Salon de Düsseldorf, Grand Pavois de La Rochelle, Festival international de la Plaisance de Cannes, Salon nautique de Paris… Malgré une météo économique difficile, les Salons nautiques montrent la capacité de réaction et d'innovation des chantiers et des équipementiers. Analyse et tour d'horizon des nouveautés.

Actualité à la Hune

Un cata aux antipodes

Alibi 54 : Loïc y croit dur Goepfert !

En matière de nouveaux bateaux, chaque jour apporte son lot d'ajustements. Chantiers et architectes cultivent leurs gammes, jouent sur les curseurs : un peu plus de confort par-ci, un peu plus de vitesse par-là. Et puis, de temps à autre, certains font table rase et innovent. Alibi 54 fait partie de ceux-là. Loïc Goepfert, qui a créé en Thaïlande un chantier pour construire ce yacht-catamaran de sa conception, frappe un grand coup. Portrait croisé d'un expat' qui a trouvé un bon alibi !

  • Publié le : 21/01/2011 - 05:58

Alibi : du rêve à la réalité De la 3D à la réalité... Coques ultra-fines, grand bout-dehors triangulé en forme de fourche, annexe semi-rigide stockée sous la nacelle et formant une aile de mouette artificielle. L'idée laisse un peu rêveur dans de la grosse mer, mais la hauteur de la nacelle est importante. Photo © Alibi Lorsque Loïc Goepfert lance son projet Alibi en 2007, son CV nautique est déjà bien rempli. Ingénieur et architecte naval (sorti de Southampton en 2000 avec un Master en <Yacht and small craft>), il a participé à l'élaboration de l'hydraplaneur d'Yves Parlier et supervisé la refonte du trimaran Sopra pour Antoine Koch. Côté navigation, ce sportif de haut niveau a aussi bien tâté du match-race (Coupe de l'America sur 6e Sens, Champion de France avec Seb Col en 2000) que de la course au large en IMOCA ou ORMA.

Des expériences enrichissantes mais qui laissent ce grand gaillard au caractère entier sur sa faim. <Aujourd'hui, le kilo gagné en course coûte 1000 à 2000 euros. J'aime la compétition mais le sponsoring et l'argent biaisent le jeu. J'ai eu envie de m'engager dans une bataille où les architectes se battent davantage à armes égales>.

Alibi : un carré court Le carré assez court lui aussi offre une vision panoramique. Les grandes surfaces enduites et laquées se marient ici avec un mobilier plaqué de wengé, bois choisi par le premier propriétaire. Photo © Alibi Alors en 2007, Loïc lance un site www.catalibi.com qui met en scène une sorte de catamaran de croisière idéal. Un cata qui <promet la lune> selon les propres mots de son concepteur. Elégant comme un yacht, rapide comme un racer, avec tout le confort domestique à bord et du 220 volts à gogo. L'argumentaire est percutant et les très belles images de synthèse matérialisent quelques idées neuves comme l'annexe semi-rigide stockée sous la nacelle pour un meilleur centrage des poids, obsession (à juste titre !) du concepteur.

Mais à ce stade, Alibi qui mesure 47 pieds n'est encore qu'un tas de pixels joliment emballés ! Suffisamment crédible, cependant, pour que l'énergique Loïc Goepfert signe trois contrats de construction. En mars 2008, la trentaine juste entamée, il fait ses bagages avec femme et enfants pour la Thaïlande. Après un bref passage au chantier CMI (*), il monte sa propre structure à Bangkok, employant <cinq Bretons et 35 Thaïlandais> pour construire Alibi.

Un cata fait pour barrer Assez petit pour ne pas charger l'arrière, le cockpit propose deux barres à roue qui s'articulent dans le plan transversal pour offrir au choix une position dégagée ou à l'abri du rouf (avec vue sur la mer à travers les Plexis). Notez la position extérieure des puits de dérive asymétriques. Photo © Alibi Est-ce vraiment se battre à armes égales que de s'expatrier au pays où la main-d'oeuvre est moins chère ?! <Ce n'est pas si simple que ça, autrement, tout le monde y serait, rétorque l'architecte-constructeur. Face aux économies d'échelle et au prix de marché fixés par la grande série, on ne peut pas proposer un cata sur mesure à un prix décent construit en Europe. Un bateau comme Alibi, réalisé sans contremoules, c'est 80 000 heures de travail, dont 20 000 de carrossage et finition intérieure ! Là où les grands chantiers font 100 d'économie sur les achats, nous, on fait 100 d'économie sur la main-d'oeuvre. Mais au final, on participe à une certaine diversité, on se donne les moyens de produire quelque chose de différent.>

