Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

VENDÉE GLOBE LES GRANDS ENTRETIENS 8/29

Morgan Lagravière : «Toujours être en apprentissage…»

Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années : issu de la filière olympique, le jeune Réunionnais d’origine a franchi pas à pas les marches de la course au large en débutant brillamment sur le circuit Figaro, en s’adaptant rapidement au J/80 et désormais au monocoque IMOCA. Avec Safran, l’un des six nouveaux prototypes à foils dessinés par VPLP-Verdier, Morgan Lagravière a de quoi jouer les trouble-fêtes, comme il l’a fait à Lorient pour le Défi Azimut en terminant deuxième des 24 heures en solo accompagné…
  • Publié le : 10/10/2016 - 09:43

Morgan LagravièreComme le vainqueur de 2012, François Gabart, Morgan Lagravière a suivi un parcours atypique de la Réunion à la voile olympique, puis à La Solitaire avant de s’engager en IMOCA à moins de trente ans !Photo @ Marc Lavaud-DPPI

Voilesetvoiliers.com : Un parcours étrange en commençant par une préparation olympique il y a seulement quelques années !
Morgan Lagravière
: Mais c’est finalement un parcours assez classique, même s’il est plutôt rapide parce que j’ai commencé la voile à l’âge de sept ans à La Réunion et puis j’ai suivi l’évolution des supports fédéraux. J’ai donc débuté par l’Optimist, puis avec le 420 et la voile olympique avec le 49er. Ensuite, j’ai franchi le pas de la course au large avec trois saisons en Figaro avant de me consacrer à la classe IMOCA. Cela s’est fait de manière linéaire et je suis assez content du sens de cette évolution parce que j’ai appris énormément de choses en dériveur qui me servent aujourd’hui. Je découvre un milieu certes différent avec une vision de la voile olympique probablement un peu décalée mais personnalisée.

Voilesetvoiliers.com : C’est un parcours assez similaire à celui de François Gabart, le tenant du titre !
M. G.
: Cela fait forcément plaisir d’être comparé à François parce que c’est un marin qui a tout réussi ! Je n’essaie pas d’être le même, mais je fais en sorte d’avoir aussi des résultats à ma manière. Parce que Kaïros n’est pas Mer Agitée et Safran n’est pas Macif… Bien sûr, nous avons fait tous les deux de la voile olympique, François du Tornado et moi du 49er, mais nous sommes de plus en plus nombreux dans ce cas, et chacun a sa propre démarche intellectuelle et sportive. Et je suis content d’avoir pu suivre cette filière parce qu’elle m’a transmise une rigueur et une approche sensitive de la voile. Pour le Vendée Globe, nous sommes sur des machines très complexes, très sophistiquées avec beaucoup d’informatique et il faut faire preuve de bon sens. François réussit aussi parce qu’il a cette formation d’ingénieur ! Mais il faut toujours faire appel à son feeling, à ses sensations et c’est ce que j’essaie de mettre en valeur…

SafranEquilibre aérien spectaculaire : le foil a non seulement le pouvoir de soulager la coque hors de l’eau, mais aussi fait office d’amortisseur quand le bateau amerri. Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

Voilesetvoiliers.com : Parce que tu as aussi fait des études supérieures.
M. G.
: J’ai passé un bac scientifique, puis j’ai fait une année de faculté de maths. Mais je me suis arrêté rapidement. En revanche, je pratique l’avion depuis mes études et j’ai ma licence de pilote privé. Mais j’ai toujours eu en tête de faire une chose bien plutôt que deux à moitié, alors il m’a fallu choisir entre le ciel et la mer. Et j’ai eu l’opportunité de continuer la préparation olympique pour les JO de Pékin avec Stéphane Christidis : c’est à ce moment qu’ont basculé mes choix… J’ai donc mis un peu de côté la partie universitaire tout en continuant l’aviation. Et puis la chance m’a souri quand j’ai pu naviguer avec des régatiers de haut niveau dans un cadre fédéral bien structuré.

Voilesetvoiliers.com : Et un passage sur le circuit Figaro !
M. G.
: Avec le département de la Vendée pendant trois saisons. Et maintenant en IMOCA avec Safran. Mais quand tu fais ton choix, tu ne sais pas trop à quoi t’attendre ! J’ai eu de la chance mais je me suis aussi créé ces opportunités. Et je ne regrette pas d’avoir pris cette décision.

