Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe 2012-2013 - Interview du skipper de SynerCiel

Jean Le Cam : «Chavirer ne m’a pas traumatisé !»

Son chavirage près du Horn fut l’un des événements du dernier Vendée Globe. De retour autour du monde, Jean Le Cam espère à nouveau animer la course, sportivement cette fois. Interview d’un marin emblématique.
  • Publié le : 15/09/2012 - 00:01

Le 60 pieds IMOCA SynerCiel Plan Farr 2007, SynerCiel est l’ex-Gitana Eighty avec lequel Loïck Peyron a pris part au dernier Vendée Globe (abandon sur démâtage). Plus récemment, le bateau a terminé 3e de la Barcelona World Race. «C’est l’un des meilleurs monocoques de sa génération», assure Jean Le Cam. Photo @ Vincent Curutchet (Dark Frame / SynerCiel)«Naviguer à San Francisco, ça change de Lorient !» Quand il évoque son implication dans le projet Hydroptère, Jean Le Cam distille une pointe d’humour pince-sans-rire qui, associée à un franc-parler connu de tous, fait partie de sa marque de fabrique. Tout comme son palmarès hors-norme, qui pourrait bien s’étoffer à l’occasion du prochain Vendée Globe – son troisième.

Jean Le Cam, franc-parler et beau plamarès !Triple vainqueur du Figaro (1994, 1996 et 1999), 2e du Vendée Globe 2004-05 et de la Route du Rhum 2006, 3e de la Jacques Vabre 2005… A 53 ans, Jean Le Cam s’est forgé un sacré palmarès. Et ce n’est pas fini !Photo @ Vincent Curutchet (Dark Frame/SynerCiel)Jean Le Cam. En voilà un qui est tombé dedans quand il était tout petit, du genre à tirer ses premiers bords juste après avoir fait ses premiers pas. Passionné par la conception et la construction des bateaux – il participe à la création, en 1984, du chantier CDK à Port-la-Forêt –, il découvre le large aux côtés d’un certain Eric Tabarly. Plutôt une bonne école… Pour preuve : double champion de monde de Formule 40, il remporte à trois reprises la Solitaire du Figaro (comme Philippe Poupon et Michel Desjoyeaux). Entre autres.

Jean Le Cam connaît des fortunes diverses lors de ses deux participations au Vendée Globe. En 2004-05, la victoire lui échappe d’un rien : deuxième, à seulement six heures et trente-trois minutes de Vincent Riou. Quatre ans plus tard, le «Roi Jean» est encore dans le coup pour la victoire à l’approche du cap Horn. Mais son VM Matériaux heurte un OFNI, perd son bulbe de quille et chavire. S’en suit un spectaculaire sauvetage orchestré par Vincent Riou sur PRB.

A peine le pied posé à terre, Le Cam confie sa volonté de revenir en 2012. Il part à la recherche de sponsors, mais le déclic se fait attendre. On voit pourtant mal comment un tel marin pourrait rester à quai. En février dernier, il annonce sa participation sous les couleurs de SynerCiel, à bord de l’ancien Gitana Eighty de Loïck Peyron, plan Farr 2007. Tant mieux : Jean a encore de belles histoires à raconter. Avec humour et franc-parler, donc. Interview, à deux mois du départ du Vendée Globe.


voilesetvoiliers.com : Jean, où en es-tu de ta préparation pour le prochain Vendée Globe ?
Jean Le Cam :
Les choses suivent leurs cours. La préparation technique est quasiment terminée : il reste deux-trois voiles de portant à valider et quelques autres optimisations à apporter. D’ici au départ, je vais beaucoup naviguer, suivre des stages météo, préparer tout le matériel à embarquer, satisfaire aux obligations diverses avec le sponsor et l’organisation du Vendée Globe... Ça va venir très vite, car le bateau doit être aux Sables-d’Olonne le 19 octobre.

v&v.com : Contrairement à beaucoup de favoris, tu ne prends pas part aux stages d’entraînement organisés par le Pôle Finistère Course au Large à Port-la-Forêt. Pourquoi ?
J.L.C. :
C’est vite vu – je n’ai ni le temps ni les moyens ! De toute façon, ce n’est pas en participant à ces stages que j’irai plus vite lors du Vendée Globe.

v&v.com : La mise à l’eau de ton monocoque, SynerCiel, a été plutôt tardive – le 7 mai dernier à Barcelone. Cela ne t’a pas précipité ?
J.L.C. :
Non, le timing est bon pour arriver fin prêt au départ. Nous sommes un peu décalés par rapport aux autres projets, puisque SynerCiel est sorti de chantier à la mi-juillet, date à laquelle beaucoup de teams mettent au contraire les bateaux au sec. Pour le Vendée Globe 2004-05, j’avais aussi mis à l’eau Bonduelle au mois de mai. Le bateau était neuf, avec des problèmes de quille – compliqué ! Ça a pourtant plutôt bien fini. Je suis donc confiant, d’autant que cette fois, le bateau n’est pas nouveau. Il a déjà bouclé un tour du monde, la dernière Barcelona World Race (avec les Espagnols Pachi Rivero et Antonio Piris, sous les couleurs de Renault ZE, ndlr). Il a donc fait ses preuves.

