Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe 2012-2013 / J+51

Vendée Blog : Le jour sans nuit

A 600 milles du cap Horn, François Gabart et Armel Le Cléac’h ont contenu le retour de Jean-Pierre Dick dès qu’ils ont obliqué sur le 56°30 Sud : il devraient entrer dans l’Atlantique mercredi avant le lever du soleil après 52 jours et demi de mer. En cette fin d’année, toute la flotte aligne les milles dans un bon flux de secteur Ouest qui devrait favoriser de belles empoignades jusqu’à la Terre de Feu.
  • Publié le : 31/12/2012 - 09:30

Classement du lundi 31 décembre à 9 heures
1- François Gabart (Macif) à 7 609 milles de l’arrivée
2- Armel Le Cléac’h (Banque Populaire) à 13,5 milles du leader
3- Jean Pierre Dick (Virbac Paprec 3) à 322,3 milles
4- Alex Thomson (Hugo Boss) à 906,6milles
5- Jean Le Cam (SynerCiel) à 2 006,7 milles

Banque PopulaireLes duettistes n’en finissent pas de se passer le relais : depuis la porte de Crozet, il y a plus de trois semaines, François Gabart et Armel Le Cléac’h ne se sont séparés que de 50 milles au maximum et ont échangé le commandement une vingtaine de fois ! Il restera 7 000 milles à parcourir jusqu’aux Sables-d’Olonne quand les deux leaders entreront dans l’Atlantique. Photo @ Jean-Marie Liot DPPI / Vendée Globe

C’est probablement la plus belle nuit dans les mers du Sud que François Gabart (Macif) et Armel Le Cléac’h (Banque Populaire) ont vécue : un ciel presque dégagé, une lune énorme, une luminosité exceptionnelle, un coucher de soleil qui dure une éternité pour se transformer en lever quelques instants plus tard, une pureté atmosphérique que l’on ne retrouve que sur les plus hauts sommets du monde…

A peine 800 milles les séparent du continent antarctique ! Peu nombreux sont ceux qui ont défriché ces eaux d’un bleu si profond que certains y ont laissé leurs âmes. C’est un privilège rare que de distinguer au loin cette luminescence australe, ce reflet céleste de la banquise et des glaciers polaires
 

Le miroir glacé

Balayé par une brise de Nord-Ouest d’une vingtaine de nœuds, le Pacifique déroule sa longue houle pour aborder la dernière ligne droite vers son frère Atlantique : 600 milles encore jusqu’au cap Horn, la borne majeure d’un tour du monde. Alors quand les conditions météorologiques sont aussi favorables et maniables, les longs jours et les toutes petites nuits se savourent comme un réveillon. Il n’y a que quelques blocs de glace qui crispent les estomacs et la présence d’un compagnon de route a tout d’un cataplasme.

Dans moins de 48h, François Gabart et Armel Le Cléac’h vont passer dans un autre monde : d’une vision horizontale pour traverser les mers du Sud, ils vont basculer dans une ascension verticale pour rallier l’arrivée.

Positions du 31 décembre à 9hLes deux leaders ont circonscrit l’hémorragie de milles, mais Jean-Pierre Dick est toujours un poil plus rapide et le petit temps attendu au passage du cap Horn lui laisse l’espoir de recoller à moins de 250 milles. Derrière, Bernard Stamm revient très fort sur Arnaud Boissières, alors qu’il leur reste 3 500 milles jusqu’au détroit de Drake.Photo @ Addviso & Supersoniks

Les systèmes météorologiques qui les ont poussés depuis le cap de Bonne Espérance vont désormais les bousculer par le travers… Le rayonnement polaire qui les a accompagné depuis près d’un mois va s’éteindre progressivement pour raccourcir les jours. Sur la route du Horn, il n’y a plus qu’un petit front qui va les rattraper dès ce lundi soir pour une dernière accélération et un empannage avant de parer la Terre de Feu. Un ciel dégagé, une mer apaisée, une brise d’une quinzaine de nœuds et un lever de soleil dans le détroit de Le Maire pour s’extraire du Pacifique et remonter vers les Malouines.
 

