Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre 2011 – Vécu

J’ai fait 200 milles sur l’IMOCA Akena Vérandas

Moi, bizuth de l’IMOCA, j’ai embarqué sur le 60 pieds d’Arnaud Boissières lors de son convoyage jusqu’au Havre, pour la Jacques Vabre, qu’il court aux côtés de Gérald Véniard… Et j’ai halluciné !
  • Publié le : 26/10/2011 - 00:07

«Tire le bout gris !»Avec sa trentaine de ficelles sur 30cm de large, le piano d’Akena est un cauchemar pour les bizuths !Photo @ Nicolas Michon Akena Vérandas
Cockpit vaste, colonne de winch et barre franche immense : le plan Farr Akena Verandas est une machine de guerre ! Avec ses 18,28 mètres de long, sa coque nerveuse et large – presque 6 m – aux bouchains prononcés, son mât aile, ses outriggers* et ses 8 tonnes, l’ex PRB de Vincent Riou mis à l’eau en 2006, peut supporter 500 m2 de toile au portant, est capable de tenir des moyennes élevées et de surfer à vitesse grand V… Depuis 2009, c’est Arnaud Boissières qui l’a repris.
Et aujourd’hui, nous… Je dis «nous», car je me retrouve comme invité surprise (et quasiment novice) à son bord, pour son convoyage jusqu'au Havre où sera donné dimanche prochain, le départ de la Jacques Vabre que Boissières prend avec Gérald Véniard. Aujourd’hui, donc, nous essayons la nouvelle GV : forme plus travaillée, matériaux haut de gamme. Elle fait l’effet d’un V12 sur une Mustang et on l’entendrait presque ronfler lorsqu’on borde l’écoute !

J'en prends plein les yeux !
En clair, je suis carrément impressionné. Alors, je tâche de ne pas trop me faire remarquer… Mais, on est encore dans le chenal qu’on me tend la barre ! J’inspire un grand coup… Je jubile ! GV hissée, 10 nœuds de vent au 300°, le bateau glisse à plus de 9 nœuds sur une mer plate, c’est incroyable ! Les safrans sont relevables, mais intégrés à la voute, l’écoulement est donc parfait et aucune perturbation n’entache notre sillage.
Le piano compte une bonne trentaine de bouts, c’est un sacré bazar organisé. Le tout est renvoyé sur un gros winch à trois vitesses, commandé par la colonne centrale. Celle-ci permet aussi d’utiliser deux des cinq autres winchs de cockpit. Partout, la tension est telle qu’on la sent vibrer dans l’air ! Les bastaques, les écoutes… Ça n’a simplement plus rien à voir avec un bateau classique. Gérald Véniard explique : «Il faut réapprendre à faire du bateau ! Au début je voulais tout faire comme en Figaro, en mode régate. Tu vas devant, tu prépares tout et "Hop ! Hop ! hop ! On envoie !" En fait, ça ne marche pas comme ça du tout !»

Amis, adversaires, partenairesArnaud Boissière et Gérald Véniard se connaissent sur le bout des doigts et la complicité entre eux est évidente : un vrai bonheur de naviguer avec ces deux marins.Photo @ Bernard Gergaud Akena VérandasOn peut s’installer un peu partout, mais le cockpit manque quand même d’un endroit vraiment conçu pour s’asseoir, d’un fauteuil confortable. La vue est belle, tant que la vaste casquette est avancée : on peut contrôler l’électronique, suivre le cap et l’horizon sans problème et même (presque) voir sous le vent ! Le bateau est très réactif et le moindre mouvement à la barre est traduit instantanément par un changement de cap.
Dans les voiles, il y a des penons partout, du solent à la GV (creux et chute) Quel bonheur pour barrer !... Et il y en a aussi sur le mât ! Assez surprenant de prime abord… Jusqu’à ce que l’on réalise que ce mât aile représente à lui seul une surface non négligeable. «Au près, on ne le contraint pas vraiment. En revanche, dès qu’on débride l’allure, là, on commence à jouer avec pour l’orienter au mieux», m’explique encore Véniard, très pédagogue.

