40e Solitaire du Figaro

Mais quand est-ce qu’ils dorment ?!

Les étapes s'enchaînent, les écarts se réduisent, les cernes se creusent et les yeux piquent. Ils arrivent au port l'air exsangue et la bouche pâteuse, mais racontent leur parcours avec ferveur, sans mollir... La question nous taraude et nous fait fantasmer : mais bon sang, quand est-ce qu'ils dorment, les Figaristes ?

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  • Publié le : 13/08/2009 - 08:11

Chabagny roupille à la table à carte ! Selon Thierry Chabagny, On voit ça ! Photo © Benoît Stichelbaut (Suzuki Automobiles) Quand est-ce qu'ils dorment, les Figaristes ? Ben... Aux escales, 12 heures par nuit. Et sur l'eau, pas beaucoup... Disons une heure par jour en moyenne, par tranches de 20 minutes.
De ce point de vue, la réputation de la Solitaire du Figaro n'est plus à faire : c'est une épreuve de dingues ! En trois semaines, les coureurs enchaînent quatre étapes de trois ou quatre jours chacune, avec seulement deux journées de repos entre... Rien à voir avec le rythme d'une transat ou d'un Vendée Globe, donc.

Sur le Figaro, on ne s'installe pas. On sprinte plutôt, pendant longtemps, façon 800 mètres en athlétisme.

Pour tenir, les coureurs doivent gérer leur repos avec maestria, comme l'un des paramètres essentiels de la performance.

Jean-Yves Chauve, le docteur course Jean-Yves Chauve est le docteur course depuis plus de 20 ans ! Il suit les coureurs, sur l'eau ou depuis la terre, et les aide en cas de problème médical. Photo © Jean-Marie Liot <Les 24 premières heures de la course, tout le monde est motivé et à fond, décrit Thierry Chabagny (Suzuki Automobiles). Et dès les 24 suivantes, les gens commencent à fatiguer.>
C'est là que les premiers écarts se font ; le Docteur Jean-Yves Chauve, qui suit les coureurs sur la Solitaire du Figaro depuis 23 ans, cite les études : <L'être humain commence à souffrir d'un déficit de sommeil dès les 16 heures de veille. Cette valeur varie bien évidemment d'un individu à l'autre, mais les conséquences sont toujours les mêmes : l'hypovigilance(1). À titre de comparaison, il est établi qu'un individu qui n'a pas dormi depuis 20 heures et dans le même état que s'il avait 0,5 gramme d'alcool dans le sang.>

Armel Le Cléac'h (Brit Air) décrit les premiers symptômes de cette baisse de vigilance : le solitaire traine à régler, n'hésitant pas à se donner des excuses pour ça, prend du retard dans sa stratégie ou dans sa prise de décision. <En réalité, précise le Dr Chauve, l'hypovigilance est d'un genre sournois. Sur le moment, le coureur a rarement conscience qu'il est fatigué... Armel justement aime bien faire des Sudoku pour vérifier son efficacité.>

Pour rester performant, la meilleure équation est celle qui permet au coureur de préserver une vigilance à 100% en dormant le moins possible... et aux bons moments. Selon Chabagny, <La règle d'or est d'arriver lucide en fin d'étape, surtout quand la stratégie à la côte est complexe, car c'est à la fois là que tout le monde est fatigué et que tout se joue.> Avant ça, les coureurs calent les micros siestes en fonction de la météo, des concurrents et du parcours... La planification compte beaucoup. <Elle est sans arrêt à remettre à jour, dit-il, surtout en fonction de l'ETA(2).>

La photo du dormeur... Depuis quelques années, la "photo du dormeur" est devenue un classique de la séance orchestrée par un sponsor pour son coureur ! Ici, Nicolas Lunven, plus vrai que nature ! Photo © François Van Malleghem (jmliot.com / CGPI) <Le jeu est de se reposer tout le temps, dès que c'est possible. La fatigue cumulée est le piège ultime, confirme Le Cléac'h. Le pire, c'est quand tu te dis "Allez, pas besoin de mettre le réveil, je ne vais pas dormir, juste fermer les yeux quelques secondes..." Et manque de pot, tu te réveilles une heure après, le bateau en vrac et les copains partis !>

Pour parer à l'endormissement, les coureurs ont leur trucs : faire le tour du bateau, manger, border le spi à la limite de fasseyement, avoir des repères précis... Et pour s'endormir sur l'instant, ils ont leurs rites, leur respiration ventrale, leurs étirements, leur relaxation... <Ce sont des dormeurs professionnels !>, a coutume de dire le Dr Chauve. D'ailleurs, tous ont conscience que c'est un facteur limitant de la performance. Certains coureurs ne sont pas faits pour le format Figaro !

