Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe 2012-2013 / J+37

Vendée Blog : l’effet miroir

Le Pacifique qui s’annonce serait-il un remake de l’Indien qui se termine ? Si on en juge par l’apparition du cyclone tropical Evan sur les Fidji et qui va descendre sur la Nouvelle-Zélande cette semaine, il y aurait comme un effet miroir… Claudia avait scindé la tête de course, ce nouveau venu en fera-t-il de même sur les clans qui se sont recomposés ce week-end ? En tous cas, les deux leaders virevoltent en tête et n’ont fait que créer de l’écart : la fuite commence à s’endiguer, mais pour combien de temps ?
  • Publié le : 17/12/2012 - 07:11

Classement du 17 décembre à 5h
1-François Gabart (Macif) à 12 844,6 milles de l’arrivée
2-Armel Le Cléac’h (Banque Populaire) à 28,1 milles du leader
3-Jean Pierre Dick (Virbac Paprec 3) à 400,4 milles
4-Alex Thomson (Hugo Boss) à 747,7 milles
5-Bernard Stamm (Cheminées Poujoulat) à 822,6 milles

Initiatives-coeur dans une grosse vagueDe la tête de flotte à la queue, tous les solitaires se font brasser ces dernières heures et l"ambiance shaker va continuer plusieurs jours encore avec quelques brèves pauses. Pour Tanguy de Lamotte, l"océan Indien commence à prendre ses couleurs estivales : du gris, du vent, du froid...Photo @ Jean-Marie Liot DPPI / Vendée Globe

Ouf ! Il y a eu un moment d’incertitude quand les deux leaders sont partis comme des balles en laissant sur place leurs poursuivants mal en point entre anticyclone et ex-cyclone. De la divergence des trajectoires est venu un doute sur la possibilité d’un retournement de situation alors que les deux premiers filaient grand train vers la dernière porte des glaces australienne, au Sud de la Tasmanie, véritable entrée dans le Pacifique. Mais non : Claudia a créé bien des coupures entre les groupes, mais au final, elle n’a fait que redistribuer les cartes et recomposer des « familles » qui s’étaient séparées sur un malentendu météorologique. Il en est ainsi de Jean-Pierre Dick (Virbac Paprec 3), un temps en ballottage défavorable au gré de hautes pressions malignes et frigorifiques, mais qui va rejoindre le Pacs suisso-britannique parti vivre sous des latitudes plus tempérées mais nettement plus agitées…

Positions du lundi 17 décembre à 5hCe lundi matin, les deux leaders ont empanné de conserve au milieu de la nuit : direction l’extrémité Est de la porte australienne orientale. La brise a molli sur les Cinquantièmes alors qu’une nouvelle dépression australe pousse le groupe du milieu. Le passage sous la Tasmanie donnera une idée plus réaliste des écarts entre les solitaires. Photo @ Addviso & Supersoniks

Solitaires solidaires

Car si le Vendée Globe est avant tout une course en solitaire, les skippers n’aiment pas tant être si seuls au bout du monde : avoir un concurrent près de chez soi, c’est construire des objectifs à court terme quand il reste plus de la moitié d’un parcours à avaler. Alors ça bouge, ça avance et ça recule, ça se disperse et ça se retrouve, au gré des portes des glaces qui certes, limitent les grandes envolées polaires au milieu des icebergs, mais redonnent aussi du tonus quand les trajectoires convergent et se croisent. Le retour spectaculaire de l’Espagnol est de ce point de vue une super nouvelle car il va y avoir du match chez les quinquagénaires de l’empire du milieu…

Situation isobarique sur l’océan Indien dimanche 16 décembreL’océan Indien est très perturbé et les fronts succèdent aux fronts avec une forte activité dépressionnaire sous la Tasmanie. Ce remue-ménage semble se calmer ces jours prochains et se transférer vers le Pacifique qui s’annonce très agité dans les semaines à venir.Photo @ Météo australienne

