Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

VENDÉE GLOBE

Vincent Riou : "Il faut savoir digérer son abandon"

En tête de la course, Armel Le Cléac'h a creusé l'écart sur Alex Thomson alors que Jérémie Beyou a subtilisé la 3e place à Paul Meilhat (voir le point au bas de cet article). Troisième, c'était la place de Vincent Riou avant son abandon le 22 novembre. Nous avons eu longuement le skipper de PRB au téléphone satellite, quelques heures avant qu’il ne s’arrête à Salvador de Bahía au Brésil. Après un troisième abandon consécutif en quatre participations (il avait été reclassé 3e en 2009 après avoir récupéré Jean Le Cam au large du cap Horn puis démâté à la suite de ce sauvetage, ndlr) alors qu’il effectuait une course splendide, le vainqueur du Vendée Globe en 2005, a dû abandonner après un choc avec un OFNI ayant détruit les deux paliers de sa quille. Le « malheureux » qui a tenu à ramener son bateau avec deux membres de son équipe technique n’élude aucune question, n’est pas du genre à manier la langue de bois et est plutôt « sans pitié » pour les aventuriers retardataires, qui font aussi la réussite du Vendée Globe, le grand public s’identifiant à ces amateurs. Quant à son avenir et une participation à un éventuel cinquième Vendée Globe, Riou se donne le temps de la réflexion avec son fidèle partenaire.
  • Publié le : 16/12/2016 - 07:00

autoportrait RiouAutoportrait de Vincent Riou peu de temps avant son abandon.Photo @ Vincent Riou/PRB/Vendée Globe
Voilesetvoiliers.com : On t’a très peu entendu depuis ton abandon. Déjà, comment ça va ?
Vincent Riou : Ca va plutôt bien. Je suis au large du Brésil en convoyage. Nous avons contourné l’anticyclone de Sainte-Hélène par l’Ouest, comme d’habitude. Ca fait partie du job de devoir ramener le bateau à bon port. Nous sommes trois à bord, et la vie est assez tranquille. L’idée, c’est de s’arrêter au Brésil plutôt qu’aux Açores (le routage les faisait arriver la veille de Noël, ndlr) où durant l’hiver, tu peux avoir du très mauvais temps. On va rentrer en France pour passer les fêtes en famille, puis de repartir début janvier convoyer PRB vers son port d’attache sans contrainte de temps.

Voilesetvoiliers.com : Tu as digéré ton énorme déception après cet abandon ?
V. R. : Je ne vais pas dire que ça a été facile. J’étais vraiment motivé, bien préparé, bien dans la course. Je n’ai pas molli pour rester dans le groupe de tête toute la première partie de la course et je sais très bien où je serais aujourd’hui si je n’avais pas connu ce problème technique (sans nul doute 3e, ndlr), et forcément c’est très décevant. Malheureusement, c’est la vie et de toute façon, il faut savoir digérer son abandon.

Voilesetvoiliers.com : Au Cap, vous avez effectué un check-up complet et effectué une réparation de fortune ?
V. R. : Non, pas du tout ! On a entièrement démonté les deux paliers de quille et on les a changés (lire plus bas le communiqué expliquant les causes de son abandon). A vrai dire, je pensais ne changer que le palier avant, mais quand on a démonté le palier arrière, il était encore plus endommagé que l’avant. On avait une pièce venue de France, et la seconde, nous l’avons fait faire sur place en Afrique du Sud. Ça a été une vraie opération commando, car en une semaine, on a dégréé, démâté, déquillé, changé les paliers, tout remis en ordre avant de repartir. Je n’avais pas spécialement envie de traîner plus longtemps sur place…

