Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

VENDÉE GLOBE LES GRANDS ENTRETIENS 7/29

Sébastien Destremau : «Le plus important, c’est le mec »

Sébastien Destremau n’était pas prédestiné à courir le Vendée Globe. Régatier professionnel, il a participé à cinq campagnes de l’America’s Cup, a fait une préparation olympique en Flying Dutchman et couru la Volvo Ocean Race, mais il n’avait jamais navigué en solitaire ni en IMOCA. A 52 ans, le Toulonnais part sur un vieux plan Finot de 1998 avec la simplicité pour credo, et sans aucune autre ambition que de boucler son premier tour du monde.
  • Publié le : 05/10/2016 - 11:10

S Destremau 1Alors qu’il a toujours navigué en équipage et participé à trois sommets de la voile (l’America’s Cup, une préparation olympique et la Volvo Ocean Race), le Toulonnais relève le défi ultime du tour du monde en solitaire et sans escale. Photo @ Gilles Morelle

Voilesetvoiliers.com : Tu as perdu ton mât il y a pile un mois (lors d’un contrôle de jauge, ndlr) et le départ est dans cinq semaines. Où en es-tu de ta préparation ?
Sébastien Destremau : Le bateau est quasiment prêt (il s'est fait prêter un mât de rechange par un concurrent du Vendée Globe désireux de rester anonyme, ndlr). Nous avions lancé pas mal de travaux en août, grâce à l’arrivée du sponsor TechnoFirst. Il s’agissait principalement d’installer des hydrogénérateurs, une casquette de protection et de petites améliorations qui ne sont pas spectaculaires mais demandent du temps. Malheureusement, la rupture du mât le 31 août nous a vraiment mis la pression. Mais aujourd’hui, le mât est prêt. Le départ de Toulon est prévu le 8 octobre à 13 heures 02 !

Voilesetvoiliers.com : Ce sera ton premier tour du monde en solitaire et tu n’étais pas «programmé» pour ça…
S. D. :
En effet, ce n’est pas du tout mon passé ! Non seulement la course au large, mais surtout le solitaire : je n’en ai jamais fait. La Transat Calero Solo (course qualificative entre Lanzarote et Newport, ndlr), c’est la seule fois de ma carrière où j’ai navigué en solitaire. Mais cela correspond à un challenge personnel qui me plaît. Prendre le contre-pied complet de ce que j’ai fait pendant vingt ou trente ans, ça me fait marrer.

Voilesetvoiliers.com : C’est une façon de te remettre un peu en danger ?
S. D. :
Complètement, oui. Et il n’y a pas une seule autre épreuve qui m’aurait motivé comme celle-ci. Je n’ai rien contre le Figaro ou la Route du Rhum, mais cela ne m’intéresse pas. La voile en solitaire proprement dite ne m’intéresse pas. C’est la beauté et la difficulté du challenge qui m’intéressent. Le Vendée Globe, c’est de loin la course la plus dure.

FaceOcean30 septembre 2015 : arrivée à Toulon du plan Finot (ex-Gartmore) construit en 1998 pour Josh Hall, après un long convoyage depuis l’Afrique du Sud. Photo @ Xavier Destremau

Voilesetvoiliers.com : Tu pars sur un vieux plan Finot de 1998 (l’ex-Gartmore, ex-Pindar) et tu as fait des choix drastiques en termes de plan de pont…
S. D. :
Oui, on peut dire que le bateau ne va ressembler à aucun autre. Aux Sables, on sera voisin de PRB et ce sera intéressant de comparer les deux bateaux. Non pas pour leur forme, parce qu’il y a quinze ans d’écart entre les deux, mais en ce qui concerne l’équipement et la philosophie. J’avais déjà choisi un bateau très simple de par sa conception – on ne parle pas de performance, ce n’est pas un bateau pour «performer», c’est un bateau qui est fait pour aller loin. Et pendant les quinze jours de la Transat Calero, j’ai passé mon temps à réfléchir, à ce que je pouvais enlever sans que le bateau devienne innavigable. J’ai poussé le curseur à fond sur la simplicité, en supprimant énormément de choses. On verra si c’est le bon choix, mais mon idée, c’est que tout ce que je n’ai pas, je ne le casserai pas !

