Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe 2012-2013

Jean-Paul Roux : «Quand un concurrent dit que la mer est calme… c’est du flan !»

A quelques heures de l’arrivée de François Gabart aux Sables, Jean-Paul Roux – le responsable du projet Macif – détaille son quotidien et le fonctionnement de toute l’équipe. Interview exclusive.
  • Publié le : 25/01/2013 - 13:30

Le cordonDans une course comme le Vendée Globe, le lien entre le marin et son bateau est essentiel. À écouter Jean-Paul Roux, on sent qu’il est lui aussi très attaché au 60 pieds Macif.Photo @ Jean-Marie Liot Macif

Jean-Paul Roux, vigie à terreJean-Paul Roux, 51 ans, a déjà deux Vendée Globe victorieux derrière lui en tant que team manager ! Comme les autres responsables d’équipe, il assure une veille permanente sur son skipper et sur la course.Photo @ Vincent Curutchet MacifDes Vendée Globe, Jean-Paul Roux (51 ans) en a fait un paquet ! La deuxième victoire de Michel Desjoyeaux, il en était ! De même que celle de Vincent Riou, quatre ans plus tôt. Et puis, il y a aussi eu le projet de Sébastien Josse avec VMI et le BOC Challenge de Christophe Auguin, à titre officieux, en tant qu’ami…

Cette édition-ci, le chef de projet capé (et intégré à Mer Agitée depuis octobre 2002) court avec François Gabart. A quelques heures d’une arrivée aux Sables annoncée aussi triomphale que musclée, il règle les derniers détails et nous octroie un peu de son temps pour répondre à une interview exclusive.

 

v&v.com : Pendant la course, en quoi consiste le rôle de chef d’équipe ?
Jean-Paul Roux :
Le team manager reçoit et centralise toutes les informations, qu’elles viennent de terre ou de mer, et il coordonne le travail de l’équipe. En somme, il se trouve à la croisée de toutes les entités : skipper, équipe, partenaire, attachés de presse, etc... Les compétences sont très variées et je m’appuie sur chacun de mes collaborateurs, en fonction du sujet du jour, qu’il soit d’ordre technique ou logistique.

v&v.com : Peux-tu détailler ces compétences ?
J.P.R. :
Il y a une équipe dédiée au programme Macif 60’ et plus largement toute l’équipe de Mer Agitée qui est capable de répondre à toute interrogation du team manager – sans oublier Mich’ qui répond à toutes les questions métaphysiques ou pratiques. Mon travail s’appuie sur des compétences élargies : avitaillement, électronique, gréement, gestion administrative... Par exemple, pour l’arrivée, Nathalie Archias et Régine Bornens s’occupent de tout ce qui est logistique et de l’hébergement de l’équipe. Sans que ce soit péjoratif dans ma bouche, elles constituent le back office de Mer Agitée, ce qui me donne une puissance de feu encore plus importante. Pour ma part, je mets en musique toute l’organisation. Par ailleurs, je suis d’astreinte téléphonique 24 heures sur 24, avec une ligne dédiée à cette liaison. François peut m’appeler pour n’importe quelle raison, à n’importe quel moment. Il n’a ainsi pas de question à se poser.

v&v.com : Les équipiers peuvent-ils appeler le bateau ?
J.P.R. :
Ah, ça non ! La règle est immuable : c’est toujours François qui nous appelle ! Sinon, on pourrait le réveiller et ce serait une catastrophe, car il a son rythme à respecter. De la même façon, s’il est en train d’empanner et qu’il entend le téléphone sonner, cela pourrait le perturber. La terre est au service de la mer ! Si on a besoin de l’appeler, on lui envoie un mail et c’est lui qui nous dit quand il est disponible.