D’accord, la chenille processionnaire ne fait que s’étirer pour atteindre la dimension d’un océan (3 800 milles sépare le leader de la lanterne rouge !), mais c’était déjà le cas lors des précédentes éditions. Non ce qui rassure, c’est que la folle cavalcade de François Gabart (Macif) et d’Armel Le Cléac’h (Banque Populaire) va continuer et leur duel prendre de l’intensité. Mais derrière, ça se bouscule aussi au portillon par grappes qui se font et se défont. Et elles sont loin encore les digues de la Chaume et des Sables d’Olonne… Pas de cavalier seul et plein d’obstacles à franchir avant d’imaginer un tiercé ! Les batailles des trois groupes avec Gabart-Le Cléac’h en ouvreurs, Dick-Thomson-Stamm au centre, et le quatuor international Le Cam-Golding-Wavre-Sanso, ne sont pas prêtes de nous lasser.

Situation isobarique sur l’océan Pacifique dimanche 16 décembreConfiguration assez classique du Pacifique à l’approche de l’été austral, mais l’apparition du cyclone Evan qui va descendre sur la Nouvelle-Zélande va chambouler le schéma. Les dépressions australes entre l’Antarctique et la Tasmanie (en bas à gauche) vont faire remonter l’anticyclone 1026 hPa qui va ensuite laisser passer l’ex-cyclone…Photo @ Météo austalienne

Du temps au temps

Côté passage névralgique, le cap Leeuwin donne le tempo : François Gabart était le premier à franchir sa longitude après 34j 10h 23’, soit près de trois jours de mieux que Michel Desjoyeaux en 2008 (37j 07h 23’). Et ce malgré 300 milles de plus au compteur du parcours puisque les portes des glaces ont été remontées sur le 40°S, au Nord des Kerguelen… Quand on sait que le vainqueur de la dernière édition du Vendée Globe avait franchi l’antiméridien en 43j 23h 33’ pour finir en 84j 03h 09’ aux Sables d’Olonne, l’idée de faire le tour du monde aussi vite que Philéas Fogg et Passepartout n’est plus du domaine de l’impossible ! Certes en 2008, ils étaient encore quatre à se bagarrer avec moins de cinq heures d’écart au passage de ce deuxième cap, mais quand on est deux, on va toujours plus vite…

Image satellite du Pacifique Ouest dimanche 16 décembreLe cyclone Evan est très visible en haut à droite tandis que Claudia se meurt sous le cap Leeuwin. Temps à grains sous la Tasmanie et front marqué entre Sydney et l’île Stewart. Cela annonce beaucoup de mouvements sur l’entrée du Pacifique.Photo @ Naval Research Laboratory

Or Armel Le Cléac’h passait en 34j 12h 13’, à peine deux heures de delta ! Avec 30h05’ de décalage, Jean-Pierre Dick pointait en troisième position au Sud du cap Leeuwin, Alex Thomson (Hugo Boss) comptabilisait 35h20’ de retard et Bernard Stamm (Cheminées Poujoulat) 36h35’. Des deltas conséquents, mais pas encore rédhibitoires quand il reste plus de 12 000 milles à parcourir : la mi-parcours approche à grand pas puisqu’elle n’est qu’une journée après le passage au Sud de la Tasmanie, à l’entrée de l’océan Pacifique…

Image satellite du sommet des nuages Cette image donne l"altitude du sommet des nuages convectifs et des nuages de niveau supérieur dans un format de code de couleurs. Elle est basée sur une combinaison du modèle de prévision atmosphérique NOGAPS et des données de satellites géostationnaires. On note au centre de l’image, la tache jaune du cyclone Evan qui balaye actuellement les îles Fidji…Photo @ NOGAPS

Reconstitution de ligues dissoutes

En attendant cette ligne imaginaire où les solitaires commencent à « rentrer à la maison », François Gabart et Armel Le Cléac’h ont empanné en milieu de nuit dernière (en plein jour Indien !) en même temps ou presque : par 53°20 Sud, les deux leaders vont pouvoir se réchauffer dans une brise d’Ouest nettement moins glaciale que le flux de Sud-Ouest des trois précédents jours !

