Note :
Aleph ayant reçu son AC45 quelques jours seulement avant la première épreuve de Cascais, son équipage a subi un planning ultra serré... Qui l'a obligé à attaquer les régates alors que rien n'était parfaitement rôdé à bord.
Photo © Gilles Martin-Raget (www.americascup.com)
Entre planning serré et découverte de son AC45, il n'est rien de dire que la première épreuve des America's Cup World Series disputée au Portugal, mi août, aura été un peu compliquée pour Aleph ! Mais en finissant 6e de la dernière manche - celle qui compte pour le classement officiel, les Français sauvent les apparences et valident leur progression... Le skipper (et jusqu'ici tacticien) Betrand Pacé fait pour nous le débriefing de cette semaine intense.
A 50 ans, Betrand Pacé est à la tête du défi Aleph - Equipe de France, engagé dans les America's Cup World Series, et équipier à bord de l'AC45.
Photo © Gilles Martin-Raget (www.americascup.com)
v&v.com : Entre le Tour de France en M34 que vous avez gagné avec Sud de France et Cascais en AC45, vous avez fait un sacré bond ! Comment ce sont passées vos premières heures de nav' ?
Betrand Pacé : (Rires.) Quand on est sortis du Tour, on était quand même fatigués... Donc la première semaine en AC45 n'a pas été facile... Ben, parce que j'étais crevé. Bon après, à part ce détail d'ordre physique, je dirais que le jeu est très différent parce que le bateau va évidemment beaucoup plus vite. Le fait d'avoir une aile rigide rend aussi les choses un peu... Comment dire, vraiment différentes. Par exemple, pour moi au début, ce qui a vraiment été difficile, cela a été de me demander si on était vraiment au près ou non, car les angles de vent apparent sont tellement serrés que vous avez vite fait de ne pas faire du près. D'être trop bas, quoi ! (Rires.) C'est un détail ! Sinon, ce sont des bateaux fantastiques.
v&v.com : Avec le planning très serré d'Aleph*, vous vous êtes finalement retrouvés à régater alors que vous cherchiez encore vos marques, ce qui ne doit pas être évident... Quelles ont été vos plus grosses difficultés sur le bateau ?
B.P. : Entre autre, comme l'AC45 vous appartient, il y a toute la gestion du bateau à assumer dès sa réception. Le mettre à sa main, avec toutes les bidouilles de taquets, etc, nous a pris pas mal de temps. Après, c'est l'apprentissage des manoeuvres. Comme ce sont des régates très courtes, il est essentiel de maîtriser ses manoeuvres pour faire un résultat. On a donc beaucoup travaillé sur la coordination de l'équipage, sur qui fait quoi à quel moment. Ensuite, il y a tout ce qui concerne directement la régate : comprendre le vent à Cascais, sa nature, d'où viennent les pressions et quelles sont les règles que vous allez pouvoir appliquer. Enfin, il y a la partie vitesse, que l'on a découverte en dernier... Puisqu'avec une préparation aussi courte, on s'est retrouvé à n'avoir jamais navigué bord à bord avec un autre bateau, avant la régate.
v&v.com : A priori, vous aviez un petit déficit de vitesse...
B.P. : Oui. Au début, oui, on subissait. On a aussi dû recouper nos voiles d'avant qui étaient trop plates... Et à ce rythme, on se retrouve vite à la fin de l'épreuve. Mais on marche mieux sur la dernière manche, parce que justement on a pu faire tout ce travail que l'on avait pas eu le temps de faire avant, à l'entraînement.
v&v.com : Le vendredi, je crois que vous avez décidé de descendre du bateau pour prendre du recul et observer les choses de l'extérieur : qu'est-ce que cela vous a permis d'apprendre ?
B.P. : Surtout de constater les différences de coupes de voile, notamment sur le gennaker. C'est à l'issue de cette journée que l'on a décidé de recouper le gennaker et de le repincer pour essayer de lui redonner plus de volume. C'est ce qui nous a effectivement permis d'être plus performants au vent arrière, le dimanche.
v&v.com : La monotypie des AC45 autorise donc la recoupe des voiles ?