Ça pousse derrière…

Jean-Pierre Dick (Virbac Paprec 3) devrait bénéficier de conditions similaires avec un tout petit peu plus de pression durant ce lundi, mais un peu moins demain et un (ou plusieurs) empannages à gérer avant d’embouquer le détroit de Drake. Se maintenir à moins de 300 milles serait une excellente opération pour le Niçois qui devrait profiter de l’arrivée d’un front jeudi sur la pointe sud-américaine pour grappiller encore du terrain, mais l’apparition d’un minimum dépressionnaire sur les Malouines en fin de semaine pourrait l’inciter à prendre un autre chemin le long des côtes argentines. Il y aurait ainsi un éclatement du trio dès l’entrée en Atlantique.

Et derrière, Alex Thomson (Hugo Boss) qui va respecter la dernière porte Pacifique vers midi ce lundi, va bénéficier d’un fort flux de Nord-Ouest à l’approche d’un front : ce régime puissant ne devrait pas le lâcher jusqu’à la Terre de Feu et même après. Le Britannique qui réalise un parcours superbe malgré ses ennuis techniques peut même espérer gratter une bonne centaine de milles au passage du Horn.
 

La deuxième vague

1 000 milles plus loin, Jean Le Cam (SynerCiel) conforte sa position de leader du groupe central : une grosse dépression en formation sur les Soixantièmes est au menu de la semaine avec un régime puissant de Nord-Ouest tournant à l’Ouest puis au Sud le week-end prochain. Pas de repos en perspective puisque ses poursuivants seront aussi dans le même système et comme cette grosse perturbation s’installe durablement au large de la Terre de Graham, c’est un Pacifique mouvementé qui attend le nouveau « club des cinq ».

Une bonne nouvelle pour Bernard Stamm (Cheminées Poujoulat) car son plan Juan Kouyoumdjian semble particulièrement à l’aise dans la forte brise : le Suisse a déjà en ligne de mire Arnaud Boissières (Akena vérandas) qui n’est plus qu’à une quarantaine de milles devant. Avec Javier Sanso (Acciona), Dominique Wavre (Mirabaud) et Mike Golding (Gamesa) à une journée devant, le duo des anciens "Ministes" a un bel objectif au programme de ce Pacifique… Le duel en tête est certes prenant et surprenant, la bataille au centre va réserver encore bien des surprises !

Soleil couchant sur Team PlastiqueJean-Pierre Dick (Virbac Paprec 3) : "Je rêve d"un chauffage pour réduire l"humidité. Mes pieds sont endoloris, j"ai des hématomes sous cutanés avec le froid, l"humidité et les chocs. Lorsque je sors manœuvrer, je protège mes mains avec de gros gants de pêche car j"ai déjà des cals dessus, elles deviennent rêches à force de tirer sur les bouts ! Je passe donc beaucoup de temps à l"intérieur. A l"extérieur, il fait gris, le ciel est nuageux, c"est très brumeux, la mer est grise et houleuse."Photo @ Alessandro di Benedetto


«Où l'on pense aux mamans»

Les lundis, Jean-François Coste – sur la base de ses souvenirs du premier tour du monde en solitaire sans escale qu’il a disputé en 1989 – apporte un éclairage sur les conditions de vie, sur l’état d’esprit, sur les sensations géographiques, climatiques, psychologiques que les concurrents de cette septième édition du Vendée Globe rencontrent ou vont rencontrer…
 

Mama Rosa habitait depuis qu'elle était toute petite, dans une cabane en bois sur l’île du cap Horn. Quand je l’avais rencontrée, il y a une vingtaine d’années, elle avait déjà plus de cent ans.
Sa mère l’avait laissée toute jeune dans cette île déserte pour qu’elle échappe aux bandits à la peau blanche qui, à l’époque, tuaient les derniers hommes libres pour les remplacer par des moutons.
En l'abandonnant, sa mère lui dit :
"Ecoute Rosa, les hommes sont devenus fous. Depuis des lunes et des lunes, ils nous pourchassent de l'Océan gelé du Nord en passant par les plateaux chauds du centre du continent. Maintenant, nous sommes arrivées avec nos pirogues au bout de notre voyage. L'île du cap Horn où je te laisse est la dernière terre de la Terre et nous ne pouvons fuir plus loin : après il n'y a plus que les ténèbres.

