Actualité à la Hune

Voiles et voiliers n°560

The Mini-Transat par Halvard Mabire

A 20 ans, le Normand Halvard Mabire prenait le départ de la première Mini-Transat. Benjamin de cette nouvelle épreuve, il s’alignait à la barre d’Haro, une Rêve de Mer adapté pour l’occasion, parmi les 26 concurrents engagés. Et il se classait 3e derrière les expérimentés Daniel Gilard et Kazimir Jaworski et devant Jean-Luc Van den Heede. Une course fondatrice dont l’esprit, comme en témoigne Mabire, est resté identique depuis quarante ans.
  • Publié le : 24/09/2017 - 00:01

Halvard Mabire Infatigable Halvard Mabire : 40 ans après sa Mini Transat, il court encore les océans et prendra le départ de la Transat Jacques Vabre le 5 novembre prochain sur le Class40 Campagne de France avec sa compagne, Miranda Merron.Photo @ Jean-Marie Liot/Campagne de France

Naissance d’une grande course

En 1960, s’élançait pour la première fois une grande aventure maritime qui marquera à jamais la course au large et la destinée de nombreux marins. Cette course/aventure, imaginée par le colonel Blondie Hasler, reposait sur un concept simple mais pertinent : « Un homme, un voilier, l’océan. »
Ainsi est née la fameuse Ostar, transat en solitaire entre le Royaume-Uni et l’Amérique du Nord. Cette course connut un tel engouement qu’elle se pérennisa à un rythme quadriennal et qu’elle permit la consécration de grands marins, à commencer par Eric Tabarly, qui la remportera en 1964 et 1976.
L’édition 1976 de l’Ostar atteignit la démesure, tant par le nombre de bateaux engagés que par leur taille, ce qui entraîna diverses réactions. D’une part les organisateurs eux-mêmes, quelque peu dépassés par le gigantisme, décidèrent de réduire la taille des bateaux à 56 pieds (17 mètres), ce qui poussa Michel Etevenon à imaginer et à créer La Route du Rhum. D’autre part, le concept d’origine était fort malmené, dans la mesure où la belle formule magique - «Un homme, un voilier, l’océan» se voyait complétée par «et beaucoup d’argent», cassant ainsi un tantinet la beauté et la pertinence du concept d’origine.
Bob SalmonBob Salmon, créateur de la Mini Transat était un convoyeur de bateaux réputé. Photo @ Collection Bob SalmonUn convoyeur de bateaux, Bob Salmon, décide de revenir aux sources en créant une course dont le résultat sportif dépendrait des seules compétences du skipper et non de sa capacité à trouver le plus gros budget.
Le plus simple pour atteindre un tel objectif est de réduire la taille des bateaux : Bob décide que pour affronter l’océan Atlantique 6,50 mètres est le bon compromis entre minimalisme et raison. Ainsi est née la Mini-Transat.

Comment je suis tombé dedans…

Fort de l’expérience de nombreuses saisons de courses du RORC et d’un grand nombre de milles parcourus lors de convoyages en toutes saisons et dans toutes les conditions, j’ai tout naturellement eu envie un jour de traverser l’Atlantique, en course et en solitaire si possible.
J’ai échoué de peu à finaliser un projet pour l’Ostar de 1976 et le rêve s’éloignait d’autant que je découvrais que mes capacités à trouver de l’argent étaient inversement proportionnelles à mon expérience maritime qui s’accumulait. Et puis un jour, dans une revue nautique, j’ai vu un petit entrefilet annonçant la Mini-Transat, dont le départ serait donné de Penzance, en Cornouailles, en septembre 1977. Arrivée prévue à Antigua, avec une escale à Tenerife. La première étape ne serait que qualificative, partant du principe que si l’on était capable de traverser le redoutable golfe de Gascogne, de doubler le cap Finisterre et d’arriver entier à Santa Cruz, cela ne devrait pas poser de problèmes majeurs de traverser ensuite l’Atlantique par les alizés.
Ce fut le déclic. D’autant que j’avais plein de temps devant moi pour construire un bateau et le préparer. J’avais au moins la lucidité de savoir que, si je voulais courir, il valait mieux que je construise mon bateau moi-même, n’ayant pas un sou pour en acheter un. Selon le vieux principe Audiardesque, «un con qui construit son bateau a plus de chances d’être sur la ligne de départ que deux intellectuels qui cherchent des sponsors».
Nous étions déjà en janvier (le départ de la Mini-Transat était le 8 octobre 1977, ndlr), mais à 20 ans on ne doute de rien…