B.P. : La monotypie est relativement stricte pour tout ce qui concerne le bateau, l'aile, le poids de l'un et l'autre... Par contre, les voiles d'avant sont libres. La taille, la triangulation, la forme des génois, du code zéro et du gennaker sont totalement libres. Evidemment, sur ce point, les petites équipes ont souffert par rapport aux grosses équipes qui ont réussi à développer ces voiles spécifiquement pour ces types de bateaux et d'épreuves.
v&v.com : Là-dessus, vous travaillez avec Delta Voiles, comme pour le TFV ?
B.P. : Non, non. Là, on développe les voiles avec North France, avec qui on a un partenariat.
Dans l'ultime manche disputée à Cascais, celle qui compte le plus dans le classement de cette épreuve, Aleph barré par Pacé s'est glissé en 6e position, juste derrière Green Comm Racing et les grosses équipes du circuit.
Photo © Gilles Martin-Raget (www.americascup.com)
v&v.com : Ensuite, c'est vous qui avez pris la barre : cela vous a-t-il permis de voir d'autres choses encore ?
B.P. : Oui, cela m'a permis de découvrir un bateau difficile. Bon, moi, je suis plutôt un barreur, déjà. Et puis, sur le réglage de l'aile que je dois assumer en tant que tacticien, physiquement, à 50 ans, je suis un peu limité. En fait, pour moi, de faire le réglage de l'aile et la tactique revenait à ne faire bien ni l'un ni l'autre. C'est la raison pour laquelle j'avais proposé de ne plus m'en occuper... Régler l'aile, c'est quelque chose de très particulier : le bateau étant très vivant, il faut être très dynamique, très réactif. Et en définitive, sur ces parcours très courts, il faut aussi être très réactif en tactique... Vous n'avez pas vraiment le temps de choisir d'aller à gauche ou à droite. D'autant plus qu'il y a ce cadre spécial*, un peu déconcertant au début. Vous ne pouvez pas toujours attendre le retour, parce que vous êtes sur le cadre et devez virer. Parfois, vous subissez totalement le vent.
v&v.com : D'autant que ce cadre n'est pas matérialisé et il n'y a pas vraiment de repères visuels pour le repérer.
B.P. : Non, il n'y a pas de repères visuels. Il y a juste un cadran à bord qui indique la distance... Ceci dit, au bout d'un certain temps, vous parvenez à l'intégrer. Après une première régate un peu surprenante et quelques dessins griffonnés sur un bout de papier, ça va...
v&v.com : A priori, certains ont dit à un moment donné que ce cadre rajoutait du piment et ouvrait des perspectives de jeu... Personnellement, je n'en suis pas totalement convaincue. Qu'est-ce que vous en pensez ?
B.P. : (Sourire.) Clairement, si vous voulez, ça ouvre davantage le jeu parce que vous subissez un peu le vent... Donc, vous pouvez soit vous faire doubler, soit doubler, sans l'avoir décidé.
v&v.com : Oui, donc il faut plutôt comprendre "ouvrir le jeu", dans le sens "laisser un peu de place au hasard" ?
B.P. : C'est un peu vrai, c'est un peu vrai...
Après Cascais, l'équipe d'Aleph réfléchit à une redistribution des postes à bord. Betrand Pacé, chargé de la tactique et du réglage de l'aile, avoue avoir du mal à assumer les deux à la fois et pourrait prendre la barre, comme lors de la dernière manche à Cascais.
Photo © Gilles Martin-Raget (www.americascup.com)
v&v.com : Lorsque j'ai interviewé Alain Gautier avant l'épreuve, il disait que vous travailliez encore la distribution des postes à bord, et notamment que vous n'étiez pas tout à fait caler sur le rôle du tacticien*. Lorsque vous avez pris la barre à Cascais, cela faisait aussi partie de cette réflexion-là ? Vous travaillez encore à la distribution des postes ?
