai perdu entre 80 et 100 milles à ce moment-là. Si cela n’avait pas été le cas, je serais arrivé au port ce matin (mercredi matin), avant eux !
Jérémie Beyou a dit que, pour gagner le Vendée Globe, il faudra naviguer comme Alex Thomson. Qu’en pensez-vous ?
Oui ! »


Classement à 6 heures TU


1. Jérémie Beyou (FRA), Maître CoQ. Arrivé le 8 juin 2016 à 12 heures 37’52’’ TU. Temps de course : 9 jours 16 heures 57’52’’.
2.  Sébastien Josse (FRA), Edmond de Rotshschild. Arrivé le 8 juin 2016 à 15 heures 06’49’’ TU. Temps de course : 9 jours 19 heures 26’49’’.
3. Alex Thomson (GBR), Hugo Boss. Arrivé le 8 juin 2016 à 16 heures 43’33’’ TU. Temps de course : 9 jours 21 heures 03’33’’.
4. Paul Meilhat (FRA), SMA, à 14,3 milles de l'arrivée.
5. Vincent Riou (FRA), PRB, à 163 milles.

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