Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

Vendée Globe 2016

Eric Bellion : «Je veux prouver que la différence est une force !»

Kifouine, Défi Intégration et Team Jolokia, c’est lui. A 37 ans, Eric Bellion a décidé de se lancer dans le Vendée Globe. Pas pour gagner, mais pour prôner des valeurs – différence et diversité. Rencontre.
  • Publié le : 03/03/2014 - 00:01

Eric Bellion A 37 ans, et après un premier tour du monde, Eric Bellion veut se lancer dans le Vendée Globe. Photo @ Chloé Henri-BiabaudEn couv’ au Cap !En couverture de Voiles et Voiliers – et devant le cap Horn – à bord de Kifouine, voilier de 8,60 mètres ! Photo @ V&V - KifouineA Voiles et Voiliers, nous le connaissons depuis plus de dix ans. Ajoutons que nous aimons bien Eric, rencontré lors de cet incroyable tour du monde «style Damien» par les grands caps, réalisé entre 2003 et 2006 sur un voilier «roots» de 8,60 mètres, Kifouine, en compagnie de deux copains de fac. Depuis, de l’eau a coulé sous les quilles, et Eric Bellion a enchaîné avec succès les projets faisant l’éloge de la différence et de la diversité : le Défi Intégration et le Team Jolokia.

A 37 ans, cet excellent skipper - qui ne se revendique pas professionnel de la course au large pour autant - est également formateur en management handicap et diversité, ou consultant en mécénat et communication. Son nouveau défi : participer au Vendée Globe 2016.

D’un charisme désarmant, incroyablement déterminé et bourré d’idées innovantes, Eric ne laisse jamais indifférent. Outre sa belle gueule et son sens du contact, il séduit le plus naturellement du monde aussi bien les décideurs que les grands navigateurs. Rencontre à propos de ce projet aussi original que pensé, forcément solidaire… et qui va faire causer !

 

voilesetvoiliers.com : Après Kifouine, Défi Intégration et Team Jolokia, il paraît que ton prochain défi est de disputer le Vendée Globe 2016. Vrai ?
Eric Bellion :
Parfaitement vrai !

vetv.com : C’est ton rêve ?
E.B. :
C’est non seulement le rêve absolu, mais un défi personnel exaltant. Et l’aventure ultime ! C’est aussi un formidable privilège d’imaginer d’en être et de se donner les moyens d’y parvenir. Et depuis mon tour du monde en croisière avec deux copains sur Kifouine à la fin de mes études, j’ai envie de retourner dans le grand Sud… et en course. Paradoxalement, le Vendée Globe est une course en solitaire, mais avant d’aller vivre trois mois seul en mer c’est d’abord et surtout un projet d’équipe, et ça me plaît beaucoup.

vetv.com : Cela signifie donc que tu passes la main sur Team Jolokia ?
E.B. : Oui. Le projet est sur des rails. Nous sommes en train d’achever la sélection du nouvel équipage pour la saison 2014, et Pierre Meisel, un mec formidable avec qui je travaille depuis 2009, prend la tête du bateau. Nous avons déjà appris beaucoup lors de la saison 2013 avec un équipage vraiment top. À bord de ce véritable laboratoire social et managérial nous voulons aller encore plus loin dans l’expérimentation de la différence comme facteur de performance. Pas de doute vous allez en entendre parler !

Un cap franchiPhoto souvenir sur Défi Intégration au passage du cap de Bonne-Espérance, lors du record Lorient-île Maurice.Photo @ Défi Intégrationvetv.com : Depuis ce tour du monde par le chemin des écoliers permettant notamment à 45 infirmes moteur cérébraux de larguer les amarres, tu privilégies toujours les projets qui font l’éloge de la différence. Pourquoi ?
E.B. : Pourquoi ? Tout cela a commencé par un hasard de la vie. Sur Kifouine, on a voulu partager la chance qu’on avait à 26 ans de partir autour du monde et ainsi réaliser un rêve de gosse. On avait aussi un peu la trouille de se perdre, de ne pas revenir, et c’était un moyen de garder un pied sur la terre… De plus, enfant, j’ai souffert en écoutant mon père bègue me raconter le comportement des autres, les injustices, les brimades… et ça m’a marqué, m’a mis dans une certaine colère, et donné envie d’avancer. Il y a ce côté insupportable des cases où l’on te met pour se simplifier la vie. On passe à côté de choses essentielles et de gens fabuleux. Elle, elle a un handicap, lui, il vient d’une cité… et donc ce sont forcément des incapables, et on ne peut pas travailler ensemble. Bref depuis quinze ans, j’ai voulu démontrer que l’on était plus forts quand on allait chercher de la différence.