Team buildingDe gauche à droite : François Gabart, Jimmy Le Baut (responsable de la sécurité, de la logistique et de l’avitaillement), Sébastien Gladu (second du bateau, responsable des matériaux composites), Clément Rivé (responsable de l’électronique et de l’énergie) et Antoine Gautier (responsable technique en charge de l’accastillage du gréement et des voiles).Photo @ Vincent Curutchet Macif

v&v.com : Tu es donc au courant de tous les échanges qui ont lieu entre le bateau et la terre ?
J.P.R. :
Oui. De cette façon, si je constate que le bateau ralentit, je peux comprendre pourquoi. Mais tout ça, c’est ma vision des choses et les autres équipes ne font sûrement pas comme ça.

v&v.com : Est-ce qu’il en est allé de même pour chacun des skippers que tu as accompagné sur le Vendée ?
J.P.R. :
Non, pas tout à fait. Pendant le Vendée Globe de Michel (Desjoyeaux, ndlr), j’avais un rôle beaucoup plus tranché que pour celui de Vincent (Riou, ndlr). Avec Vincent, je n’écoutais pas toutes les vacations – et puis, Mich’ était lui-même présent à terre pour suivre son parcours et son évolution. Clairement, le travail de team manager varie en fonction de la personnalité du skipper, de l’implication de son sponsor et de l’évolution technologique – mais les fondamentaux restent les mêmes.

Des spécialistes pour garder le sourireÀ 29 ans, François Gabart a su s’entourer des meilleurs spécialistes dans leur domaine. De manière très symbolique, le parrain de son bateau n’est d’ailleurs qu’un certain Michel Desjoyeaux.Photo @ Vincent Curutchet Macifv&v.com : Et pour François ? Tu as écouté l’ensemble des vacations depuis le départ ?
J.P.R. :
Oui, à 90 % ! Cela me permet de rester en contact avec la course et de connaître l’état de la mer et la forme des autres concurrents. Je surveille aussi tous les communiqués, toutes les vidéos des autres équipes. Si je sais qu’untel a perdu l’une de ses voiles, je pourrais expliquer certaines différences de cap. Si, à l’occasion d’une vacation, j’entends le bruit violent des vagues taper sur la coque en même temps que le concurrent affirme que la mer est calme, je saurais que c’est du flan ! Je transmets tous ces éléments à François. Après, il en fait ce qu’il veut.

v&v.com : À quelques heures de l’arrivée, comment te sens-tu ?
J.P.R. :
J’essaye de me comporter comme tous les autres jours… Et c’est certain que je ne commencerai à me détendre que quand le bateau sera amarré aux Sables-d’Olonne ! C’est une lapalissade, mais cette course n’est terminée qu’une fois la ligne d’arrivée franchie. Une fois le bonhomme et le bateau sécurisés, on rentrera dans une autre phase : il sera temps pour l’équipe d’entourer François afin de gérer la pression médiatique. Avec Mich’, on a l’expérience de ces sollicitations médiatiques. On va être obligé d’en refuser certaines. On sera vigilant quant à l’état de fatigue de François et à ce qu’il ne se retrouve pas perdu. C’est une phase de transition vraiment importante, qui se gère en coordination avec le partenaire – en l’occurrence le groupe Macif.

v&v.com : Quels conseils lui donnez-vous ?
J.P.R. :
Avant le départ, François a déjà beaucoup échangé sur ce sujet avec Mich’ et moi. On a anticipé plusieurs scenarii : si ça se passe très bien, bien, moins bien ou mal. On lui a fait part de ce que l’on a déjà vécu ! Et maintenant, plus il va approcher de l’arrivée, plus on lui donnera d’informations sur le protocole et le déroulé des événements après l’arrivée.