Il faut dire que le problème fondamental de la gestion du sommeil est qu'elle ne peut pas vraiment se travailler ! Même avec la meilleure volonté, il est impossible de reproduire les conditions du Figaro à l'entraînement. Certains coureurs du Pôle France de Port-la-Forêt subissent néanmoins des batteries de tests dont l'objectif est de déterminer leur profil de dormeur. <Moi, je sais qu'il me faut en moyenne huit heures par nuit>, indique le coureur Suzuki Automobiles.
Mais le Dr Chauve corrige : <Pour ces enregistrements, les coureurs passent une nuit dans un lit... Les informations apportées sont donc erronées dans la mesure où le test ne se déroule pas dans les mêmes conditions de stress et de compétition.>

Le rythme du sommeil en mer n'a en effet rien à voir avec celui du terrien ! Christian Le Pape, le Directeur du Pôle Finistère Course au Large, a détaillé la préparation en Figaro dans un mémoire publié en 2006. À propos du sommeil, il explique : <Après plusieurs jours en mer, le sommeil polyphasique s'installe de manière efficace et souvent le cortex cérébral reste attentif aux modifications de l'environnement, provoquant un réveil en cas de problème ou même d'une faible évolution des conditions.> Les coureurs confirment : à force, les bruits du bateau et sa marche leur parviennent même lorsqu'ils sont assoupis et ils se réveillent si besoin.

Même à la barre ! Selon Christian Le Pape, le directeur du Pôle Course au Large, les coureurs dorment même à la barre, par micro-flashes. Photo © Benoît Stichelbaut (Brit Air) Sur ce point, Le Cléac'h, Chabagny et le Dr Chauve sont unanimes, la gestion du sommeil est un paramètre personnel qui s'apprend sur le tas, avec l'expérience. Elle est intrinsèquement liée à la connaissance de soi. <À la fois, plus on court de Figaro, plus on se connaît et mieux on dort ; à la fois, plus on connaît le bateau et l'épreuve, moins on s'use et moins on a besoin de dormir>, décrit Chabagny.
<Avec l'expérience, on connaît ses propres limites, quand il faut préserver ses réserves et quand on peut se mettre dans le rouge... Maintenant, je sais quand je peux dormir, quand je peux me reposer, combien de temps, dans quelles conditions...>, témoigne Le Cléac'h.

La nuance entre "dormir" et "se reposer" a son importance. Le Pape rapporte qu'entre le sommeil volontaire dans une position allongée et les flashes de quelques secondes à la barre, il est difficile de quantifier la durée totale de sommeil. <Les quelques expériences d'évaluation du sommeil menées en course mettent en évidence que le temps de sommeil réel dépasse de beaucoup les estimations faites par les navigateurs.>

Chabagny ajoute : <L'évidence, c'est aussi de ne pas arriver fatigué sur le Figaro ! La notion de santé et de forme physique est essentielle : un corps entrainé fatigue moins et récupère mieux !>

Entraînement, fatigue, récupération... Dopage ? <Certains s'essaient à la caféine - qui est autorisée, répond le Dr Chauve... Mais en réalité, le fait de masquer le sommeil ne rend pas efficace ; être éveillé ne prouve pas que l'on est vigilant. Par ailleurs, je ne vois pas quel produit dopant pourrait être intéressant. Un stimulant pourrait donner un coup de fouet, mais le problème des béquilles chimiques est qu'elles déstructurent le sommeil, rendent dépendants et entrainent des dépressions. Et surtout, cela contourne cette partie - qui est à mon sens la plus intéressante sur la Solitaire : la connaissance de soi.>

Ça écrase ! Organiser son sommeil en session de 20 minutes environ est essentiel pour rester performant sur un Figaro ! Photo © Benoît Stichelbaut (Suzuki Automobiles) On y revient, donc. <C'est passionnant ! juge le Dr Chauve. Certains se sont intuitivement rendus compte que sommeil et nutrition sont liés. Avant une étape, ils mangent très peu pour se retrouver à la limite de l'hypoglycémie(3), parce qu'ils ont noté qu'ils étaient plus performants ainsi. En effet, la recherche a récemment montré que dans notre hypothalamus(4) antérieur loge un contingent de neurones chargés de stimuler l'éveil, grâce aux hypocrétines(5). Ces neurones se trouvent justement à côté de ceux qui sont sensibles au taux de sucre dans le sang... C'est à dire que lorsque nous sommes en hypoglycémie, le message est de rester éveillé, d'être vif et réactif. Une survivance archaïque : lorsque les hommes préhistoriques ne trouvaient pas si facilement de la nourriture, ils avaient intérêt à rester à l'affût !>

En somme, que les Figaristes sont des morts de faim, c'est scientifiquement prouvé !

...........
1 Hypovigilance :
déficit de vigilance.
2 ETA : abréviation de "Estimated Time of Arrival", traduite en français comme "heure prévue d'arrivée".
3 Hypoglycémie : diminution du taux de glucose dans le sang.
4 Hypothalamus : région de la base du cerveau où se trouvent les centres de l'activité sympathique, de l'éveil et du sommeil, de la régulation thermique.
5 Hypocrétine : neuromédiateur impliqué dans l'éveil et le sommeil, découvert en 1998.

...........
Suivez la course en direct ici.

Dès l'arrivée des concurrents dans la soirée, retrouvez le compte-rendu de la troisième étape fait par Loïc Le Bras, en Hune du site.
Le départ de la quatrième et dernière étape sera donné dimanche 16 août, depuis Dingle en Irlande.

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      Ajouté par hozro253 le 19/08/2009 - 13:20

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