Voilesetvoiliers.com : Et que n’as-tu pas ?
S. D. :
Sur le pont, il y a vraiment trois écoutes de chaque côté. Il n’y a pas de petits bidouillages qui font que tu peux régler tes voiles au millimètre. Et puis il n’y a pas de dérive, pas de quille basculante, pas de safrans relevables, pas de mât tournant, pas de foils évidemment : il n’y a rien de tous ces artifices qui font aller plus vite mais qui présentent un certain risque technique. J’ai supprimé tout ce qui n’était pas indispensable à la marche du bateau.

Voilesetvoiliers.com : Par exemple ?
S. D. : Par exemple, j’ai décidé de partir sans enrouleur de J3. Même si c’est embêtant d’avoir une trinquette sur mousqueton qu’il faut aller envoyer, au moins je ne péterai pas mon enrouleur de J3. Autre exemple : je n’ai aucun cordage qui revient au cockpit, il faut que j’aille au pied de mât pour envoyer une voile ou pour prendre un ris. Tous ces bouts qui passent par des circuits, des poulies, des taquets, tout cela, c’est du risque que je n’ai pas voulu prendre. Le bateau est vraiment dépouillé ! Même pour les systèmes de ballasts, il y avait des câbles qui permettent de remplir ou vider un ballast, tout cela a été viré, je les actionnerai directement à la main.

S Destremau 2Enlever tout le superflu pour ne garder que l’essentiel : un choix drastique pour ce régatier professionnel qui découvre le solitaire et l’IMOCA.Photo @ Gilles Morelle

Voilesetvoiliers.com : Accessoirement, ça t’a permis de gagner du poids…
S. D. : Oui, le bateau a gagné beaucoup de poids. Entre la transat et la dernière pesée, on avait gagné 250 kilos, ce n’est pas négligeable. Et depuis on en a encore gagné, puisqu’on a supprimé des rails sur le pont – parce que de toute façon on ne va pas bidouiller les voiles sans arrêt. Oublions la performance et travaillons sur la longévité.

Voilesetvoiliers.com : Côté électronique, as-tu fait des modifications ?
S. D. : Non. J’ai pris ce qu’il y a. J’ai fait 18 000 milles avec le bateau depuis que je l’ai acheté – on est allé le chercher en Afrique du Sud –, soit deux tiers de Vendée Globe, et j’ai eu zéro problème d’électronique. Alors je ne vais pas changer quelque chose qui n’est pas cassé et qui marche bien. Bon, c’est très rustique, mais le bateau fonctionne comme ça et je m’y suis adapté. De toute façon, je ne suis pas un fou d’électronique ! En revanche, j’ai de très bons pilotes ; pour moi, c’est le plus important pour mener ce type de bateau. On a remplacé les pilotes et vérins, on part sur une base neuve.

Voilesetvoiliers.com : Comment se situe ton bateau en termes de performance ?
S. D. : Ce que j’ai appris sur la Transat, c’est que la chose la plus importante, c’est le mec. Je suis parti avec trois jours de retard, 66 heures après le départ, et avec mon vieux bateau j’étais confronté à un IMOCA ultramoderne avec des foils (No Way Back de Pieter Heerema, ndlr) qui allait deux fois plus vite que moi. Eh bien au bout d’une semaine, on était au même niveau. Pourquoi ? Non pas parce que j’ai mieux navigué que lui ou que j’allais plus vite que lui, mais simplement parce que lui a été débordé par sa machine, qu’il a eu des problèmes techniques à gérer. Du coup, il s’est mal nourri, il a mal dormi et après il a fait des erreurs de navigation. Alors que moi je dormais comme un bébé sur ma Mobylette ! Quand tu n’as pas tellement d’outils qui peuvent t’embêter, tu peux te polariser sur l’essentiel, c’est-à-dire toi : manger, dormir. C’est une autre approche, on verra où tout cela nous mène, mais sur le Vendée Globe, je n’ai absolument aucun objectif d’être devant untel ou de gagner dans ma classe des vieux bateaux, je n’en ai rien à faire.