La préparation

Je savais quel type de bateau je voulais. Puisque la première étape n’était que «qualificative», il me fallait un voilier si possible léger, avec une carène large et apte au planing. J’avais aussi davantage confiance dans un bateau léger pour affronter le mauvais temps, pensant qu’il valait mieux esquiver plutôt que subir les coups de boutoir des vagues, sans pouvoir rien faire avec un bateau lourd. Ce n’était pas vraiment les canons de l’époque, mais c’était vraiment mon feeling, acquis au fil de l’eau et parfois dans des conditions très dures. En tout cas, tout le monde en était au même point. Nous nous embarquions dans l’inconnu.
Il y avait une carène qui m’avait particulièrement séduit : celle de Clémentine, mini-tonner dessiné par Jean-Marie Finot. Prenant mon courage à deux mains, j’ai mis ma timidité de côté et je suis donc allé voir le «grand sorcier». Les bateaux de Jean-Marie Finot gagnaient tout à cette époque et c’est probablement l’architecte qui a le plus «révolution»-né (en particulier avec le one-tonner Révolution, ndlr) l’architecture navale en son temps. Inutile de dire que Jean-Marie a tout tenté pour décourager le jeune branleur que j’étais de me lancer dans cette folle aventure. En 1977, il était quasiment inconcevable de traverser l’Atlantique sur d’aussi petits bateaux, même si des précurseurs comme Daniel Gilard l’avaient pourtant fait au préalable sur un Muscadet. Mais voyant que rien n’y ferait pour éteindre en moi ce «rêve de Transat», Jean-Marie a donc décidé de m’aider du mieux possible. Et autant le dire : sans lui, jamais cette aventure n’aurait été possible (ni sans beaucoup d’autres d’ailleurs !).

Halvard Mabire A 20 ans, Halvard Mabire avait déjà une belle expérience de la mer avant de prendre le départ de la première Mini Transat de l'histoire.Photo @ Collection BateauxMon idée lui semblant trop extrême, Jean-Marie m’a proposé d’utiliser plutôt le moule du Rêve de Mer, défini alors comme «le plus petit bateau de haute mer». Jean-Marie avait confiance dans les capacités de ce bateau pour affronter n’importe quelles mers et sa préoccupation première - fort louable et lucide - était déjà que le bateau arrive de l’autre côté, avant de se préoccuper de la performance pure.
Seul petit problème : le bateau faisait juste 70 centimètres de trop… Mais avec du contreplaqué dans le moule pour mettre le tableau vertical, un bout de bois à l’avant pour verticaliser l’étrave et encore un bout de contreplaqué à l’avant pour faire une marotte, il n’y avait que des solutions. Contrairement à la légende qui a entouré Haro, mon Rêve de Mer, il ne s’agissait non pas d’un bateau tronqué, mais un navire né dès l’origine dans un moule modifié.
J’ai fabriqué ma coque à Chartres et j’ai fini la construction du bateau chez Nauti Plaisance à Ouistreham. Ce fut épique : à 20 ans on ne sait pas grand-chose d’un métier qui demande normalement des décennies d’expérience…

Le choc des cultures maritimes

Bateau à l’eau, je n’étais pas pour autant au bout de mes peines avant de m’aligner sur la ligne de départ à Penzance. Les autorités, entre autres les Affaires maritimes, avaient décrété qu’il était impossible et forcément dangereux pour un voilier de moins de 10 mètres de traverser l’Atlantique. Tous ces braves gens se sont donc mis en tête de me «protéger contre moi-même» - déjà en 1977, ça commençait ! - et de m’empêcher de partir. Nous avons donc quitté le port de Ouistreham en catimini avec mon ami Loïc Leclerc, en route pour Penzance.
Cinq fronts plus tard, avec des vents contraires de 30 à 50 nœuds, nous sommes néanmoins arrivés sans encombre à Penzance. Mais nous avons eu là la mauvaise surprise d’avoir un véritable comité d’accueil sur le quai. Trois officiers des coastguards nous attendaient, jugulaires de leur casquette sous le menton, tant ça ventait fort, et le tout sous une pluie horizontale. Devant la fureur des éléments, je les ai invités à s’entasser à l’intérieur de notre minuscule habitacle. C’est là que, tout gênés, ils me firent part d’une requête des autorités françaises leur demandant de m’empêcher de partir coûte que coûte. Suite à cette annonce aussi officielle que brutale, ils s’enquirent néanmoins si tout allait bien à bord. Lorsque nous leur avons expliqué que nous arrivions directement de Ouistreham et que le bateau et l’équipage s’étaient parfaitement bien comportés, leur attitude, en marins avisés, changea quelque peu. Ils se lancèrent alors dans un conciliabule que mon anglais plus qu’approximatif ne me permit pas de comprendre.

