Actualité à la Hune

À bord d’un RC44 – Artemis (1)

«J’ai pris un départ avec Iain Percy»

Je ne suis pas un habitué du circuit des RC44, mais ai reçu une invitation pour régater à bord de trois d’entre eux, à l’occasion de la première épreuve du circuit 2014. A commencer par Artemis… Bouillant !
  • Publié le : 18/08/2014 - 00:01

Départ... Chaud !Sur la ligne de départ, les équipages se cherchent copieusement... L'ambiance est électrique et, en toute logique, ça finit par frotter un peu.Photo @ Roland Jérôme

Février 2014, Virgin Gorda, Îles Vierges britanniques. Virgin Gorda est la troisième plus grande île de l’archipel des Îles Vierges britanniques et la plus populaire des destinations pour des vacanciers en mal de soleil… Il y souffle également un vent constant, 15 à 20 nœuds d’Est-Nord-Est : idéal pour ceux qui partent en croisière, mais aussi, plus exceptionnellement, pour ceux qui courent en RC44, une série co-créée par Andrej Justin et le talentueux Russell Coutts et reconnue internationale par l’ISAF depuis 2009. La première épreuve du championnat 2014 de ces petits bijoux high-tech tout en carbone y est organisée par le Yacht Club Costa Smeralda. Je ne suis pas un habitué de ce circuit, mais ai reçu une invitation à régater à bord de trois des concurrents… A commencer par les Suédois d’Artemis.

 

Dix minutes avant le départ. On se prépare pour un parcours banane, deuxième manche du deuxième round – comptez quatre rounds par jour entre 11h et 15 h, le premier jour étant consacré au match racing entre pros et les quatre autres aux courses en flotte. Je monte à bord du RC44 Artemis, avec l’équipe challenger de la coupe de l’America 2013. Torbjorn Tornqvist, souriant et d’une extrême politesse, me serre la main et je me cale immédiatement derrière les bastaques… Je suis impressionné de pouvoir naviguer avec cette équipe ! C’est un peu comme si on vous disait de vous asseoir à côté de Sébastien Vettel, dans un vrai Grand Prix de Formule 1. Pas à l’entrainement, mais pour le titre.
Tornquvist, le propriétaire suédois – dont la fortune personnelle est estimée à plusieurs milliards, et le tacticien anglais Iain Percy – deux médailles d’or aux Jeux – n’ont certes pas grand chose en commun… Une seule, en fait : la régate au plus haut niveau. Et je ne suis pas au bout de mes surprises.

Percy, ours mal léchéTout à côté de moi, l'Anglais Iain Percy, double médaillé olympique, est le tacticien du bord qui mène l'équipage d'Artemis à la baguette... Photo @ Roland Jérôme

Ici, tout se passe en anglais. La VHF annonce les "5 minutes" dans deux minutes. Chacun regagne sa place. Iain Percy, les cheveux très bruns et pas rasé, passe la barre au propriétaire – une règle de classe pour toutes les courses en flotte, sur une idée de Russell Coutts que tous les  propriétaires ont validée. À bord, le chrono est lancé. Iain Percy a les yeux rivés sur les cinq écrans de navigation positionnés au mât. Aussitôt, Artemis prend de la vitesse sous GV seule. Pieter Van Nieuwenhuijzen, l’équipier d’avant hollandais, aussi vif qu’un poisson dans l’eau, vérifie une dernière fois le spi sous le panneau de pont et, sans hésitation, Stu Bettany hisse à la volée le génois.
Iain Percy élève la voix pour annoncer sa tactique de départ. En une fraction de seconde, l’équipage se met en mesure et le barreur suit les ordres de Percy. Les manivelles commencent à battre la mesure. Une bonne tension dans les bastaques, un dernier réglage des appendices et s’ensuit une multitude de petits réglages fins. On rentre dans les cinq minutes.

Le RC44 laisse le bateau comité à bâbord sous le vent et on file vers la belle plage de Leverick Bay, laissant au fond Mosquito Island où quelques beaux bateaux de plaisance anglais ou américains passent des jours heureux entre mer turquoise et ciel bleu. Le contraste est étonnant entre les monstres de carbone noirs et les flottilles de voiles blanches. Dans la jupe arrière, je partage mes centimètres carrés avec Iain Percy, toujours pensif et de plus en plus nerveux. Je parie qu’il va choisir une option tactique pour se libérer du marquage qui se resserre autour de nous. Le vent me siffle dans les oreilles et le silence de l’équipage est surprenant.