CaleroParti 66 heures après ses concurrents, Sébastien est arrivé en tête de la Calero Marinas Solo Transat, entre Lanzarote et Newport. Photo @ Gilles Morelle

Voilesetvoiliers.com : Quel est ton objectif, alors ?
S. D. : De prendre le départ, de faire le parcours et de couper la ligne d’arrivée. Et même si je termine un mois après tout le monde, j’en m’en fiche ! Je ferai ma route. Il y a plein de choses sur le bateau qu’on n’a pas testées, notamment un mât neuf, donc on va vraiment y aller tout doux ! Et on verra quand on accélérera, plus tard. On va se prendre une vraie raclée pour commencer, c’est prévu ! Mais ce n’est pas grave…

Voilesetvoiliers.com : En quoi tes expériences en équipage vont-elles être un atout ?
S. D. : Quand tu as navigué en équipage, tu as l’expérience de l’anticipation. Je passe mon temps, sur le bateau, à réfléchir à quelle va être la prochaine situation et comment je vais la gérer. Après, en solitaire, il y a un certain apprentissage à faire, parce que quand tu mènes un équipage, tu réfléchis, tu donnes les instructions et c’est quelqu’un d’autre qui le fait ! Là, les instructions, tu te les donnes à toi-même et tu y vas, tu mets les mains dans le cambouis ! Mais le système est le même, tu dois anticiper énormément pour avoir toujours plusieurs solutions.

Voilesetvoiliers.com : Et inversement, comme tu as peu d’expérience en solitaire, ça te fait beaucoup de choses à intégrer, non ?
S. D. :
Clairement. Surtout quand tu fais vingt ans de Coupe de l’America, que tu as soixante mecs et que toi, ton rôle, c’est d’être tacticien – donc si tu veux tu ne fais rien, tu as un papier et un crayon, et voilà ! Alors qu’en solitaire, tu dois avoir les mains partout, être capable de gérer à peu près n’importe quelle panne, voile, accastillage, composite, moteur. Et ça, c’est amusant !

Relax DestremauIl part sur un vieux bateau, a subi deux démâtages, dont un à deux mois du départ lors d’un contrôle de jauge – mais il garde toujours le sourire ! Photo @ Gilles Morelle

Voilesetvoiliers.com : Tu t’es entraîné un peu à cela ?
S. D. :
Je participe beaucoup aux travaux – et ça fait aussi partie de la décision d’avoir un bateau ultrasimple, il n’y a pas photo ! Je ne serais pas capable techniquement d’entretenir les machines de guerre telles que PRB ou encore pire, les foilers, je n’ai pas les connaissances. Là, avec ma Mobylette, ça va, je devrais y arriver !

Voilesetvoiliers.com : Départ dans cinq semaines, la pression monte ?
S. D. :
Oui un peu, mais ça fait un petit moment qu’elle est là ! A vrai dire, on a du mal à se rendre compte que ça va partir dans cinq semaines. Le bateau est encore à Toulon, il n’a même pas le mât, ça paraît assez incroyable ! Maintenant, je sais qu’on y sera, qu’on va y arriver. L’appréhension est surtout sur cette montée en pression qu’on a depuis deux ou trois ans et qui va aller crescendo jusqu’au départ. Ce qui me fait peur, c’est la brutalité de la bascule d’un monde à l’autre. Tu es sollicité de partout, tu as des problèmes jusqu’aux oreilles et des joies tous les jours, et d’un seul coup, en l’espace d’une heure, tu passes du monde des terriens à trois mois et demi de solitaire. Tu descends sur le ponton le dimanche matin pour aller prendre ton bateau, avec la pression maximale de tout l’environnement, les médias, les sponsors, la technique, et d’un seul coup tu largues les amarres et une heure après tu es tout seul. Ça… pfffiou ! Ça doit faire un peu drôle ! Et pareil pour l’arrivée. Mais là, on aura le temps d’y réfléchir !

Face OceanLe monocoque de Sébastien Destremau (ici lors de la Transat Calero Solo) sera paré pour le Vendée Globe de nouvelles voiles, aux couleurs du sponsor TechnoFirst qui l’a rejoint au mois d’août. Photo @ Gilles Morelle