v&v.com : Tu évoquais le chantier mené en début d’été. Comment s'est-il déroulé ?
J.L.C.
: Nous avons effectué pas mal de modifications – nouveau mât, nouvelle bôme, nouvelle quille et nouvelles dérives ! Il s’agissait aussi de contrôler minutieusement les pièces et les systèmes existants : production d’énergie, vérin de quille, électricité et électronique…

vetv.com : Es-tu satisfait des performances de SynerCiel dans sa nouvelle configuration ?
J.L.C. :
Oui, ces changements étaient carrément obligatoires ! Si c’était à refaire, on referait exactement pareil, c’est clair. L’allégement est conséquent – de l’ordre de 900 kilos – et les améliorations notables : SynerCiel est beaucoup plus facile, beaucoup plus rapide. Mon équipe technique étant très réduite, je suis au four et au moulin, mais ça me permet de connaître parfaitement le bateau.

v&v.com : Te semble-t-il compétitif face aux montures de nouvelle génération ?
J.L.C. :
Les bateaux neufs ont une meilleure vitesse pure, ce n’est pas un scoop (rires) ! Mais pour obtenir un bon résultat dans le Vendée Globe, il faut avant tout arriver, bien gérer son matériel dans la durée. Il est donc possible de combler ce déficit de vitesse. D’autant qu’en solitaire sur une telle distance, les machines ne sont pas poussées à leur maximum.

Un troisième Vendée GlobeC’est reparti pour un tour ! Le 10 novembre prochain aux Sables-d’Olonne, Jean Le Cam s’élancera pour un troisième Vendée Globe consécutif. Avec l’objectif de décrocher une place sur le podium. Photo @ Vincent Curutchet (Dark Frame / SynerCiel)v&v.com : Et comment le situer par rapport aux bateaux de la même génération ?
J.L.C. :
On est vraiment pas mal. C’est à mes yeux l’un des meilleurs monocoques de sa génération avec le Maître Coq de Jérémie Beyou (l’ex-Foncia de Mich’) et le Hugo Boss d’Alex Thomson (l’ancien Veolia de Bilou).

v&v.com : «L’âge n’a pas tellement d’importance», me disait Dominique Wavre lorsqu’il parlait de la préparation physique en vue du Vendée Globe (à lire ici). Tu es d’accord avec lui ?
J.L.C :
Ah oui, car le Vendée n’est pas un parcours entre trois bouées. Quand on part trois mois autour du monde, tourner plus ou moins vite une manivelle ne change pas grand-chose ! D’autres facteurs comptent : l’expérience, le sens tactique, la gestion dans la durée, la chance aussi. En bateau à voile, ce n’est souvent pas le plus jeune qui gagne ! Heureusement, sinon on prendrait notre retraite à 30 ans.

v&v.com : Tu as intégré l’écurie de course au large de Jean-Pierre Dick, Absolute Dreamer, à Lorient. Cela t’apporte quoi concrètement ?
J.L.C. :
Cette équipe a une structure sur place et je bénéficie de moyens logistiques et techniques pour me préparer dans des conditions optimales. Et on est plus fort à plusieurs : pouvoir discuter les uns avec les autres des différentes orientations techniques – comme les choix de voiles – est un plus.

v&v.com : Tu es aussi impliqué dans le projet de l’Hydroptère, actuellement en stand-by à San Francisco pour un record du Pacifique. Ce n’est pas trop chronophage ?
J.L.C. :
Non, je suis simplement parti cinq jours à San Francisco. Ce projet m’intéresse depuis ses débuts, je suis heureux d’en faire partie et il ne m’a pas du tout pénalisé en vue du Vendée Globe.

Jean Le Cam, équipier sur l’HydroptèreAyant suivi le projet depuis ses débuts, Jean Le Cam est aujourd’hui un des équipiers attitrés de l’Hydroptère d’Alain Thébault. Au programme : le record du Pacifique, Los Angelès-Honolulu. Après le Vendée Globe ?Photo @ Gilles Martin-Raget (Sea & Co)v&v.com : Que t’apportent ces nav’ à bord d’un bateau si différent des 60 pieds IMOCA ?
J.L.C. :
D’un point de vue technique, pas grand-chose, car, comme tu le dis, les supports n’ont rien à voir. Mais ils sont complémentaires. Changer de projet et d’environnement permet aussi de se penser à autre chose, de se donner un peu d’air. Et puis, naviguer à San Francisco a un côté fun – ça change de Lorient (rires) !

v&v.com : Penses-tu pouvoir jouer les tout premiers rôles lors du prochain Vendée Globe ?
J.L.C. :
On verra… Faire des pronostics à ce stade est compliqué. Quoi qu’il en soit, ce ne sera pas facile avec les nouveaux bateaux. Mais pourquoi ne pas viser un podium ? Pour ça, il faudra très bien naviguer et compter sur les aléas de la course, les abandons éventuels.