Et toi, Rosa, tu es la dernière née de la tribu et je t’abandonne pour te sauver car je vais rejoindre mes hommes qui se battent. Et pour ne pas que les dieux oublient que notre tribu, celle des Alakalufs, était une grande et forte tribu de nomades de la mer, il faudra que toutes les nuits tu allumes un grand feu du côté du Sud pour éclairer la mer sans limites et cette lumière indiquera la fin de la Terre."

Rosa ne revit jamais plus sa mère et tint sa promesse. Toutes les nuits, elle allumait un grand feu face à la mer.
Au début, elle voyait parfois de longs vaisseaux avec trois, quatre ou cinq mâts qui, des jours et des jours, essayaient péniblement de dépasser sa petite île. Quelques mois après, ils revenaient dans l'autre sens, le vent par l’arrière, fiers et fringants avec leurs cales pleines de charbon de Valparaiso ou de blé de Californie.
Chaque jour, elle en voyait un comme ça ou alors c’étaient d’autres beaucoup moins rutilants qui dégageaient l’odeur des pauvres baleines que son équipage venait d’harponner dans les mers du Sud.
Ils n’avaient pas de moteur ces bateaux-là et demandez-leur à ceux de leur équipage qui sont encore parmi les vivants, demandez-leur combien ils étaient contents quand ils voyaient enfin, après des semaines de navigation, une minuscule lueur surgir du néant.


Mais, petit à petit, Rosa en vit de moins en moins. D’après ce qu’on disait, un Français, dans le Nord, avait ouvert un chemin pour bateaux à travers la terre et Rosa n’avait plus à regarder chaque jour qu'une mer vide. Son feu de bois quotidien ne servait plus à rien.
Mais fidèle à sa propre promesse, elle partait consciencieusement chaque matin ramasser des branches dans les recoins de son île et quand le soleil s’était couché, elle y mettait le feu sur la falaise la plus élevée. Bien des années passèrent et Rosa continuait, jour après jour, à jeter sa lumière sacrifiée à travers les ténèbres de la nuit.

Et puis, il y a quelque temps, dans l’année de ses cent ans, elle aperçut un petit bateau.
Oh, il n’avait rien à voir avec ceux qu’elle avait pu scruter quand elle était enfant. Avec un mât seulement et tout petit sur l’horizon. Mais magnifique avec ses belles couleurs brillantes, son équipage jeune et décidé et ses voiles bariolées comme elle n’en avait jamais vues. Il ne transportait aucune cargaison et n’avait comme odeur que celle de l’aventure, du sel et du vent. Et puis en vint un autre et encore un autre. Ils venaient comme autrefois de l’autre côté des océans.

Et Rosa était contente, elle retrouvait à la fin de son passage sur la terre sa raison de vivre. Et chaque année, bon an mal an, d’autres de ses protégés, seuls ou en groupe, remplissaient à nouveau sa mer. Elle ne connaissait pas leurs visages mais elle savait qu’ils étaient apaisés quand leurs yeux apercevaient son petit feu là-haut sur la falaise.
Cela fait longtemps que je ne suis pas retourné sur l’île du cap Horn et je ne crois pas que Rosa soit encore en vie. Mais je sais que son feu de fagots a été remplacé par une autre fée, plus jeune, installée sur un pylône en fer par les éleveurs de moutons, car il y a toujours une lumière allumée. Alors, futurs marins de toutes les terres, sachez qu’au plus profond de la nuit noire, sachez que la petite lumière de Mama Rosa brûlera tous les soirs pour vous aussi, pour vous montrer où est le bout de vos rêves.
Bon, on rentre à la maison, c'est très long mais c'est bon la lenteur.
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