Enfin, l’un d’eux s’adressa à moi en ces termes : «Nous constatons que vous êtes tout de même bien arrivés jusqu’ici, malgré une météo épouvantable… Votre bateau nous semble bien peu conforme à la description que nous en ont faite les Français, néanmoins nous ne saurions créer un incident diplomatique… Nous avons donc réfléchi et nous sommes d’accord entre nous qu’il n’y a vraiment qu’un seul et unique moyen pour vous empêcher de partir : il nous faudrait bloquer l’écluse. Mais si nous faisons cela, ce serait totalement antidémocratique, car nous empêcherions aussi les autres bateaux de partir… Donc nous allons répondre aux Français que nous ne voyons absolument aucun moyen matériel pour vous empêcher de partir et que nous sommes vraiment very sorry… Have a good race, Sir
On comprend mieux pourquoi la Mini-Transat n’aurait pas pu naître en France…

La course

Mabire GilardRemise des prix de la première Mini Transat à Antigua avec Halvard Mabire (à gauche), le britannique Solomon Parker (16e au centre) et le vainqueur, Daniel Gilard (à droite).Photo @ Collection Bob SalmonLa première étape, seulement qualificative, s’est très bien passée… à part un chavirage complet au cap Finisterre, un arrêt technique à La Corogne pour remettre un peu d’ordre, et le fait que j’ai entièrement navigué à l’estime : pour une raison qui serait bien trop longue à expliquer ici, je n’avais pas de montre. J’étais donc incapable de faire un point astro.
Cette escale de Santa Cruz a probablement été une étape fondatrice de «l’esprit Mini». Une grande communauté internationale, de tous âges et de tous milieux sociaux, vivant pour la plupart comme des Romanos sur leur bateau, sans arrêt en train de s’entraider, partageant tout, même quand il n’y avait pas grand-chose. Nous avions même parmi nous un milliardaire, qui avait délaissé sa suite dans l’hôtel le plus luxueux de Santa Cruz pour revenir dormir sur son bateau, car il trouvait que, décidément, son épouse «était vraiment charmante, mais qu’elle parlait quand même trop».
A Penzance, chacun avait été un peu pris par ses préparatifs - surtout moi - et c’est vraiment à Tenerife que nous pouvions nous découvrir. Cette première Mini-Transat avait, dès sa première édition, la prétention d’être une course sérieuse et il y avait quelques têtes d’affiche, comme Daniel Gilard, avec déjà dans son sillage des participations à la Solitaire de l’Aurore et un tour du Monde sur le Kriter 2 d’Olivier de Kersauson, ou le Polonais Kazimir Jaworski, tout juste auréolé de sa magnifique performance à l’Ostar l’année précédente, et qui courait sur un bateau incroyablement précurseur - carène large avec bouchains vifs et bi-safran - dessiné par le regretté et talentueux Gilbert Carof.

La deuxième étape, la vraie course, s’est plutôt bien passée pour moi. Grâce à une montre que m’avait envoyée Jean-Marie Finot, j’ai pu enfin utiliser mon sextant pour autre chose que des méridiennes et j’ai souvenir de vraies conditions d’alizés, comme dans les rêves qui m’ont poussé là où j’étais. A Antigua, j’ai eu la bonne surprise d’apprendre que seulement deux bateaux de la course étaient arrivés avant moi : Daniel Gilard sur Petit Dauphin et « Kuba » Jaworski sur Spanieleck. Quelques heures après moi, un Muscadet arrivait : VDH bouclait à son tour sa première transat en solitaire.
Classement Mini Transat 1977Sur la feuille officielle des temps de course de l'étape entre Tenerife et Antigua, on note que le 2e est l'Espagnol Lopez Alonso. Mais celui-ci ne sera pas classé car ce skipper n'a disputé que cette deuxième partie, en remplacement de son frère. Or le règlement stipulait que c'est le même skipper qui doit couvrir l'intégralité du parcours. Photo @ Collection Bob SalmonLa Mini-Transat 1977 fut vraiment le début de ma carrière hauturière. Au-delà du fait que ce fut ma première transat – de surcroît en solitaire -, j’y ai beaucoup appris. Pas seulement sur l’eau, mais aussi comment passer du rêve à la réalité, comment construire un bateau, comment rien ne se fait si l’on est seul. Merci à tous ceux qui m’ont aidé pour réaliser cette grande aventure.

Qu’en retenir ?

Cette première Mini-Transat fut aussi une très dure leçon d’humilité. Deux skippers ont disparu au cours de la première étape : le pourtant très expérimenté Patrick Van God ainsi que le Cherbourgeois Maurice Fouquet. On ne saura jamais ce qui s’est réellement passé. Pour ma part, j’ai toujours eu un doute sur les capacités du bateau de Patrick à affronter le gros temps à cause de sa stabilité, amputée par le fait que c’était un dériveur intégral. Et la construction du bateau de Maurice me semblait aussi bien osée. Mais peut-être que tout simplement un mauvais cargo est passé au mauvais moment… On ne saura jamais.

Dès la première édition nous avons donc appris que la Mini est une affaire sérieuse et ne peut s’aborder à la légère. En revanche, elle nous récompense largement de tous les efforts que l’on y consacre !

Si j’avais une recommandation à faire, je ne la ferais pas à des prétendants à la course. Je n’ai de leçon à donner à aucun skipper, et de toute façon la mer s’en chargera.
Par contre, à des parents à qui leur fils ou leur fille dirait : «Quand je serais grand(e), je veux être skipper», répondez-leur ceci: «Tout d’abord, il va falloir que tu choisisses, car les deux en même temps ce ne sera pas possible. Et si enfin tu veux vraiment être skipper, passes ta Mini d’abord, après on verra