Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe

Le Cléac'h/Thomson, symphonie en lutte majeure

Armel Le Cléac'h a gagné ce jeudi 19 janvier le 8e Vendée Globe après 74 jours 03 heures 35 minutes et 46 secondes. Septième vainqueur du tour du monde en solitaire et sans escale, le skipper de Banque Populaire a récité une partition parfaite. Retour en détail sur ce tour du monde.
  • Publié le : 19/01/2017 - 07:37

Banque Populaire VIIIDernier bord tribord à l'entrée de la Manche avant un virement de bord vers Les Sables-d'Olonne en longeant les côtes bretonnes, une zone que connaît parfaitement Armel Le Cléac'h...Photo @ Yvan Zedda/Banque Populaire

Hautbois, musettes, cors, oliphants, buccins, clairons, trompettes, bugles, euphonium, tubas, ophicléides, clarinettes, sacqueboutes, soubassophones et autres hélicons : sonnez, retentissez, jouez, soufflez, composez, improvisez, résonnez ! C’est la symphonie fantastique, la walkyrie, les Noces de Figaro au vu de ce final digne d’une Solitaire… La victoire en chantant, la fanfare vendéenne, le concerto majeur : les deux solistes terminent en apothéose, après une partition de plus de 25 000 milles autour de la planète avec seulement 80 milles de décalage, soit 0,3 % de différentiel. A peine une croche dans la partition…

Ecarts 2017Ecart au premier : à l’exception de quelques rares classements à 12 heures, essentiellement lors des premiers jours, Armel Le Cléac’h et Alex Thomson se sont partagés la tête de la flotte, 18 fois pour Hugo Boss, 55 fois pour Banque Populaire. Le plus grand écart (à 12 heures) à l’avantage du Britannique fut de 133,7 milles dans la descente de l’Atlantique Sud, le plus grand écart (à 12 heures) à l’avantage du Breton fut de 762,3 milles au passage du cap Horn. En comparaison, le plus grand avantage de François Gabart face à Armel Le Cléac'h en 2013 fut de 263 milles lors de la remontée de l'Atlantique Sud...Photo @ Y. de K.

Alex Thomson, handicapé depuis les Açores par un pilote récalcitrant, n’a donc pas pu revenir avant le virement de bord effectué mercredi soir à l’entrée de la Manche. Le Britannique a tout donné et devrait arriver aux Sables-d’Olonne dans un état presque comateux avec quasiment aucun sommeil depuis quatre jours. Et dans un froid glacial renforcé par une brise d’Est d’une vingtaine de nœuds qui pourrait accélérer le rythme dans la dernière ligne droite entre Belle Ile (vers midi) et Yeu (vers 16 heures), pour une arrivée autour de 18 heures. Hugo Boss avec quatre-vingts milles de retard lors au passage en baie d’Audierne, devrait concéder environ six heures à Banque Populaire…

Un concert en quatre temps

Ils ont révisé toutes leurs gammes depuis le coup de canon du départ en vent mineur du Vendée Globe début novembre ! Et pourtant les instruments étaient restés sur le pupitre jusqu’à la nuit, le temps que le chef d’orchestre entame le premier mouvement, un adagio vendéen, au large, dans le golfe de Gascogne. Les skippers devenus interprètes pouvaient alors entamer leur tempo, allegro dans des alizés qui soufflaient dès les côtes portugaises, les uns dansant une gigue galloise alors que certains s’arrêtaient brutalement, le mât entamant une saudade cap-verdienne (Tanguy de Lamotte sur Initiatives Cœur) ou la quille jouant un vibrato brésilien (Bertrand de Broc MACSF). Alors après la sarabande équatoriale, tous faisaient le tour de la chapelle Sainte-Hélène pour glisser vers les frimas austraux.

Distance 24h-2017Courbe des distances parcourues en 24 heures. Elle démontre qu'Hugo Boss est légèrement plus rapide dans les alizés de l’hémisphère Sud (jours 10 à 17), puis qu’il perd énormément de terrain au milieu du Pacifique (jours 39 à 42) avant de refaire son retard dans l’Atlantique Sud (jours 49 à 53). A noter qu’Alex Thomson cumule 29 journées à plus de 400 milles dont deux à plus de 500 milles quand Armel Le Cléac’h ne dépasse les 500 milles qu’une seule fois pour 28 journées à plus de 400 milles. En comparaison, François Gabart en 2013 avait réalisé 23 journées à plus de 400 milles dont une seule à plus de 500 milles quand Michel Desjoyeaux en 2009 avait 7 journées à plus de 400 milles au compteur !Photo @ Y. de K.