3,2,1... Ça vire !
C’est le moment de virer. On commence par penduler la quille au centre, puis on remonte la dérive sous le vent avant de border la grand voile, de préparer la bastaque au vent et l’écoute de Solent. Ensuite tout va très vite : Arnaud Boissières donne la consigne au pilote automatique qui pousse la barre, les marins s’affairent sur la colonne de winch et sur les manivelles. Les gestes sont fluides. Tout deux connaissent bien le bateau, chaque ficelle et le déroulement type du virement. Craquements, grincements et souffle court. Le Solent passe, la GV se gonfle de l’autre côté et le bateau reprend de la gîte. Bastaques matraquées, écoute de Solent bordée, inhauler** repris et quille envoyée au vent : on peut relancer le bateau qui ne demande qu’à accélérer.
«En solo dans la brise, il faut compter environ 30 à 45 minutes pour un virement, entre le moment où tu décides de virer et que tu commences à matosser, et le moment où tu es établi sur l’autre bord quillé et réglé. Et accessoirement tu es rincé», me détaile Arnaud Boissières entre deux tours de manivelle. Je peux confirmer, les efforts sont vraiment impressionnants alors que nous naviguons qu’avec une dizaine de nœuds de vent !
Matosser, le bonheur de la course au large. Sur un bateau de 8 tonnes, il faut répartir les poids en permanence, selon l’allure et la force de vent. On change donc tout ou presque de côté, les voiles, le matériel, la nourriture. Au près, on case tout, plutôt devant et au vent ; au portant, c’est plutôt sur l’arrière… Et comme les portes sont vraiment petites et la hauteur sous barreau réduite, toutes ces manipulations se font co-skippers pliés en deux ! Ajoutez à cela un vent soutenu, une bonne gîte et un bateau qui tape dans chaque vague... «Matosser à l’avant, au près dans la brafougne, ça peut vraiment se révéler dangereux ! Les vols planés sont fréquents !», avoue Véniard.

Akena Vérandas, bête de coursePlan Farr mis à l’eau en 2006, Akena Vérandas est une superbe usine à gaz, performante et véloce.Photo @ Nicolas Michon Akena Vérandas
Duo original, ambiance surprenante
Cette année, il y a des bateaux neufs, des duos de haut niveau et des budgets conséquents. La concurrence sur la transat, au départ du Havre et à destination de Puerto Limon au Costa Rica, est rude ! Arnaud Boissières et Gérald Véniard forment une belle équipe sur Akena Verandas, pour la Transat Jacques Vabre. Ils ne partent pas parmi les favoris pour la victoire, mais ont les armes pour faire une belle course, au contact de la tête de flotte.
A 39 ans, Boissières a couru le Vendée Globe en 2009 et compte trois participations à la Solitaire du Figaro. Skipper de ce nouvel Akena depuis 2009, il a couru cette année-là la Transat Jacques Vabre aux côtés de Vincent Riou, l’ex skipper du bateau qui faisait un peu son "service après-vent". Son CV ne s’arrête pas là et son expérience est édifiante... Mais son alter-ego n’a pas à rougir du sien. A 41 ans, Véniard affiche un palmarès en Figaro qui ne trompe pas : deux podiums sur l’AG2R (en Figaro 2, avec Jeanne Grégoire) et un podium sur la Solitaire du Figaro. Le co-skipper d’Akena a déjà navigué avec Yves Parlier en 60 pieds, mais participera cette année à sa première Jacques Vabre.
«Tenace et audacieux, fin régatier, il a des idées à pleuvoir», plaisante Boissières quand on lui demande de qualifier son partenaire. Et Véniard de se prêter au même jeu : «Cali est courageux et modeste, a beaucoup de volonté et c’est quelqu’un de loyal».  Voilà qui est dit.