v&v.com : Que t’inspire le plateau réuni cette année ?
J.L.C. :
Avoir 19 concurrents au départ est presque inespéré par les temps qui courent ! On craignait d’avoir un plateau très réduit il y a encore six mois. Nous serons moins nombreux qu’il y a quatre ans – une édition exceptionnelle avec 30 coureurs au départ. Mais c’est normal : la crise est passée par là, l’économie européenne s’est largement dégradée.

v&v.com : Tout le monde se souvient de ton chavirage lors du dernier Vendée Globe. Ressens-tu de l’appréhension à l’idée de repartir ?
J.L.C. :
Je n’ai bien sûr pas oublié cet épisode. Ceci dit, chavirer ne m’a pas traumatisé ! C’est pourquoi, dès mon retour à terre, j’ai tout de suite exprimé ma volonté d’être au départ en 2012. Ce n’était pas mon premier, ni mon dernier chavirage. Ces péripéties font partie de notre métier.

Vendée Globe 2008-2009 : VM Matériaux chaviréVendée Globe 2008-09. L’image est édifiante, l’épisode forcément marquant – un chavirage au large du Horn, suivi d’un sauvetage épique par Vincent Riou. «Ces péripéties font partie de notre métier», relativise Le Cam. Photo @ Jean-Marie Liot (Vendée Globe / DPPI)v&v.com : Tu as trouvé ton sponsor en février dernier. As-tu craint de ne pas être au départ ?
J.L.C :
Oui ! En janvier, la situation commençait à devenir carrément inconfortable. J’ai trouvé mon partenaire juste à temps pour me préparer dans de bonnes conditions. J’aurais été déçu de rester à quai – faire le tour du monde seul sur un bateau n’est pas banal... Ce n’est pas un hasard si le public et les journalistes se passionnent pour l’épreuve. Je m’y intéresse aussi, sauf que je suis acteur !

v&v.com : En tant que vice-président de l’IMOCA, quel est ton avis sur la monotypie ?
J.L.C :
Toujours le même – j’y suis très favorable. Parce que c’est à mon avis la seule façon pour que les moyens financiers ne prennent pas le dessus sur la performance sportive. Il faut limiter les budgets pour rendre notre classe plus accessible, aux jeunes notamment.

v&v.com : Ce sera ton dernier Vendée Globe ?
J.L.C :
Après le Vendée Globe, j’aimerais courir la prochaine Barcelona World Race. La course s’est terminée trop vite la dernière fois (associé à Bruno Garcia à bord de Président, Jean avait démâté après dix jours de course, ndlr), je veux aller plus loin. Et je vais a priori m’attaquer au Record du Pacifique avec l’Hydroptère au printemps prochain. M’impliquer dans ces deux projets sera déjà pas mal. Après on verra… je ne sais pas encore si je partirai pour un quatrième Vendée Globe, bouclons d’abord celui-ci !
 

………..
Jean Le Cam en quelques lignes

2010-11
- Participation à la Barcelona World Race avec Bruno Garcia (abandon)
2010
- 6e de la Transat Ag2r-La Mondiale avec Nicolas Lunven
2008-09
- Participation au Vendée Globe (abandon)
2008
- 4e de la Transat Ag2r avec Gildas Morvan
- 2e du Record SNSM
2007
- 4e de la Transat Jacques Vabre avec Gildas Morvan
- 3e de la Calais Round Britain Race
2006
- Champion du Monde FICO
- 2e de la Route du Rhum
2005
- 3e de la Transat Jacques Vabre avec Kito de Pavant
Vendée Globe 2004-2005 : une première réussiePour sa première participation au Vendée Globe, en 2004-05, Jean Le Cam passe tout près de la victoire : il termine deuxième sur Bonduelle, avec seulement 6 heures et 33 minutes de retard sur Vincent Riou. Après 87 jours de mer…Photo @ Jean-Marie Liot (DPPI)2004-2005
- 2e du Vendée Globe
2004
- Vainqueur des 1000 Milles de Calais
1999
- Vainqueur de la Solitaire du Figaro
1996
- Vainqueur de la Solitaire du Figaro
1994
- Vainqueur de la Transat Ag2r avec Roland Jourdain
- Vainqueur de la Solitaire du Figaro 

1991
- Vainqueur de la Course de l’Europe
1988 et 1989
- Champion du monde de Formule 40
1984
- Vainqueur de la Route de la Découverte
1982
- Record de l’Atlantique Nord sur Jet Services II avec Patrick Morvan
 

SynerCiel à la loupe

Architectes : Farr Yacht Design
Chantier : Southern Ocean Marine (N-Z), 2007
Longueur : 18,28 m (60 pieds)
Largeur : 5,80 m
Tirant d’eau : 4,50 m
Poids : environ 8,4 tonnes
Voilure au près : 270 m2
Voilure au portant : 560 m2

Plus d’infos sur Jean Le Cam ici

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