Voilesetvoiliers.com : Tu en sais un peu plus sur ces problèmes de paliers ?
V. R. : Ce qui est sûr, c’est que c’est compliqué ! Les rotules sont dans un matériau qui n’est sans doute pas approprié (du plastique, ndlr). Il va falloir mener une réflexion, car ce n’est pas normal que des paliers de quille se cassent ainsi au moindre choc, au moindre impact, même si, quand j’ai tapé, j’étais à 25 nœuds. Je trouve un peu ennuyeux qu’aujourd’hui on se retrouve à endommager des pièces comme ça pour une collision avec un poisson. Ça aurait été un conteneur, d’accord, mais là quand même… De toute façon, des saloperies, on n’arrête pas d’en rencontrer. Quand j’ai inspecté la quille, il y avait des traces de petits chocs partout, des éraflures… Bref, ça serait un peu plus robuste, ce ne serait pas plus mal. C’est toujours pareil. On traîne notre histoire de jauge entre anciens et nouveaux bateaux. On a changé les quilles mais pas forcement les systèmes autour.

Plan Verdier VPLPVainqueur de la dernière Transat Jacques Vabre avec Vincent Riou et Sébastien Col, le plan Verdier VPLP faisait très clairement partie des favoris.Photo @ JM Liot/DPPI/Vendée Globe
Voilesetvoiliers.com : Tu suis la course ou alors tu as décidé de décrocher ?
V. R. : Ah non ! Je suis la course toute la journée, car à vrai dire je n’ai pas grand-chose d’autre à faire. Je vois des choses intéressantes. Il y a une très belle course en tête de flotte. Dans les deux jours à venir (interview réalisée mercredi), il va y avoir un break dans une zone de hautes pressions et je ne serai pas surpris qu’Armel Le Cléac’h augmente son avance autour de 300 milles.

Voilesetvoiliers.com : Mais encore ?
V. R. : Moi quand je fais tourner des routages, je vois que si Armel arrive à bien gérer les prochaines heures, il est quasiment garanti d’avoir deux jours d’avance sur Alex au cap Horn ! Je le vois autour du 23 ou 24 décembre… Soit, si je calcule bien, en 46 ou 47 jours (Armel Le Cléac’h avait prévu de la franchir au bout de 52 jours si l’on tient compte du numéro de son sac d’avitaillement, ndlr). Selon mes routages toujours, le vainqueur sera aux Sables autour du 15 janvier. C’est dingue !

Voilesetvoiliers.com : Même s’il est loin des deux leaders, la superbe course de Paul Meilhat te conforte dans tes prédictions sur le potentiel des bateaux sans foils ?
V. R. : Je pense qu’Alex et Armel ont fait le break dans l’Atlantique Sud grâce aux foils et à des conditions météo plus que propices. Le foil marche à fond à partir d’une certaine vitesse. Quand tu vois qu’Alex a descendu l’Atlantique à 17,7 nœuds de moyenne, ça veut dire que son chrono a été non seulement très très rapide, mais hyper favorable aux foils.

Voilesetvoiliers.com : Et la météo a joué ?
V. R. : Carrément ! Dans le Sud et dans le vent fort, il n’y a pas d’énormes différences entre foilers et non foilers, et les écarts se stabilisent, mais là, ils ont surtout réussi à prendre une fenêtre météo qui était incroyable et ont laissé tout le monde derrière. C’était clairement une situation de routage qu’on avait identifié comme étant ingérable contre un foiler… et qui a été parfaite pour eux. N’empêche, il y avait moyen de ne pas être trop loin derrière. C’est ce qu’on avait dit au départ : c’est la météo qui ferait la différence. Elle leur a été favorable dans la descente de l’Atlantique, et notamment dans les alizés de Sud-Est… et du coup ils se sont barrés ! Ce qui est certain, c’est que la météo cette année a été prépondérante pour ceux qui avaient choisi de mettre des foils. Là, je suis en train de remonter l’Atlantique dans l’autre sens. On vient de faire huit jours sous spi dans 10 à 15 nœuds de vent. Face aux foilers, ça aurait été le même verdict et la même punition qu’à l’aller. On n’aurait pas pu faire grand-chose tant ils auraient été plus rapides.