Posé sur l’eau Par très peu de vent, Alibi navigue sous voiles avec déjà de jolis sillages derrière ses tableaux ouverts. La légèreté de la plate-forme est palpable et le mariage heureux des courbes et des arêtes donne à ce cata une élégance peu commune. Photo © Alibi Et différent, Alibi l'est assurément. Par ses mensurations d'abord. 8,5 tonnes lège et 155 m2 de voilure pour 16 mètres, ce ne sont pas des ratios habituels (voir tableau). Entre le démarrage du projet et la construction, l'appétit de confort et de luxe des propriétaires est néanmoins passé par là. Sur le bateau définitif, le volume et l'agencement sont bien ceux d'un 47 pieds, mais la longueur est passée à 53', puis 54', pour conserver les performances attendues. La plate-forme très centrée campe à bonne hauteur. <Toute l'ambition a consisté à ne pas éloigner de plus de 3,50 mètres toute charge lourde du pied de mât>.

Les seules unités concurrentes sont les plans Lerouge ou Barreau (Freydis, TS...), mais il s'agit de bateaux beaucoup plus dépouillés. Car sur le pont et à l'intérieur, Alibi est un luxueux croiseur à l'ébénisterie soignée et à l'équipement surabondant avec lave-linge, climatisation, plaques à induction, le tout abreuvé d'ampères par une grosse génératrice de 30 kVA, qui alimente aussi les deux moteurs électriques.

Un cata ouvert et structuré Le choix de structurer Alibi comme un bateau de course, avec cloisons en sandwich stratifiées à la coque et réseau de lisses et membrures en mousse, permet d'obtenir des coques très ouvertes et une sensation d'espace agréable malgré leur faible largeur. Photo © Alibi Tenir le devis de poids a clairement imposé des choix technologiques ambitieux : tout le bateau est construit en sandwich sous vide. Les bois de placage sont rapportés sur des panneaux en Nomex. Les appendices sont en carbone, ainsi que le gréement, la poutre avant précintrée, sa martingale et la fourche axiale sur laquelle s'amure l'immense gennaker.

Les performances au-dessus du lot s'accompagnent, selon Loïc, d'un cap au près digne d'un monocoque grâce aux profondes dérives asymétriques et d'un passage dans la mer au tangage minimum. Evidemment, ce luxe conceptuel a un prix : 1 million d'euros HT prêt à naviguer, une enveloppe qui aurait d'ailleurs largement explosé si la construction avait été menée en Europe.

A ce jour, le premier Alibi 54 a rallié Miami où il sera exposé au Boat Show en février. Peu d'observateurs ont eu la chance de naviguer à son bord. C'est le cas de Gregor Tarjan, expert américain du multicoque de croisière, qui a signé un article très élogieux dans Multihull (édition US), suite à deux jours passés à bord en Thaïlande.

Gregor, qui ne renie pourtant pas les catas de grande production dont il assure le brockerage, résumait ainsi Alibi : <An exotic dream machine that sails like the devil>(**). Voilà qui met l'eau à la bouche et donne envie d'aller vérifier. A suivre dans un prochain article de Voiles et voiliers !

(*) CMI : ce chantier, adossé au géant de la planche à voile Cobra, produit en plus des dériveurs RS 500 ou Elite des one-off de course (dont le Class 40 de Tanguy de Lamotte) et actuellement la série des Seacart 26 OD.
(**) <Une machine de rêve aux performances démoniaques>.


L’histoire continue L'Alibi n°2 ici en construction à Bangkok. Le chantier monté par Loïc a aussi attaqué les outillages de coque d'un 65 pieds en projet. 40 salariés travaillent actuellement chez Alibi. Photo © Alibi ...........
Caractéristiques d'Alibi

Longueur coque : 16 m.
Flottaison : 16 m.
Bau maxi : 8,36 m.
Tirant d'eau : 0,70-2,60 m.
Voilure au près : 155 m2.
Déplacement lège : 8,5 t.
Couchettes : 6 à 10.
Matériaux : sandwich verre-carbone.
Prix : 1 million d'euros HT.
Architecte : Loïc Goepfert. Internet : www.catalibi.com



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Catamarans : le rapport poids/voilure selon le programme

Longueur Poids lège Voilure Rapport voilure/poids

Production/confort
Lagoon 500 15,54 m 17 t 154 m2 9
Catana 50 15,23 m 14,4 t 139 m2 9,6
Nautitech 541 16,30 m 14,5 t 143 m2 9,8

Voyage rapide
Freyds 50 14,93 m 7,5 t 135 m2 18
Outremer 49 14,98 m 9,95 t 139 m2 14
S2C 55 17,00 m 14 t 165 m2 11,7
Alibi 54 16,00 m 8,5 t 155 m2 18,2

Course-croisière
Sig 45 13,70 m 6 t 137 m2 22,8
TS 52.8 16,10 m 6,9 t 134 m2 20,6