vetv.com : Comment alors continuer la démonstration en solitaire ?
E.B. : Le Vendée Globe c’est trois mois en mer pour trois ans de préparation. Je forme depuis des années des équipages de femmes et d’hommes tous différents. L’idée est d’appliquer maintenant cette démarche de performance à vingt entreprises pionnière de l’innovation humaine. Pendant ces trois ans, elles vont réaliser leur «Vendée Globe de l’humain» et s’enrichir de leurs différences. C’est pour les embarquer avec moi que j’ai créé le jeu managérial «Comme un seul homme». Sur l’eau, seul pendant trois mois, je ferai de mon mieux pour être le symbole de leur unité.

vetv.com : C’est par souci d’unité que tu t’associes également à l’Alliance Syndrome de Dravet ?
E.B. : Clairement. Lorsque j’ai découvert cette jeune association, portée par des parents dont les enfants sont atteints de ce syndrome, et qui sont démunis face à la maladie, et trop souvent dans l’isolement, cela m’a touché. C’est une épilepsie d’origine génétique rare et sévère (moins de 300 cas répertoriés en France, ndlr), réfractaire aux traitements, qui touche les enfants dès leurs premiers mois de vie. Elle s’accompagne le plus souvent de troubles associés, comme un déficit cognitif, des difficultés de comportement et un retard dans le développement psychomoteur. Aujourd’hui, il n’existe aucun traitement connu hors des traitements symptomatiques ayant pour but de limiter la fréquence et la sévérité des crises. Ces parents ont envie d’aller en parler sur le Vendée Globe, alors tous ensemble comme un seul homme pour les aider !

Jolokia au FastnetLe VO70 Jolokia (ex-Djuice Dragons), skippé par Knut Frostad dans la Whitbread 2001-2002, ici au passage du célèbre phare lors du Fastnet 2013. Photo @ Daniel Forster Rolexvetv.com : Si tu devais résumer en quelques phrases les objectifs pour l’association ASD au travers d’une course comme le Vendée Globe, ce serait quoi ?
E.B. : Ce serait vivre, grandir et exister avec une épilepsie rare. Mais aussi identifier pour poser un diagnostic au plus tôt, accompagner pour adapter les réponses éducatives et sociales face au handicap, et enfin aider la recherche pour donner une chance à la guérison.

vetv.com : C’est essentiel pour toi de poursuivre ton engagement solidaire ?
E.B. : Pour moi, le Vendée Globe, c’est une vitrine géniale pour mettre en avant toutes ces réflexions, sur le rapport à soi, sur le rapport aux autres, la découverte du monde… et comment l’on peut mieux vivre ensemble. Je pense que quand tu fais le Vendée Globe, tu as une voix qui porte. Les gens écoutent plus car ils sont assez impressionnés par quelqu’un qui part tout seul sur les océans, affronter les tempêtes, et qui a un certain recul sur le monde. Et comme faire le tour du globe, ce n’est pas anodin, ton discours peut changer les consciences.

vetv.com : Tu as déjà des partenaires ?
E.B. : Non pas encore. Mais je secoue le cocotier et j’ai de très bons contacts et retours… Je cherche vingt entreprises pour faire le Vendée Globe de l’humain et avoir un échange collaboratif (voir encadré, ndlr). Les cinq premières ne devraient pas trop tarder. Ce n’est pas simple, car il faut une grosse débauche d’énergie. Mais j’ai eu la chance de rencontrer en 2008 un type exceptionnel, Gonzague de Blignières. Un investisseur pas comme les autres qui est en train de révolutionner la finance en France pour la rendre plus solidaire. C’est un passionné de sport, et par qui tout arrive. Il est sensible aux causes que je défends, et est assez fou pour mettre de l’argent au début quand personne n’y croit. Il finance en partie mes projets, et préside notamment Team Jolokia. J’ai une chance incroyable d’avoir croisé sa route.