PRB Le CapAu Cap (Afrique du Sud) PRB après son abandon et avant de repartir vers la France.Photo @ Eric Courly/Vendée Globe
Voilesetvoiliers.com : Que penses-tu de la course des deux leaders ?
V. R. : C’est superbe ce qu’ils font ! Armel est vraiment très impressionnant. C’est clairement le plus fort. Il a moins poussé son bateau dans ses retranchements, a une trajectoire très fluide. Il anticipe tous les coups. Quant à Alex, il est à la hauteur aussi. C’est vrai qu’il a un peu tapé dedans, qu’il a cassé un foil… mais pour moi il fait une performance remarquable.

Voilesetvoiliers.com : Tu avais dit avant le départ de cette 8e édition qu’elle serait celle de tous les écarts entre les professionnels et les amateurs. Tu t’attendais à voir le dernier à plus de 7 000 milles du premier après quarante jours ?
V. R. : Ah oui, là en revanche, ce qui est en train de se passer entre le premier et le dernier, je m’y attendais carrément et je l’avais dit. On savait que la flotte était complètement hétérogène. C’est incroyable, il y a des concurrents qui naviguent juste au-dessus de 10-11 nœuds quand d’autres sont toujours à 20 nœuds ! Forcément, ça crée une distance monstrueuse. On était plusieurs à avoir dit qu’il y aurait des écarts jamais connus encore sur le Vendée Globe, et ça se vérifie.

Voilesetvoiliers.com : La météo a quand même joué ?
V. R. : Oui, c’est vrai que ça a été un peu accentué par la météo. Il y a eu des passages à niveau dès le début de course, mais si tu veux être objectif, tu regardes entre Jérémie (Beyou) qui est 4e et le dernier, ça reste quand même monstrueux comme écart puisqu’il y a plus de 5 500 milles. De semaine en semaine, ça ne fait que creuser. S’il continue d’y avoir des flottes aussi hétérogènes, ça pourrait poser un problème pour la sécurité. Je pense qu’il va falloir peut-être envisager de faire comme sur les ultra-trails (courses de très longue distance à fort dénivelé en pleine nature et milieu hostile, ndlr).

Voilesetvoiliers.com : C’est-à-dire ?
V. R. : C’est-à-dire d’imposer des temps de passage. Ceux qui seront trop attardés tourneront à gauche et s’arrêteront au cap de Bonne-Espérance… Il y a un moment où ça va devenir trop compliqué de gérer une flotte aussi étendue. Dans certaines compétitions d’endurance extrêmement sélectives (La Diagonale des Fous à La Réunion, l’ultra-trail du Mont-Blanc…), quand les concurrents ne sont plus dans les temps, ils ne peuvent s’engager dans la partie du parcours la plus violente. Ils doivent jeter l’éponge. C’est ainsi.

PRB on boardVainqueur du Vendée Globe en 2005, Vincent Riou rêvait d’imiter Michel Desjoyeaux en faisant le doublé.Photo @ Eloi Stichelbaut/PRB
Voilesetvoiliers.com : Tu penses que le règlement de course du Vendée Globe pourrait évoluer ?
V. R. : Je ne suis ni à la direction de course ni au comité de course, mais simple concurrent. Mon sentiment, c’est qu’aujourd’hui la flotte est beaucoup trop disparate et qu’il faudra peut-être aussi travailler là-dessus à l’avenir.

Voilesetvoiliers.com : Tu veux dire qu’il faut revoir les qualifications par exemple et refuser les amateurs qui n’ont pas assez d’expérience ?
V. R. : Pour moi, il y a deux points : déjà, nous sommes plusieurs à penser que le niveau de qualification est trop faible et qu’il faut durcir tout ça. Il faut peut-être envisager une commission qui pourrait statuer sur la participation ou non de certains skippers. Ce qui est sûr, c’est que se qualifier pour le Vendée Globe aujourd’hui est super facile ! On peut même ne pas avoir besoin de faire une transat en solo (à condition d’avoir effectué une transat en double et en course plus un parcours de qualification libre de 1 500 milles en solo, ndlr), et je considère que c’est un problème. Le second point, ce sont les vieux bateaux (ceux de quinze ans et plus, ndlr). Il y a un moment où il faut les sortir du circuit. Je comprends bien sûr l’intérêt des armateurs et des sponsors, mais je trouve que sur ce point, le Vendée Globe est un peu laxiste.