Lors de ce convoyage, j’ai pourtant été frappé par une ambiance à bord que je ne soupçonnais pas ; elle est légère et détendue. Sans arrêt, les deux marins plaisantent. Complices, ils se comprennent à demi mot. De fait, ils ont déjà partagé de nombreuses aventures (petites et grandes) qui leur offrent une saine connivence. A la barre, Véniard conduit en finesse, régulant en permanence à l’écoute, à la moindre saute de vent, la moindre oscillation. Boissières est à la table à carte, gérant la route, réglant les procédures d’envoi d’images et de vidéos. Chaque tâche est faîte et bien faîte.

Sobriété, efficacitéLe confort est loin d’être une composante essentielle à bord, à l’image de cette table à carte… dépouillée !Photo @ Bernard Gergaud Akena VérandasVous me parlez de confort ?
Quand la nuit tombe, nous naviguons toujours dans une dizaine de nœuds et j’opte pour un petit un somme. On me propose le pouf. Diable, c’est un bon choix ! A peine suis-je couché qu’un bruit monstrueux retenti. TANG ! On aurait tapé un grand coup de masse sur le bateau que le son n’en aurait pas été plus fort et plus intense.
Ça résonne, on sent le carbone vibrer et l’onde se propager tout le long de la coque. Hallucinant ! Mais c’est juste l’un des marins qui a décidé de choquer un centimètre d’écoute de Solent !
Sur un IMOCA, les oreilles sont mises à rude épreuve. Le bateau est en carbone et bien sûr, il n’y aucune isolation phonique, ce qui se fait rapidement... entendre. Tout de suite, on imagine une mer formée et cassante, au près dans la brise… Et là, ça fait juste peur. Il doit régner une cacophonie permanente, forte, violente, qui s’ajoute aux mouvements du bateau et au bruit des manœuvres… Ce doit être simplement épuisant.

Ne comptez pas non plus sur un intérieur cosy pour adoucir l’ambiance. Le carré est vaste, certes, avec de beaux cale-pieds, mais d’une chaleur stalinienne. Seul mobilier : une table à carte au ras du sol et une kitchenette d’1,30 m, auxquelles s’ajoute le traineau, basculable d’un bord sur l’autre grâce à un système de palan, qui sert de placard. Au fait de fauteuils club, vous avez les marches de la descente et le fameux pouf à billes. Tout sent la détermination et le sport, la vitesse et l’extrême. La Transat Jacques Vabre ne sera donc probablement pas l’occasion d’un dîner aux chandelles entre les deux amis !

Question repas justement, les lyophilisés sont le lot quotidien des coureurs au large. La cuisine n’est donc pourvue que d’un réchaud, d’une bouilloire et de deux fantastiques 3 en 1, couteau-fourchette-cuillère. Cependant, le moment du repas est important, comme l’explique Arnaud Boissières : «À bord, nous mangeons à l’heure du soleil. […] C’est important de manger en double sur le bateau, car c’est le temps où nous sommes ensemble. C’est un moment convivial où nous pouvons échanger sur la stratégie à adopter.» A ces quelques mots, on comprend bien que dans l’esprit du duo, la convivialité ne signifie pas que l’on cesse un seul instant d’être dans la course.

Le temps record d’un convoyage sur cette distance est de l’ordre de huit à neuf heures. Nous en mettrons vingt, pour mon plus grand bonheur. Certes, pas de vitesses incroyables, ni de longs surfs, ni de sauts de vagues… Mais le temps de m’imprégner du bateau, de l’ambiance et de faire connaissance avec ce duo de haut niveau, profondément humain. Akena Vérandas est maintenant au Havre depuis la semaine dernière et prendra le départ de la course, dimanche. Bon vent, messieurs !

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Les outriggers sont les deux grands espars qui partent du pied de mât pour écarter les haubans et garantir l’équilibre du mât aile, puisqu’il n’y a pas de barres de flèche.

** Inhaulers : Les écoutes des voiles d’avant passent dans un anneau qui sert de point de tire. Celui-ci est maintenu par des bouts et est ajustable dans toutes les directions, permettant un réglage précis. (To haul : amener. To in-haul : ramener vers l’intérieur.)