Prévisions isobariques pour le 17 décembre à 5hLes deux leaders sont dans le flux d’Ouest qui souffle sous la Tasmanie alors que Claudia est encore active sous le cap Leeuwin et qu’une nouvelle dépression australe la suit. En haut à droite, le cyclone Evan fait déjà son apparition sur les archipels mélanésiens.Photo @ Météo austalienneCar on a beau être à quatre jours du solstice d’été austral, il ne fait qu’à peine 8°C au zénith du soleil dans ces régions inhospitalières même si les nuits sont de plus en plus courtes dans les Cinquantièmes…

Normalement, Jean-Pierre Dick va aussi enclencher sa manœuvre ce lundi pour viser la dernière porte australienne dans une brise d’Ouest beaucoup moins instable que ce week-end avec moins de grains mais une mer encore hachée. Plus au Nord (750 milles !), Alex Thomson et Bernard Stamm ne sont pas en reste côté brise puisque Claudia les pousse en se désagrégeant : ils devraient avoir un léger passage à vide avant que la nouvelle dépression australe qui propulse le groupe suivant, ne vienne les rattraper.

Prévisions isobariques pour le 20 décembre à 5hL’anticyclone australien prend ses aises ce qui ne va pas faire les affaires des quatre retardataires. Mais entre la Tasmanie et le Sud de la Nouvelle-Zélande, un régime puissant de Nord-Ouest va baptiser les nouveaux venus dans le Pacifique : plus de 40 nœuds fichiers annoncés !Photo @ Météo austalienneLe duo suisso-anglais pourra alors commencer sa longue descente vers la Nouvelle-Zélande et converger ainsi sur le sentier Indien de Jean-Pierre Dick. Le regroupement est prévu pour dans deux jours et demi.

 

Un nouveau phénomène

Les deux leaders vont entrer en Pacifique dès mardi et leur descente vers l’île Stewart (au Sud de la Nouvelle-Zélande) s’annonce encore très véloce : le flux de Nord-Ouest attendu mercredi midi va dépasser les 40 nœuds fichier ! Il va de nouveau y avoir 24h extrêmement toniques quand cette dépression australe va se compresser sur l’île antipodienne…

Prévisions isobariques pour le 23 décembre à 5hDimanche prochain, le cyclone Evan s’est transformé en dépression et atteint le Nord de la Nouvelle-Zélande : sa trajectoire future l’emmène vers les Quarantièmes Rugissants en scindant l’anticyclone zélandais en deux. Un peu comme cela s’est déroulé pour Claudia dans l’océan Indien…Photo @ Météo austalienneTous les poursuivants vont être intéressés par le phénomène, mais la plupart seront derrière le front avec plutôt de l’Ouest trente nœuds. En revanche, ce qui apparaît plus inquiétant est la descente du cyclone Evan qui circule ce lundi sur les îles Fidji : comme pour Claudia, le système tropical va s’insérer dans une bande nuageuse sortant de l’Australie en fin de semaine pour aller frapper Auckland avant de continuer sa trajectoire vers les Quarantièmes Rugissants.

Comme Claudia, ce cyclone va perdre de son intensité en arrivant sur les eaux plus froides du Pacifique Sud, mais il faudra s’attendre à une ligne de grains assez violente et ce sont de nouveau les quinquas qui vont en subir les conséquences le week-end prochain. D’ici là, cette bulle de chaleur aura peut-être changé d’avis, mais les solitaires ont déjà pris en compte cette nouvelle apparition impromptue sur les Quarantièmes. Disons que l’objectif à moyen terme des huit premiers est de sortir sans dégâts des eaux néo-zélandaises pour surfer sur la grande houle du Pacifique : il reste plus de 6 000 milles à parcourir entre la Tasmanie et le cap Horn et il y a encore bien du remue-ménage à attendre en tête de la course…

