Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

L'analyse de Dominic Vittet

La grande valse des records !

Au cours de ce mémorable hiver 2016-2017, trois records autour du monde sont tombés : Thomas Coville a amélioré de huit jours le record du tour du monde en solitaire sur son multicoque Sodebo Ultim', long de 31 mètres, en l’abaissant à 49 jours et 3 heures. Puis, c’est Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII) qui a dominé le Vendée Globe en IMOCA en 74 jours, gagnant ainsi quatre jours sur la performance de son prédécesseur François Gabart. Enfin, Francis Joyon et ses hommes ont pulvérisé de cinq jours le Trophée Jules Verne en 40 jours 23 heures sur IDEC Sport, trimaran de 31,50 mètres. Amateurs de voile comme professionnels de la course au large, tous sont impressionnés et s’interrogent sur cette succession de performances. Avancées technologiques, marins plus performants ou conditions météo favorables ?
  • Publié le : 01/02/2017 - 15:30

Arrivée Sodebo BrestThomas est passé maître dans l’art de mener un multicoque géant en solitaire et autour du monde. En pulvérisant le record de Francis Joyon, il est récompensé de dix années d’efforts et de perfectionnisme.Photo @ Jean-Marie Liot/Sodebo
Une histoire vertigineuse
Depuis la première transat en solitaire courue en 1960 et gagnée par l’Anglais Sir Francis Chichester à la moyenne «impressionnante» de 3 nœuds, les marins n’ont cessé d’imaginer, de construire et d’améliorer les engins les plus fous pour foncer toujours plus vite à travers les océans.

Après trente ans de tâtonnements, d’alternance entre succès et échecs, c’est le trimaran aux flotteurs puissants qui s’impose comme l’arme absolue.
En 1983, aux commandes du géant William Saurin, Eugène Riguidel sera le premier à franchir les 30 nœuds en course. C’est aussi à son bord qu’un équipier, Gabriel Guilly, évoquera pour la première fois la possibilité de faire le tour de la planète en moins de 80 jours. Le Trophée Jules Verne est né. Depuis, logiquement, les records autour du monde ne cessent de tomber. Mais cet hiver 2016–2017 a dépassé toutes les espérances.

William SaurinEn faisant construire un trimaran de 27 mètres, William Saurin, Eugène Riguidel avait ouvert la voie des multicoques géants. Il sera le premier à passer la barre des 30 nœuds en course.Photo @ Jean-Jacques Bernard/DPPI
Les bateaux
Le cabinet VPLP, architecte des trois bateaux «vainqueurs», est le premier artisan de ces victoires. Depuis trente ans, il écoute les skippers, teste les nouvelles carènes et imagine les nouveaux appendices (safrans, foils, quilles). A chaque changement de main, les marins apportent leurs améliorations et les prototypes progressent. Après la période folle des années 1980 où tout le monde faisait tout, de la construction à la navigation, des métiers très spécialisés apparaissent : orfèvres du carbone, experts en textiles pour le gréement, préparateurs intransigeants, teams managers pointilleux… Tous contribuent à améliorer la performance et la fiabilité des monstres. Les voiliers divisent par deux le poids des voiles en dix ans tout en augmentant leur résistance, et les accastilleurs inventent sans cesse des systèmes pour faciliter les manœuvres. Maintenant, un homme peut réaliser seul ce qui requérait précédemment un équipage complet. Plus simples, plus légers, plus fiables, les bateaux cassent moins et vont plus vite.

Francis JoyonFrancis Joyon est probablement à ce jour le skipper au monde le plus talentueux pour tirer la quintessence d’un multicoque au large. Chapeau l’artiste !Photo @ IDEC Sport
Les hommes
Il ne suffit pas de construire de nouveaux prototypes. Encore faut-il les fiabiliser et pouvoir les exploiter. Les écuries très structurées comme Sodebo ou Banque Populaire disposent de moyens conséquents pour développer ou modifier les plates-formes. Aux tests et aux divers enregistrements succèdent les réglages et les transformations. Les mises au point sont minutieuses et parfaitement adaptées à la main des skippers qui franchissent la ligne de départ avec un mode d’emploi précis et complet. La diététique leur permet d’exploiter leurs machines en toutes circonstances et sur de longues distances. Nos trois champions sont des sportifs accomplis qui n’imaginent pas une semaine sans natation, footing ou autres séances de musculation. Ils savent que c’est dans les pires difficultés que la motivation profonde et la préparation physique font la différence. La fatigue et la baisse de moral sont les ennemis de la performance.
En solitaire, même s’il reste encore une certaine marge de progression, l’exploitation des machines approche de plus en plus les 100 % d’efficacité.