Et quand les champs de vent s’ouvrirent au large de Bonne-Espérance, les meneurs ne formaient plus qu’un trio dirigé par le soliste Hugo Boss, avec les seconds violons dans la mouvance : Banque Populaire VIII à 90 milles et Edmond de Rothschild déjà relégué à plus de 200 milles. Et après PRB qui n’avait plus de cordes à son archet à la suite d'une avarie de quille, Safran (choc avec un OFNI) puis Spirit of Yukoh (démâtage) quittaient l’orchestre pour rallier les rives africaines. Alors Bastide-Otio se séparait de son appendice, obligeant Kito de Pavant à embarquer pour un autre tour à bord du Marion Dufresne, d’une île australe à l’autre, et Sébastien Josse se détournait à Perth au profit d’un retour cargo, un foil fou s’emportant à sortir de son puits…

Lorsque le chœur de la flotte jouait plutôt une percussion indienne, enchaînant les dépressions pour sortir de cet océan de fort mauvaise humeur afin de retrouver des accords moins baroques, Le Cléac’h et Thomson pénétraient déjà dans des eaux plus pacifiques : nous étions le 8 décembre et les deux solistes accumulaient plus de 1 200 milles de marge à mi-parcours de cette partition au rythme endiablé !
La voie vers le cap Horn devenait lyrique quand tous deux interprétaient, qui moderato (Armel Le Cléac’h), qui adagissimo (Alex Thomson) une croche anticyclonique. Le Breton semblait avoir sonné le glas au passage du promontoire qui défie les colères océanes : Banque Populaire VIII cumulait plus de 800 milles d’avance au cap Horn, soit près de deux jours d’avance !

L’impromptu du pot au noir

Mais voilà que le compositeur vélique avait inscrit une suspension passagère… Un rubato imprévu qui remettait le Britannique dans le sillage du Breton au gré des alizés. Mais le "lieder" avait accroché la bonne note et pouvait s’engager avec allant dans la zone de convergence intertropicale ! Les deux hommes semblaient avoir achevé leur symphonie… Et Le Cléac’h avec plus d’une mesure d’avance : 200 milles de marge.
 

Thomson départToujours dans la position du chasseur, Alex Thomson a connu trop de problème avec son pilote automatique ces jours derniers pour espérer encore déborder Armel Le Cléac'h, surtout avec 80 milles de retard et un foil tribord cassé.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Or voilà que le conducteur se remit à l’étude : en un tiers de temps, il n’y avait plus de pulsation au cœur de ce magma informe qu’est parfois le pot au noir, et la mélodie se faisait conceptuelle ! Tel un métronome, le balancier revenait en faveur de Thomson : le bémol n’était alors plus que d’une centaine de milles à la sortie de ce pot-pourri… Le dernier mouvement en forme de longue fugue açorienne de 1 200 milles vers le point final compressait encore les écarts entre les deux leaders.

Accorder ses violons

Et quand il fallut se synchroniser pour ce passage délicat autour d’une cellule anticyclonique qui se dissipait, la course prenait une autre dimension : il ne s’agissait plus seulement d’être dans le tempo, mais surtout d’être en accord avec celui de son adversaire ! Contrôler ses performances, surveiller sa trajectoire, suivre ses interprétations météorologiques.
Et de fait, l’un préférait être dans le vent quand l’autre jouait la corde : Armel Le Cléac’h et Alex Thomson optaient pour une route Nord, allant virer au large des îles Scilly avant de piquer vers la Vendée. Avec un décalage d’à peine soixante-dix milles !

Alors quel sera le final ? Car le contrepoint était toujours aussi réduit à moins de 140 milles de l’arrivée après 73 jours et demi de mer…
Avec un instrument à vent qui prend du coffre le long des côtes vendéennes mais qui était fort modulé à l’approche de l’île d’Yeu : la programmation n’est pas folichonne et la fin du concert n’est pas encore tout à fait écrite. 

StMichelJean-Pierre Dick, sixième, s'est fait rattraper par les deux compères qui ne se lâchent plus depuis le Pacifique : Yann Eliès et Jean Le Cam étaient même pointés devant StMichel-Virbac ce jeudi matin...Photo @ Yvan Zedda/StMichel-Virbac/Vendée Globe

De quoi prolonger l’entracte à terre mais pas la sarabande en mer. Et si les deux marins n’ont pas encore achevé leur partition, les autres ont encore quelques transcriptions à composer : Jérémie Beyou suit la même voie que les leaders, alors que le match à trois qui opposent Jean-Pierre Dick, Yann Eliès et Jean Le Cam est loin d’être achevé. Ce trio peine encore dans une cellule anticyclonique, mais va toucher une dépression ce week-end : grosse accélération en vue !
Le suspens du Vendée Globe n’est pas prêt de s’interrompre même quand les deux premiers solistes auront bouclé leur partition aux Sables-d’Olonne ce jeudi soir…

 

Classement jeudi 19 janvier à 17 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), arrivée le 19 janvier à  16 h 37'46''. temps de course : 74 j 3 h 35'46''. Moy : 13,77 noeuds.
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 104 milles du premier
3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ) à 699 milles       
4.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), à 1 960 milles
5.       Jean Le Cam (Finistère-Mer Vent), 1 970 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.