Voilesetvoiliers.com : Pourtant, à ce jour, aucun amateur n’a encore sollicité de l’aide ?
V. R. : C’est vrai, mais il reste encore beaucoup de milles…

PRBLa seule photo du bord envoyée lors du convoyage retour.Photo @ V. Riou/PRB/Vendée Globe


Le point sur la course

Le Cléac’h a fait le break !

Ce vendredi matin au pointage de 5 heures, l’avance d’Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII) sur Alex Thomson (Hugo Boss) est passée à 368 milles ! Ce Vendée Globe complètement fou est en train de se décanter devant… et le double dauphin des deux dernières éditions vient de faire un premier vrai break. Mais parler de victoire pour le Breton alors qu’il reste plus de 9 000 milles à parcourir avant les Sables-d’Olonne, serait prendre des vessies pour des lanternes ! Ce dont on est sûr, c’est que le « chacal » poursuit un sans-faute absolu que ce soit dans la brise ou les zones de transition. À moins d’une grave avarie, il sera assurément très dur à battre cette année. Il pourrait même franchir le cap Horn l’avant-veille de Noël avec une avance de plus de 48 heures sur le Gallois, pulvérisant le chrono de 2012 de plus de six jours, même si certains routages donnent Thomson à une vingtaine d’heures seulement. Derrière, les poursuivants Eliès, Dick et Le Cam se remettent de la sévère dépression les ayant malmenés, tandis que Roura, Rich O’Coineen et Bellion avaient encore hier soir près de 50 nœuds dans la traîne de la tempête sur une mer casse-bateau. Pour ce quatuor, les jours à venir vers l’entrée dans le Pacifique devraient être un plus tranquilles. Enfin, dans le duel opposant Paul Meilhat à Jérémie Beyou pour le podium, le skipper de Maître CoQ, désormais troisième, a doublé celui de SMA cette nuit, mais les écarts restent très faibles et le match toujours aussi passionnant.

Classement vendredi 16 décembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 9 542 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 368,3 milles du premier

3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 1 233,5 milles
4.       Paul Meilhat (SMA), à 1 249,5 milles       
5.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), à 2 164,2 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.

 

Rappel sur l’avarie de quille de PRB

Voici le communiqué de presse envoyé par PRB à la suite du choc et que nous publions in extenso.
«Le skipper de PRB a heurté un OFNI dimanche matin (HF) alors qu’il faisait route à vive allure dans le groupe de tête du Vendée Globe vers le cap de Bonne-Espérance (choc différent et antérieur à celui d’hier qui avait relevé un safran). A la suite de ce choc, Vincent Riou n’a pas, dans un premier temps, détecté de dégât et a pu continuer normalement sa progression. Ce n’est que trois heures plus tard que la quille s’est mise à entrer en résonance et à émettre des bruits stridents et constants, témoins d’un effort anormal sur l’appendice. Ces bruits ont continué de s’amplifier dans la nuit de dimanche à lundi. Compte tenu des conditions météo qui régnaient alors (de 25 à 30 nœuds avec des moyennes de vitesse aux alentours de 19-20 nœuds), Vincent n’a pas pu immédiatement aller vérifier le puits de quille mais a pu prévenir son équipe à terre. Le Team PRB ainsi que l’architecte du bateau (Guillaume Verdier) et le cabinet de calcul de structures HDS GSEA Design (Hervé Devaux et Denis Glehen) ont alors commencé à étudier toutes les hypothèses à partir des éléments connus (essentiellement le bruit émis par la quille). Ce n’est que ce matin, évoluant dans des conditions plus calmes, que Vincent a pu faire les vérifications nécessaires. Il s’est alors aperçu que l’axe de quille avait été abîmé dans le choc. Cette pièce en titane est un élément essentiel du bateau. Elle permet de lier la quille au monocoque par l’intermédiaire d’une rotule en plastique, et c’est également cet axe qui permet la rotation de la quille. Dans le choc, c’est la rotule en plastique qui s’est cassée, entraînant un frottement permanent entre l’axe de quille et le support de la rotule.»