Champagne !L’arrivée à Maurice après 68 jours de mer. Le bonheur de l’équipage se passe de commentaires ! Photo @ Défi Intégrationvetv.com : Quel est ton budget pour un tel projet ?
E.B. : Le budget pour chacune des vingt entreprises est de 65 000 euros annuel et sur trois ans, ce qui au final revient 3,9 millions d’euros.

vetv.com : Tu as déjà un 60 pieds IMOCA ?
E.B. : Pas encore, mais je cherche. J’aimerais un 60 pieds n’ayant pas plus de dix ans en 2016. Je suis en contact avec plusieurs navigateurs. Un bateau conçu pour une femme, ça m’irait très bien !

vetv.com : Le fait de n’avoir quasiment pas fait de solo ne t’inquiète pas ?
E.B. : Tu veux dire que je n’ai jamais fait de solo ! Forcément, je me pose beaucoup de questions mais non ça ne m’inquiète pas trop. J’ai bien progressé en manœuvre sur tous les bateaux que j’ai menés dernièrement, souvent en équipage réduit, et le solitaire m’attire plus qu’il ne m’angoisse. En fait je rêve de passer près de 100 jours tout seul sur l’océan. C’est un tel luxe de pouvoir faire ce choix !

vetv.com : J’ai cru comprendre que tu allais intégrer l’écurie Mer Agitée de Michel Desjoyeaux. Vrai ?
E.B. : Vrai ! J’ai rencontré Michel plusieurs fois et le courant est très bien passé. J’ai été touché par son accueil sa disponibilité et son écoute. Je crois qu’il a été sensible à mon approche qu’il trouve intéressante et enrichissante pour des gens comme lui, trop souvent plongés dans la seule et unique compétition.

vetv.com : Cela signifie que Michel Desjoyeaux, double vainqueur du Vendée Globe, est séduit par ton parcours et ta démarche ?
E.B. : Oui, je crois qu’il est curieux de découvrir un regard différent sur l’intérêt de participer à une telle aventure humaine qu’est le Vendée Globe. Autant dire que ça me ravit ! Intégrer sa structure de course pour moi est non seulement la garantie d’avoir un bateau nickel (les quatre vainqueurs du Vendée Globe ont été préparés par Mer Agitée, ndlr), mais aussi de pouvoir bénéficier de conseils avisés dans tous les domaines, et préparer mon tour du monde dans les meilleures conditions.

A la barreInitiateur et skipper de Team Jolikia, Eric Bellion expérimente avec succès depuis plusieurs années l’éloge de la différence. Photo @ Martin Coudriet / Team Jolokiavetv.com : Pourtant, tu ne pars pas pour succéder à François Gabart ?
E.B. : Non (éclat de rire) ! J’ai une admiration sans borne pour des marins comme François Gabart Armel Le Cléac’h, Jean-Pierre Dick… mais je ne joue pas dans la même cour ! Mon objectif est de boucler le Vendée Globe, d’y prendre du plaisir et bien sûr de faire partager ce voyage initiatique.

vetv.com : On dirait un peu du Gérard Janichon dans le texte !
E.B. : Gérard, c’est mon mentor ! Mais il n’est pas le seul. Dans ce projet j’ai la chance d’être conseillé par des gens pour qui j’ai un immense respect : Isabelle Autissier, Patricia Ricard, Jean-Yves Bernot, Denis Horeau… Adolescent, Gérard était mon héros ! J’ai rêvé en lisant les aventures de Damien avec une lampe de poche sous les draps, l’heure du « couvre-feu » ayant été largement dépassée. Notre tour du monde sur Kifouine s’inspirait carrément de celui de Janichon et Poncet… et ça lui a plu. J’ai fait la connaissance de Gérard, et c’est la première personne à qui je me suis confié. Il a écrit le livre sur le Défi Intégration. Nous avons été étonnés d’avoir des parcours très similaires, à la différence que lui prétend qu’il date de l’époque noir et blanc et moi celle de la couleur. C’est lui qui racontera le Vendée Globe et pour moi, c’est une belle reconnaissance.