Voilesetvoiliers.com : Une formation aviation pour un skipper qui a l’objectif de sustenter son bateau si ce n’est de voler !
M. G.
: Je n’ai pas vraiment d’éléments concrets pour faire des parallèles parce que je ne suis pas très cartésien, mais au niveau sensitif, il y a des liens. Oui il y a de la mécanique des fluides, oui il y a de l'aérodynamique, mais la plupart des sensations se transposent de manière intuitive. Peut-être que je comprends un peu plus vite à quoi chaque ressenti correspond. L’avion me permet de gagner du temps en bateau, de progresser plus vite et l’inverse est vrai aussi.

SafranDe plus en plus inconfortables, les voiliers du Vendée Globe sont aussi de plus en plus rapides autour de la planète : un tour en moins de 75 jours est envisageable !Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

Voilesetvoiliers.com : Mais il y a un monde entre un dériveur olympique ou un monotype Figaro et une machine IMOCA !
M. G.
: Ce n’est plus le même métier… Parce que c’est plus compliqué qu’un avion de ligne ! Ce sont plein de nouveaux paramètres avec une équipe technique, des formations à la plomberie, à l’électricité, à la mécanique, à l’hydraulique, à l’électronique, à l’informatique et tutti quanti. Il faut réapprendre mais tu fais toujours de la compétition sur un voilier. Il faut encore être meilleur que les autres et si tu comprends que pour cela, il faut passer par ces étapes de formation au «bricolage» et de compréhension de ton bateau en discutant avec les architectes et les techniciens. Et je prends du plaisir à être actif sur tous ces points : j’essaie de m’approprier ces données parce qu’elles vont me servir pour faire le tour du monde en restant performant.

Voilesetvoiliers.com : Une grosse phase de préparation donc ?
M. G.
: Pour vivre la même course qu’en Figaro, je suis assez vite entré dans le match parce que Safran était un bateau tout neuf, parce que nous avons eu des soucis techniques, parce que plusieurs courses se sont arrêtées plus vite que prévu. Et donc tu te remets en question : pourquoi je n’ai pas réussi à aller au bout ? On prend alors conscience que le paramètre technique est essentiel.

Voilesetvoiliers.com : Safran a été mis à l’eau en avril 2015…
M. G.
: Globalement, j’ai connu pas mal d’événements difficiles entre l’abandon sur la Transat Jacques Vabre, l’OFNI sur la New York-Vendée… Au-delà du fait d’avoir abandonné au bout de trois jours en plein milieu de l’Atlantique avec un bateau en train de s’ouvrir en deux, c’est douloureux pour toute l’équipe et pour le sponsor, mais ce sont aussi des situations qui sont quasiment incontournables sur ce type de projet. Pour preuve les autres teams, et pas seulement cette saison, depuis bien longtemps ! Il y a un temps de mise au point incompressible et qu’il faut réduire au maximum. Mais ce sont aussi des expériences qui forment les skippers et cela m’a donné plus de confiance en sachant comment gérer une situation de crise…

SafranDe plus en plus de volume à l’étrave, de plus en plus de lignes de carène tendues, de plus en plus de puissance : les IMOCA nouvelle génération sont aussi des machines extrêmement complexes à gérer sur le long terme…Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

Voilesetvoiliers.com : La transat New York-Vendée t’a ainsi appris pas mal de choses.
M. G.
: Nous étions cinq bateaux touchés qui ont dû revenir sur Newport, dont des voiliers bien au point. Et finalement, j’ai fait une belle course avec Jean-Pierre Dick et Yann Eliès avec un bateau aux Sables-d’Olonne en parfait état. Cela nous a tous rassuré au sein de l’équipe. Car on sait que sur un Vendée Globe, nous devrons faire face à des moments douloureux mais au moins sur la structure même du bateau, nous sommes tous en confiance maintenant. Après la Transat Jacques Vabre, nous avons compris que les foils poussaient plus fort que prévu et nous avons renforcé toute la partie avant. Puis sur le convoyage vers New York, nous avons constaté une faiblesse structurelle sur la partie arrière du bateau : Safran est quasiment entièrement refait aujourd’hui.

Voilesetvoiliers.com : C’était aussi l’opportunité de faire évoluer le bateau ?
M. G.
: Bien sûr ! En fait, il y a deux dossiers : celui de la fiabilisation et celui de l’optimisation. Nous n’avons jamais réparé à l’identique lors des chantiers successifs. Et Safran est nettement plus évolué aujourd’hui ! Le dernier chantier de cet été nous a permis d’intégrer les retours d’expérience de deux transats : les nouvelles navigations ont montré que nous avions passé un gros cap parce que tout est plus fluide, plus facile, mieux rangé. Ce n’est plus le même bateau. Ce sont à l’origine des voiliers très inconfortables alors il faut aménager tout pour faciliter la vie à bord, peaufiner l’ergonomie.