Propriétaire barreur, c"est la règleEn RC44, la règle veut que le propriétaire (ou un membre de sa famille) barre durant les courses en flotte (mais pas nécessairement pour le match-race). Sur Artemis, c'est donc le Suédois Torbjorn Tornqvist... Mais je ne suis pas loin !Photo @ Roland Jérôme

5, 4, 3, 2, 1 : Iain Percy lance tambour battant un dernier virement de bord avant la ligne de départ. C’est clair et précis. Le barreur tourne l’une des deux barres en carbone en suivant les ordres de Percy et tel un escadron de soldats en manœuvre, l’équipage change de bord en cadence. L’esprit d’équipe est important, surtout à ce niveau international de la compétition.

À la limite de l’ours mal léché, Iain Percy s’adresse à Torbjorn Tornquvist assez fort pour se faire bien comprendre – le bruit du vent et des autres équipages s’intensifie. Les écarts latéraux entre les bateaux réduisent. Tous veulent prendre le meilleur départ. Les neuf RC44 pointent leurs étraves de carbone, tribord amures entre le bateau comité – un catamaran de la société The Moorings, partenaire de l’épreuve – et la bouée jaune de départ. Apparemment, il y a un léger avantage sous le vent de la bouée. Notre équipier d’avant fait des signes pour signaler notre position par rapport à la ligne. Nous sommes suivis de très près par Russell Coutts sur le RC44 russe Nika qui nous ferme la porte… Mais Percy, qui piétine devant moi en passant d’un bord sur l’autre, semble contrôler la situation. L’équipier de la GV hurle vers le bateau qui bloque le passage au vent et refuse de laisser de l’eau.

Notion de rappel"Sortir les fesses au rappel", c'est une notion bien précise, en RC44... Qui implique d'adopter une position plutôt rock'n'roll et de pouvoir compter sur une solide sangle abdominale.Photo @ Roland Jérôme

5, 4, 3, 2, 1 : départ. Passage en force. On touche le RC44 de Russell Coutts. Sanction immédiate pour nous. Je retiens ma respiration. Rien de grave pour le matériel, mais le jury – en direct sur l’eau – donne la faute aux Suédois. Nika, qui s’est écarté du danger, a su profiter de cet avantage pour contrôler la situation. De ma position, j’observe le regard indifférent de Russell Coutts. Un visage sévère et inflexible, dont l’appétit de vaincre n’a pas de limite.

De retour vers la ligne sans un mot à bord, le bateau Artemis répare sa faute par un 360° et bâbord amures, le RC44 tente de rattraper son retard en allant chercher une option favorable. On file à 8 nœuds. Tous au rappel. Et quand on dit "les fesses dehors", c’est pire que ce qu’on peut imaginer : accrochés par les pieds soit à la manivelle de winchs soit à une écoute, c’est une séance d’abdos d’au moins quatre heures durant les bords de près.

Dans ce genre d’épreuve en monotypie et au regard du niveau des équipages, la petite faute sur un départ ne pardonne pas… Malgré un beau parcours dans les règles de l’art, on ne terminera cette manche que 6e (sur neuf engagés). Mais cela m’aura donné l’occasion de véritablement prendre conscience de la détermination hors limite de l’équipage d’Artemis. Je suis bluffé. Ceci dit, quand je pense aux palmarès de tous ces équipiers qui ont fait l’America’s cup 2013... On est dans un autre monde. Un monde de professionnels.

Addition saléeD'avoir dû réparer une faute juste après le départ coûte cher à Artemis qui passera sa manche à courir après ses concurrents, sans parvenir à vraiment recoller. Mais ce n'est pas faute de s'être donné !Photo @ Roland Jérôme


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Équipage d’Artémis

Propriétaire et barreur : Torbjorn Tornqvist (SWE)
Barreur de match-race et tacticien : Iain Percy (GBR)
Équipier d’avant : Pieter Van Nieuwenhuijzen (NED)
Wincheur : Anders Ekstrom (SWE)

Régleur de GV : Noel Drennan (AUS)
Régleur de génois : Darren Hutchinson (AUS)
Régleur : Christian Kamp (DEN)
Piano : Stu Bettany (NZL)

 

Quelques chiffres
Coût d’un RC44 : 530 000 euros (deux containers compris : 40 pieds et 20 pieds pour la technique)
Coût de fonctionnement sur une saison : 600 000 euros