vetv.com : Est-ce que ton projet Vendée Globe 2016 peut se comparer à celui de Mécénat Chirurgie Cardiaque de Tanguy de Lamotte ?
E.B. : J’espère réussir un aussi joli parcours que celui de Tanguy et de Mécénat. Il a démontré avec une super équipe initiée notamment par Patrice Roynette, que l’on pouvait à travers l’aventure du Vendée Globe, impliquer le public, le faire rêver, sauver des enfants, et prendre du plaisir en mer. Si je parviens à faire la même chose et à mieux faire connaître l’association Syndrome de Dravet et les épilepsies rares, ce sera déjà une victoire.

vetv.com : Il paraît que Nonce Paolini, le PDG de TF1, te suit dans tous tes projets voile. Vrai ?
E.B. : Vrai. TF1 est un de mes tout premiers partenaires. C’est une entreprise vraiment très engagée sur ces valeurs humaines. J’ai rencontré Nonce quand il a souhaité s’investir aussi à titre personnel pour le Défi Intégration, et c’est vrai que le courant est tout de suite passé entre nous. Il nous soutient depuis pas mal de temps, est fidèle et croit à ces sujets… Il doit être hyper sollicité mais s’est toujours engagé à nous suivre et le fait.


Des skippers engagésArmel Le Cléac’h ou Jean-Pierre Dick ont accueilli des enfants Dravet à bord de leur bateau avant le dernier Vendée Globe. Photo @ ASD

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«Comme un seul homme» : une régate virtuelle originale entre 20 entreprises !

«Il s’agit de la première course des valeurs humaines de l’entreprise : l’égalité, la diversité, le handicap, la convivialité et l’esprit d’équipe. Depuis neuf ans que je fais des interventions dans des entreprises, j’ai constaté que ces sujets, pourtant clés pour la performance collective, n’intéressent pas grand-monde. Tu n’as jamais envie d’entendre parler du handicap, de la diversité ni à la pause de midi, ni le soir après le boulot… L’idée de ce Vendée Globe, c’est de proposer un projet attrayant et ludique qui fédère les collaborateurs autour de l’amélioration des rapports humains. À la clé : une source d’innovation, du bien-être personnel et de l’enrichissement collectif. J’ai donc créé un jeu qui s’appelle «Comme un seul homme». C’est une course virtuelle entre les vingt entreprises qui défendent leur valeur humaine phare. Les bateaux sont propulsés par les votes des collaborateurs et les trois premiers vont être soumis toutes les semaines au public, à des DRH, des communicants, des personnalités… Les couleurs du leader apparaissent chaque jour sur le bateau réel par le biais d’un pavillon hissé à l’arrière. En gros, plus tu investis sur l’humain, plus ta visibilité est exceptionnelle !»

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Eric Bellion en quelques dates

1976 : naissance à Versailles
1997 : école de management de Lyon
2000 : Copenhagen Business School
2003 : tour du monde sur Kifouine (40 000 milles)
2006 : Tara Expéditions
2007 : Défi Intégration (record océanique à la voile)
2007 : Institut Curie (chargé de partenariats)
2008 : Institut Océanographique Paul Ricard (responsable mécénat et communication)
2011 : Team Jolokia (Record SNSM, ArMen Race, Fastnet Race…)
2014 : démarrage du projet Vendée Globe
Contact : eric.bellion@americom.fr

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Dick, Le Cléac’h, Le Cam… ces autres marins qui soutiennent ASD

Depuis plus de trois ans, plusieurs régatiers de renom soutiennent Alliance Syndrome de Dravet – Claire Leroy, Jean-Pierre Dick, Armel Le Cléac’h, Jean Le Cam, Stéphane Christidis et Manu Dyen… Outre le fait de porter les couleurs de l’association, ils accueillent parents et enfants à bord avant les grandes courses (Vendée Globe, Transat Jacques Vabre, Route du Rhum, Mondial match-racing, JO…) et font un peu mieux connaître cette terrible maladie, afin de la diagnostiquer le plus rapidement possible et faire progresser la recherche pour la soigner. Jean-Pierre Dick (Virbac-Paprec), par exemple, vainqueur de la Palme Sodebo de la combativité lors du dernier Vendée Globe, a décidé de reverser une partie de son prix à l’association. Tout est dit.
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