Voilesetvoiliers.com : Les foils ont aussi évolué.
M. G.
: Nous avons navigué pendant deux saisons avec la première version de foils qui avaient des «shafts» asymétriques alors que nous venons d’installer la version 2 qui traîne moins et qui pousse mieux avec de meilleures performances au près. Aujourd’hui, tous les nouveaux prototypes ont des foils aux profils très similaires en forme mais chaque team a légèrement typé ces appendices pour améliorer les performances au près, au débridé, au vent de travers, au portant.

SafranNouvelle version de foil désormais sur Safran comme sur tous les foilers dessinés par Verdier-VPLP, même si tous n’ont pas tout à fait les mêmes performances.Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

Voilesetvoiliers.com : Mais la structure interne n’est pas forcément la même…
M. G.
: Les technologies de mise en œuvre diffèrent selon les chantiers et certains utilisent des profils en carbone creux, d’autres des structures pleines, d’autres des crosses en titane, des tissus préimprégnés en autoclave… Cela dépend des délais de fabrication et de la démarche du team. Mais sur les pontons des Sables-d’Olonne, il sera quasiment impossible d’observer des différences à l’exception de Hugo Boss.

Voilesetvoiliers.com : Roland Jourdain a beaucoup participé à ces évolutions ?
M. G.
: Il a navigué à bord comme plusieurs membres de l’équipe technique, notamment pour la transat vers New York. Kaïros s’est aussi approprié le bateau ! Ce qui m’a permis de me détacher de certains aspects techniques. J’ai beaucoup échangé avec Bilou qui est une vraie valeur ajoutée : Safran est aussi son bateau. Il m’apporte son regard forgé par l’expérience de trois Vendée Globe et c’est un excellent complément parce que, finalement, le tour du monde et les navigations préliminaires ne représentent que 20 % du temps consacré au bateau ! La dimension humaine est essentielle avec toute l’équipe. En plus, Bilou n’a pas du tout le même parcours que moi : c’est très enrichissant.

Voilesetvoiliers.com : Le Vendée Globe, c’est un nouveau monde, surtout avec ces nouveaux prototypes à foils !
M. G.
: Absolument, avec des carènes qui sont encore plus plates, plus performantes mais plus agressives aussi ! On ricoche en permanence. Et les foils apportent une valeur ajoutée énorme. Mais encore une fois, il faut garder le sensitif en priorité et ne pas toujours se fier uniquement aux données chiffrées. Il y a beaucoup de paramètres et beaucoup d’éléments sur lesquels on peut agir : le panel de solutions est très large et on ne s’ennuie jamais ! La démarche est d’être toujours en apprentissage.

SafranSi le vol n’est pas encore au programme des monocoques IMOCA pour ce Vendée Globe, la sustentation aux allures travers au vent est un incontestable bonus pour cette nouvelle génération.Photo @ Jean-Marie Liot DPPI

Voilesetvoiliers.com : Mais sincèrement, qu’est-ce qui t’a poussé à t’engager sur un tour du monde en solitaire sans escale ?
M. G.
: A aucun moment avant de faire du Figaro je ne me suis dit que mon rêve était de faire de la course au large ! J’ai toujours vécu l’instant présent sans me projeter : j’aimais tout simplement faire du bateau. Mais l’évolution après l’olympisme m’a porté jusque là : alors pourquoi pas faire de la course au large avec le Figaro d’abord, avec un IMOCA ensuite ? Le Vendée Globe a commencé à faire tilt dans ma tête quand, à l’arrivée d’une étape de La Solitaire où je finis deuxième à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Bruno Retailleau, président du conseil général de la Vendée, m’a dit qu’il ferait tout son possible pour qu’il y ait un Vendéen au départ du tour du monde. C’était déjà l’objectif de Philippe de Villiers avec la création d’un pôle nautique vendéen qui m’a permis de faire du Figaro d’ailleurs. Or à l’issue de ma troisième année sous les couleurs de la Vendée, j’ai reçu une lettre de Safran à la recherche d’un nouveau skipper ! Pourquoi ne pas tenter le coup ? Et tout s’est enchaîné…

Voilesetvoiliers.com : Mais cette fois, ce sont trois mois en mer non-stop !
M. G.
: Aujourd’hui, je commence tout juste à appréhender le challenge mais jusqu’à présent, le Vendée Globe c’est pour moi avant tout une compétition de trois mois. Après, l’aspect aventure personnelle et découverte est secondaire : j’ai d’abord besoin de défi, de compétition, de confrontation. Je vais avoir la possibilité de faire une course pendant longtemps sur un bateau fabuleux !

SafranMis à l’eau en avril 2015, Safran a connu plusieurs problèmes structurels avant d’être parfaitement fiabilisé l’été dernier.Photo @ Jean-Marie Liot DPPI