Distances sur 24h (5ème semaine)

Distance en 24h (5ème semaine)Après la porte d’Amsterdam, la tête de course implose alors que les écarts sont inférieurs à 200 milles : la venue de Claudia impose à Stamm et Thomson de rester sur le 40°S quand les trois premiers peuvent plonger vers le Sud-Est. Rattrapé par les hautes pressions, Dick ne peut suivre le rythme des deux leaders puisqu’il n’a plus la même force de vent. Au passage du cap Leeuwin, les cinq solitaires retrouvent des conditions de glisse identiques.Photo @ Magnus Henderson V&V

Ecarts au premier (5ème semaine)

Écarts au 1er (5ème semaine)Le 32ème jour de course sonne le glas du groupe de tête : Gabart et Le Cléac’h s’échappent vers la porte australienne et Thomson et Stamm perdent 600 milles en trois jours ! Cette fracture australe semble difficile à combler ces prochains jours, du moins aussi rapidement qu’elle s’est ouverte. Mais à l’entrée du Pacifique, une nouvelle dépression va propulser tout le groupe…Photo @ Magnus Henderson V&V

Comparatif des Vendée 2008 et 2012

Comparatif des Vendée 2008 et 2012A l’exception du passage de la porte de Crozet le 27ème jour, Armel Le Cléac’h est toujours plus rapide que Michel Desjoyeaux dans l’océan Indien. Depuis le départ des Sables d’Olonne le solitaire 2012 accumule douze journées à plus de 400 milles quand le vainqueur de 2008 n’en réalise que cinq. Depuis les Sables d’Olonne, Armel a parcouru 1 400 milles de plus sur l’eau que Michel, dont 700 milles de plus sur la section Bonne Espérance-Leeuwin...Photo @ Magnus Henderson V&V

 

Javier Sanso dans l"IndienJavier Sanso (Acciona 100% EcoPowered) : "Les dernières 24 heures ont été des plus prenantes : matossage, changement de voiles, 3 ris sous 50 nœuds, cinq empannages... Je suis fatigué car j"ai fini trempé plusieurs fois. Je ne m"attendais pas à ce que le front provoque tant de vents mais par ici, il faut penser à augmenter de 20% la prévision, autrement on risque de se faire pincer les doigts... Encore une autre porte à passer : je fais cap vers le Pacifique. J"y arriverai d"ici 12 à 14 jours..."Photo @ Javier Sanso Vendée Globe

 

« D’où viennent-ils ? De l’incommensurable. Il faut à leurs envergures le diamètre du gouffre. Leurs ailes démesurées ont besoin du recul indéfini des solitudes. L’Atlantique, l’Indien, le Pacifique, ces vastes ouvertures bleues, voilà ce qui leur convient. Ils les font sombres. Il y volent en troupes (…)
Ils sont là, farouches. Ils préméditent les désastres. Ils ont pour labeur l’enflure éphémère et éternelle du flot. Ce qu’ils peuvent est ignoré, ce qu’ils veulent est inconnu. Ils sont les sphinx de l’abîme ; et Gama est leur Œdipe. Dans cette obscurité de l’étendue qui remue toujours, ils apparaissent, faces de nuées. Qui aperçoit leurs linéaments livides dans cette dispersion qui est l’horizon de la mer, se sent en présence de la force irréductible. On dirait que l’intelligence humaine les inquiète, et ils se hérissent contre elle. L’intelligence est invincible, mais l’élément est imprenable. Que faire contre l’ubiquité insaisissable ?
Le souffle se fait massue, puis redevient souffle. Les vents combattent par l’écrasement et se défendent par l’évanouissement. Qui les rencontre est aux expédients. Leur assaut divers et plein de répercussions, déconcerte. Ils ont autant de fuite que d’attaque. Ils sont les impalpables tenaces.
»

Victor Hugo (Les travailleurs de la mer)