Dessin météoVoilà le scénario idéal pour rejoindre les 40es et l’océan Indien (trait rouge). Après le passage d’une dépression, profiter d’une bascule Nord-Ouest pour quitter l’Europe, puis des vents tournant Nord-Est pour contourner l’anticyclone des Açores et descendre vers l’Equateur. Eviter le pot au noir et attraper une dépression brésilienne qui perfore l’anticyclone de Sainte-Hélène en deux et file directement vers le Cap. Sans cette déchirure dans l’Atlantique Sud, il faudrait contourner Sainte-Hélène par le Sud (route verte) et faire 1 000 milles supplémentaires...Photo @ Dominic Vittet

La météo
Pour établir un temps record sur le tour du monde, il faut d’abord bien partir. Il est loin le temps où «sortir du golfe de Gascogne» restait la difficulté majeure pour filer vers l’Equateur. Avec l’amélioration des prévisions météo, les routeurs regardent désormais les côtes brésiliennes et scrutent les naissances des dépressions tropicales. Si l’une d’elles s’annonce en partance pour l’Afrique du Sud, les marins en stand-by sautent dans leurs bottes et rejoignent l’équateur en moins de six jours. Quand la prévision tient ses promesses, les trimarans se calent devant le front nuageux qui se déplace à 30 nœuds et file vers Bonne-Espérance. Il y a encore peu, les bateaux étaient rapidement doublés par le phénomène et ne profitaient de la situation que quelques heures durant. Mais plus les bateaux vont vite, mieux ils accompagnent le mouvement et perforent de part en part l’anticyclone de Sainte-Hélène. Ils raccourcissent ainsi la route en évitant le grand tour jusqu’aux côtes argentines et rejoignent les mers du Sud en un temps record.

Alors qu’ils n’avaient pas choisi leur date de départ, les leaders du Vendée Globe ont eu l’immense chance de bénéficier de ce phénomène. Armel Le Cléac’h et Alex Thomson, en réalisant des moyennes de plus de vingt nœuds, grâce notamment à leurs foils, en ont profité jusqu’au Cap, creusant aussitôt un trou définitif avec leurs adversaires.

Victoire Le Cléac"hJeudi 19 janvier 2017. Armel Le Cléac'h en termine avec son Vende Globe record. Il aura mis 74 jours 3 heures 35 minutes 46 secondes, soit près de 4 jours de mieux que le précédent record de la course détenu par François Gabart.Photo @ Vincent Curutchet/DPPI/Vendée Globe

Pour les trimarans IDEC Sport et Sodebo Ultim’, capables de tenir des moyennes de plus de trente nœuds, l’exercice était plus facile. Ils ont ainsi avalé l’Atlantique Sud vitesse grand V, se propulsant dans l’Indien en moins de deux semaines de course.
Mais Francis Joyon et ses hommes ont fait plus fort encore. En poussant leur monture à un train d’enfer et en réalisant plus de dix journées entre 33 et 37 nœuds de moyenne, ils ont accompagné «leur» dépression jusqu’à l’entrée du Pacifique… En réussite et poussés à fond par un Joyon, skipper galvanisé, ils ont planté les dents dans une autre dépression au Sud de la Nouvelle-Zélande et l’ont ensuite exploitée jusqu’au cap Horn. Il n’aura fallu en tout et pour tout que deux dépressions à IDEC Sport pour filer du Brésil jusqu’au Chili… Une circonstance extraordinaire et quasi unique.
Derniers aléas du périple : la remontée de l’Atlantique Sud. Subissant les caprices de l’anticyclone, les bolides ne peuvent compter que sur la chance et… sur leurs performances. Après les années 2000 où l’architecture typait les prototypes pour la brise du Grand Sud, les études affinées du parcours ont montré qu’il faut être «toilé» pour ne pas tout perdre dans les zones de calme. Les voiles légères, hissées en tête de mat, font désormais partie de la panoplie.

IDECAprès être passé dans les mains de Franck Cammas puis de Loïck Peyron, ce trimaran de légende a une nouvelle fois montré tout son extraordinaire potentiel en parcourant 894 milles en 24 heures, soit plus de 37 nœuds de moyenne !Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/IDEC
Ne nous y trompons pas, nous sommes dans l’excellence. Tous ces records ne seraient pas tombés sans le cursus hors norme de ces marins-là. Armel Le Cléac’h et Alex Thomson accumulent sept Vendée Globe à eux deux et trustent les premières places dans leur catégorie depuis dix ans. Francis Joyon et Thomas Coville se battent autour du monde depuis de nombreuses années, une fois les trimarans ORMA écartés. Sur notre planète, peu de marins peuvent mener pendant quarante jours un trimaran de plus de 30 mètres, de surcroît dans les mers du Sud, avec une telle maestria. Leur connaissance, leur expérience et leur maîtrise exceptionnelle de l’exercice laissent peu de place à l’amateurisme et imposent le respect. Les circonstances exceptionnelles de cet hiver, mises à profit par ces marins hors norme, laissent à penser que leurs records pourraient tenir quelques années. Mais la course au large ne cesse de défier tous les pronostics. Et les bateaux volants n’en sont qu’à leurs balbutiements…

(Cette nouvelle analyse est signée Dominic Vittet. Durant tout le Vendée Globe, l’ancien vainqueur de la Solitaire du Figaro, champion de France solitaire ou champion du monde Class40 – entre autres – devenu analyste météo et routeur, nous a livré son analyse de l’évolution de la course.)