v&v.com : La fin de course ne doit pas être évidente pour François, car les prévisions météo dans le golfe de Gascogne ne s’annoncent pas évidentes et il se trouve sous la pression d’Armel Le Cléac’h. Quel est son état d’esprit ?
J.P.R. :
En gros, il continue de faire ce qu’il fait depuis le départ : prendre les jours les uns après les autres. Simplement, il se montre plus vigilant car il y a plus de bateaux, plus d’OFNI et la traversée du golfe en hiver est réputée difficile. Pour ce qui est de la proximité d’Armel, ça ne change rien à sa façon de naviguer, puisque François navigue au contact quasiment depuis le début de la course. Il est au taquet depuis le 10 novembre et il est habitué à ce rythme !

v&v.com : François et Armel sont passés en mode Figaro, ils ne dorment plus…
J.P.R. :
Non, c’est impossible de ne pas dormir pendant quatre jours ! François doit continuer à gérer sa course comme d’habitude. Il doit rester dans sa routine. Ce serait une erreur de tout changer à 1 000 milles de l’arrivée ! Durant les vacations, il est d’ailleurs très clair sur le sujet : il se montre serein et certes, il commence à penser à l’arrivée, mais il y pense depuis le départ – puisque c’est son objectif !

v&v.com : Quels sont tes moments forts depuis le départ ?
J.P.R. :
La course de François s’est écoulée comme un long fleuve tranquille ! Il a tout le temps été dans le coup et a vécu le Vendée Globe de manière détendue. Moi, ce qui m’interpelle, c’est le niveau de performance et de combativité tenu par François et Armel depuis le début. Quelle intensité de course ! Je ne suis pas surpris, car on les avait vus à l’entraînement à Port-la-Forêt, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit à ce point ! Lors de la dernière édition, Mich’ avait déjà placé la barre très haut en remontant toute la flotte après un retour aux Sables… Mais cette année, son record va être battu.

Sérénité impérialeSur presque toutes les photos ou vidéos, François Gabart apparaît serein et souriant ! Image feinte ? «On ne peut pas tricher pendant trois mois !», s’exclame Jean-Paul Roux à ce sujet.Photo @ Vincent Curutchet Macif

v&v.com : Maintenant que l’arrivée approche, peux-tu nous dire si François a rencontré des pépins techniques ?
J.P.R. :
Non ! Au sein de l’équipe, on s’est aussi fixé une règle de confidentialité. D’autant que les bateaux d’Armel et de François sont très proches… Je peux juste te dire qu’il n’a rien eu de grave, sinon il ne serait pas là où il est. Il a eu quelques bricoles sans gravité, mais il suffit d’observer les trajectoires et les vitesses sur la carto pour en tirer des conclusions.

v&v.com : François a toujours donné le change quant à son état de forme, mais j’imagine que comme tous les skippers qui participent au Vendée Globe, il a eu quelques baisses de régime ?
J.P.R. :
Je n’ai jamais échangé avec lui là-dessus. Peut-être que oui, comme tout le monde, mais je ne l’ai jamais entendu se plaindre… Du reste, je ne crois pas qu’on puisse faire l’acteur pendant près de trois mois. Sa bonne humeur est quelque chose de vrai. Il est heureux d’être là où il est et sa principale motivation, c’est de prendre du plaisir !

v&v.com : Pendant ce Vendée Globe, on a clairement vu la jeune génération prendre le pouvoir…
J.P.R. :
Oui, la jeune classe a un peu bousculé la hiérarchie établie, mais c’est l’évolution naturelle de la vie. François et Armel ont imprimé leur rythme et ont mis un coup de pied dans la fourmilière ! Ceci dit Jean-Pierre (Dick, ndlr) n’était pas loin et était vraiment dans le coup avant d’avoir tous ses problèmes

v&v.com : Comment vois-tu l’arrivée de François ?
J.P.R. :
Quel que soit son résultat, j’espère qu’elle sera belle et marquante mais les conditions ne s’annoncent pas bonnes ! Toute l’équipe veut que François s’éclate et profite de ce moment exceptionnel. On s’y prépare et comme le public, on va vivre quelque chose de fort, mais sans aucune commune mesure avec ce que François va ressentir.

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