B.P. : Oui, ça rentre plutôt dans cette option-là. Alors effectivement, moi, en barrant le bateau, j'ai découvert des choses. Notamment que l'AC45 a des possibilités de changement de modes très intéressantes. Au près, par exemple, en vitesse, vous pouvez avancer à 11,5-12 noeuds, comme à 15 ; vous pouvez donc utiliser le bateau de manières très différentes, selon votre positionnement tactique par rapport à la flotte. Cela ouvre des possibilités incroyables ! Dans le jeu du match-race, c'est aussi quelque chose de très important, car cela peut vous mettre parfois à l'abri d'une oscillation ou à l'abri d'un virement, parce que vous gardez une tendance cap pendant un moment et que cela vous éloigne de la bordure.
v&v.com : Justement, vous n'avez pas eu l'occasion de disputer de match à Cascais, ce qui doit être assez frustrant...
B.P. : Oui, la seule expérience que l'on en a, c'est la journée d'entrainement que l'on a faite avec les Coréens. Alors oui, c'est frustrant et j'espère qu'à Plymouth (la deuxième épreuve des America's Cup Series, ndlr), on sera mieux armés et on disputera des matches régulièrement.
v&v.com : De ce que vous avez pu observer, les équipes qui ont matché à Cascais utilisaient déjà les règles adaptées au multicoque dont vous parliez ?
B.P. : Oui, bien sûr ! Les grosses équipes ont déjà fait pas mal de matches et accumulé de l'expérience. Ils ont déjà une réponse à chaque situation, donc de l'avance sur la partie match-race. Mais ceci dit, pour gagner en match-race, il ne s'agit pas juste de partir devant ; il faut aussi rester devant, ce qui n'est pas forcément facile. Quand vous voyez comment ETNZ a réussi à dépasser Spithill, samedi, puis à faire une faute de manoeuvre et être repassé ! Encore une fois, c'est comme du match-race normal et il faut être bon dans tous les domaines de la régate : la vitesse évidemment, le départ, les manoeuvres, la capacité d'adaptation au vent et à l'adversaire.
v&v.com : Le départ vent de travers semble à ce titre un peu spécial, surtout pour du match-race : cela demande de repenser tous ses schémas, non ?
B.P. : Disons que le jeu consiste à essayer de prendre la layline tribord pour se retrouver sous l'adversaire, grosso modo en layline, de manière à prendre l'intérieur à la première marque. Cela a été plus ou moins bien réussi. Tu peux t'en sortir quand même en étant au vent, donc ce n'est pas une systématique... Par contre, quand tu passes la première marque avec les deux bateaux très proches, le bateau qui est devant se fait souvent rouler par le second après l'empannage. C'est difficile à défendre, quoi...
v&v.com : Un cas qui ne manque pas de piment...
B.P. : Oui, oui, enfin... Effectivement, les régates ne sont pas finies juste après le départ. C'est le but essentiel de ce format, avec ces réglettes sous le vent, ces réglettes au vent... C'est d'éviter que celui qui sort vainqueur du départ soit nécessairement vainqueur à l'arrivée. Il s'agit d'ouvrir des possibilités de jeu et de dépassement, et de compliquer la tâche à celui qui est devant.
Les dizaines de caméras exploitées par la régie des America's Cup Series permettent de suivre les régates en direct... Et en détail : grâce au matériel placé à bord, le spectateur est projeté dans "l'intimité" des équipages, cafouillages et engueulades compris.
Photo © Ricardo Pinto (www.americascup.com)
v&v.com : Une autre dimension révolutionnaire de ce format, c'est la qualité de la retransmission en direct, y compris au travers de caméras embarquées. Est-ce que pour vous, les équipages, cela complique les choses d'être épiés jusque dans votre "intimité" ?
