Consultant du design team, premier barreur d'Alinghi 5 le jour de la mise à l'eau, Alain Gautier partage avec le defender sa grande connaissance du multicoque. A la veille de la première manche (reportée) de la 33e Coupe de l'America, il nous raconte son expérience dans un milieu qu'il ne connaissait pas.
Note :
Nouvelle expérience réussie pour Alain Gautier qui découvre le milieu de la Coupe de l'America
Photo © Carlo Borlenghi (Alinghi)
voilesetvoiliers.com : Quelles sont les sensations à la barre d'Alinghi 5 comparé à d'autres multicoques, D35 ou 60 pieds ORMA ?
Alain Gautier : Ça reste un gros bateau. Même si on peut estimer que c'est un gros D35, il n'a pas la même finesse de barre, ni même que celle d'un 60 pieds ORMA - même si avec le grand mât, on a récupéré un peu de sensation. Ce qui est génial avec Alinghi 5, c'est le petit temps : c'est une vraie balle. Par rapport aux gros bateaux qu'on connaît en France, ça n'a rien à voir. Et au fur et à mesure qu'on a augmenté la surface de toile, il est devenu de plus en plus fin à la barre. Mais le jour de la première sortie, c'était un petit peu décevant, car on était conservateur, on ne savait pas trop où on allait.
v&v.com : Pourtant, le cata est tout de suite monté sur une coque !
A.G. : Oui oui, je me souviens bien, c'est moi qui étais à la barre. Il y avait 8 noeuds de vent, tous les capteurs étaient au vert, donc on l'a laissé monter. Cette première navigation était exceptionnelle, surtout pour moi. Me retrouver à la barre de ce bateau, moi qui ne suis pas de ce milieu de la Coupe de l'America, qui n'ai pas cette culture, intérieurement, j'étais mort de rire !
v&v.com : Justement, quel regard portes-tu sur ce monde que tu découvres ?
A.G. : Ça reste un microcosme de plus, avec ces codes et ses manières de travailler. Et même si ce n'est pas ma culture, techniquement, technologiquement, je savais que c'était le top. Sur ce point, je n'ai pas été déçu. Au niveau ambiance, j'ai la chance d'être tombé dans la meilleure équipe, et dans l'équipe la plus sympa d'après ce qu'on m'a dit. C'est familial, ouvert, même si tout n'est pas rose. Ça reste une belle découverte pour moi.
v&v.com : As-tu suivi l'imbroglio juridique ou l'as-tu occulté pour te concentrer sur ton travail ?
A.G. : Tu ne peux pas l'occulter complètement. J'ai plutôt cherché à ne pas m'immiscer dedans, parce que ça me gonfle. Je n'essaye donc pas de trop en savoir, mais je suis au courant de l'essentiel.
v&v.com : Quel est ton rôle depuis votre arrivée à Valence ?
A.G. : On n'a pas de rôle réellement défini. Au tout début, j'ai commencé comme consultant du design team, puis j'ai aidé à la préparation de l'équipage. En mai dernier, je suis passé à plein temps avec Alinghi et j'ai incorporé le sailing team. A la veille de la mise à l'eau, on m'a dit : "C'est toi qui va barrer demain !" Ernesto (Bertarelli) et Loïck (Peyron) ayant de plus en plus barré ces derniers mois, je me suis retrouvé ailleurs. Parfois sur le chase-boat pour observer Alinghi. On a toute la télémétrie, donc on sait ce qui se passe à bord. Avec l'oreillette, on sait aussi ce qu'ils se disent. Cela permet d'avoir un regard extérieur. Ed Baird et moi avions chacun un chase-boat pour analyser et débriefer les navigations. Puis, ces dernières semaines, j'étais chargé d'observer BMW-Oracle.
v&v.com : Que penses-tu de l'aile d'USA-17 ?
A.G. : Je trouve que l'aile est magnifique, même si elle n'est pas parfaite. C'était osé, car en logistique, ce n'est pas simple. D'un côté, c'était osé, mais d'un autre... c'était quasiment obligatoire. Sans l'aile, les Américains étaient morts. En performance, ils y ont gagné. Le bateau a progressé, c'est indéniable. Ce choix me paraît donc intelligent. Mais ça les amène un peu à la bourre d'après ce qu'on a pu observer.
v&v.com : Vous aviez réfléchi aussi à cette solution ?
A.G. : Oui, dans l'équipe, il y a Dirk Kramers qui était sur Stars & Stripes en 1988 et Duncan MacLane, qui est une référence dans ce domaine de navigation avec les ailes. Donc, bien sûr, nous y avons réfléchi. Moi, j'ai poussé dans ce sens à un moment, notamment pour en installer une sur le 41 (Alinghi 41, le précédent multicoque de lac d'Ernesto Bertarelli, ndlr). J'aurais aimé qu'on fasse des tests pour comparer avec toutes les données acquises sur le 41. Mais ce n'est pas passé. Parce qu'il faut savoir que chez Alinghi, contrairement à Oracle, ils ont un budget à respecter. Ça reste un gros budget, mais on ne fait pas n'importe quoi. D'ailleurs, je trouve ça vraiment triste que tout ce travail effectué ne serve que pour deux ou trois jours régates, Quand j'ai revu les images de 2007... cinq manches gagnantes, pour moi, ça c'est du sport ! Là, on ne peut être que déçu par la manière dont cela va se passer.
v&v.com : Peu importe le résultat, c'est une expérience qui t'a plu ?
A.G. : Oui, vraiment, peu importe le résultat, c'est une super expérience. J'ai été emballé de vivre ça. Je n'ai jamais rêvé de gagner la Coupe de l'America, ni de la disputer, et je me retrouve dans la meilleure équipe. Mais bien sûr, la déception sera énorme si on perd.
v&v.com : Es-tu confiant ?
A.G. : Pas trop. C'est du 50-50. Ça peut se jouer sur plein de choses. Il y a beaucoup de paramètres, dont l'éternel VMG. D'après ce que j'ai vu, au près, les Américains naviguent plus bas, mais plus vite que nous. Au portant, c'est différent aussi, c'est nous qui naviguons plus bas qu'eux. Ce sera donc une bagarre de VMG. Il faut aussi aller du bon côté. Et tenir la distance. Oracle a navigué onze jours ici, et a eu des problèmes sur cinq. Nous aussi, on en a eu, c'est vrai, mais quand même pas autant. Ils ont moins navigué que nous, sont moins prêts. Donc, la fiabilité va compter également. Ça va être aussi tactique. Et la vitesse sera importante ! Difficile de dire sur quoi cela va se jouer. La manche 2 sera très différente. C'est un triangle avec deux bords de largue. Si on estime qu'un bateau va plus vite au près, il n'aura que 13 milles pour faire l'écart. Ensuite, sur les deux bords de reaching, je pense qu'Oracle est supérieur.
v&v.com : Et le départ ?
A.G. : Ça risque d'être drôle ! C'est dur d'être dans le bon timing sur la ligne avec des bateaux capables de telles accélérations et décélérations. Tout le monde pense qu'il ne va rien se passer. A mon avis, Spithill va tout tenter pour nous mettre une pénalité. Il fera ce qu'il faut et son bateau lui permettra de le faire. Avec l'aile, ils ont certaines facilité.
v&v.com : Quels sont tes projets après la Coupe ?
A.G. : Je vais me poser un peu. Et régater en D35 sur le Léman. J'ai pensé disputer la Solitaire, du Figaro mais en fait, je vais plutôt me reposer après trois années très denses.
Derniers entraînements d'Alinghi 5 au lever du soleil à Valence.
Photo © Ed Baird (Alinghi)
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