B.P. : On essaye de surveiller un peu notre langage, d'éviter d'être trop vulgaires. Nous, Français, ça va encore. Mais pour les Anglo-Saxons, je pense que le mot <F***> doit revenir régulièrement, ce qui doit nécessiter pas mal de <Bip> sur la bande son. Sinon, il faut faire avec. Ça fait partie du jeu, à partir du moment où l'on veut rendre notre sport beaucoup plus médiatique... Et je pense qu'ils sont en train d'y arriver.
v&v.com : Vous ne craignez pas que des observateurs se permettent de commenter votre manière de faire, sans peut-être connaître tout du contexte ?
B.P. : Pour être tout à fait honnête, je n'ai pas tellement regardé de retransmission. Donc... (Rires.) Voilà.
v&v.com : Et pour vous, c'est un bon outil de pouvoir regarder ce que font vos adversaires ?
B.P. : Oui, bien sûr ! On a pas mal regardé ce que faisaient les autres. C'est super instructif que de se retrouver à l'intérieur des bateaux, de regarder comment ils manoeuvrent, d'étudier leur manière de communiquer... On a vu un passage où Coutts était très virulent à l'égard de Murray Jones (son régleur d'aile, ndlr), alors qu'ils sont très copains. C'était étonnant, quoi, tout ça !
v&v.com : Quels sont vos axes de travail, d'ici Plymouth ?
B.P. : D'abord, on fait tous, chacun individuellement, un important débriefing. On va regarder au niveau de l'équipage, si on fait des changements dans l'organisation. On va travailler aussi un peu sur le bateau, de manière à être mieux préparés sur un certain nombre de choses. On va recouper des voiles, aussi... Mais bon, on ne peut pas faire énormément de choses, parce que Plymouth arrive vite. (La deuxième épreuve se déroule du 10 au 18 septembre, ndlr.) Mais avec tous ces petits détails, je suis convaincu qu'on sera plus performants.
Même pendant la journée off, les AC45 sortent pour s'entraîner, car il ne faut manquer aucune occasion : le programme des America's Cup Series est relativement court, un rendez-vous à Plymouth en septembre, un suivant à San Diego en novembre et un dernier à Newport (USA) en juillet 2012.
Photo © Ricardo Pinto (www.americascup.com)
v&v.com : Quelles sont les pistes de réorganisation à bord ?
B.P. : A bord, je dirais qu'il y a trois choses importantes. Il y a les empannages où il faut être vraiment coordonnés, parce qu'effectivement selon comment vous rouler, votre trajectoire de barre et comment vous ressortez, vous pouvez gagner quelques précieuses secondes. Il y a, au vent arrière, l'équilibre que vous avez entre le bateau et l'équipage : il s'agit d'être toujours très actifs, notamment dans le positionnement des équipiers, de manière à toujours voler relativement haut pour faire du VMG. Après, c'est le près et la tactique : savoir organiser le bord de manière à ce qu'il y ait toujours quelqu'un qui suive le vent et donne régulièrement des informations là-dessus.
v&v.com : Qui va garder la barre, du coup ?
B.P. : Il est fort probable que ce soit moi... Mais on n'a pas encore décidé.
v&v.com : Est-ce qu'il est prévu que vous échangiez avec l'autre équipe française d'Energy Team, ou c'est compliqué ?
B.P. : Oh non, non, ben on échange un petit peu avec eux, y'a pas de...
v&v.com : Pas d'entraînements communs au programme, pour l'instant donc ?
B.P. : Non, pas d'entrainements communs au programme pour l'instant. Mais de toute façon, je crois que tout le monde va naviguer à peu près dans les mêmes eaux à Plymouth, donc forcément on va se retrouver bord à bord avec eux, à un moment donné, c'est sûr.
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* Voir l'interview d'<Alain Gautier : ETNZ semble un cran au-dessus>, ici.
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16/08/2011 - 01:30
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Vos commentaires
Très bonne interview Manon avec un Bertrand Pacé passionné répondant à des questions expertes! Vivement Plymouth et "allez les Froggies!!!"