Actualité à la Hune

VENDÉE GLOBE LES GRANDES ENTRETIENS 6/29

Alan Roura : «Tout est bien qui finit bien…»

Seul Suisse de cette huitième édition, Alan Roura est aussi le plus jeune prétendant au tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance. A bord de Superbigou, le 60 pieds IMOCA construit et mis à l’eau en 2000 par son compatriote Bernard Stamm, il s’élance à 23 ans pour l’Everest de la voile après avoir participé à la Mini-Transat 2013, à la Route du Rhum 2014 et à la Transat Jacques Vabre 2015 en Class40. Un parcours en accéléré pour ce Genevois qui a fait ses classes sur le lac Léman avant d’embarquer avec ses parents pour un grand périple sur l’Atlantique et le Pacifique…
  • Publié le : 30/09/2016 - 15:30

Alan RouraA 23 ans, le Suisse Alan Roura sera le plus jeune solitaire de toutes les éditions du Vendée Globe.Photo @ Alan Roura

 

Voilesetvoiliers.com : Un parcours atypique…
Alan Roura
: Je suis d’abord parti en voyage autour du monde en famille dès l’âge de 8 ans, puis en rentrant, je voulais participer à la Mini-Transat que j’ai faite en 2013 sur un vieux prototype, le seul bateau en bois de la flotte conçu et construit par un Néo-Zélandais… J’ai eu pas mal de galères en préparation alors que je voulais un bateau fiable et solide pour être serein sur ma première transatlantique en solo : je voulais d’abord finir ! Et je suis passé entre les gouttes de l’escale aux Canaries (il y a eu très mauvais temps sur la première étape, annulée en conséquence) : on a tous fait la plus grande étape d’une Mini-Transat…

Voilesetvoiliers.com : Et à suivre une Route du Rhum !
A. R.
: A l’arrivée aux Antilles, j’ai contacté mes partenaires pour les remercier et ils m’ont proposé de me suivre pour la Route du Rhum 2014 sur un Class40… J’ai trouvé un «vieux» bateau de 2007 mis à l’eau en 2010, un plan Elie Canivenc qui n’était pas tout à fait fini. Je l’ai mis en configuration et je me suis lancé : mais voie d’eau plus gréement fragilisé m’ont incité à l’escale. On a réparé dans la nuit mais tout a recassé le lendemain ! Du coup, je me suis concentré sur la Transat Jacques Vabre 2015.

 

Mini RouraPremière transat en solo lors de la Mini 2013 à bord d'un vieux prototype en bois : le Suisse a l’habitude de participer dans l’esprit de Pierre de Coubertin.Photo @ DR

 

Voilesetvoiliers.com : Avec Juliette Petres.
A. R.
: Ça s’est très bien passé même si nous avons dû faire escale à Lorient pour réparer notre bout-dehors cassé et l’étrave abîmée dès la première nuit. Nous sommes repartis avec 48 heures de retard sur la flotte, mais nous avons fini ! L’objectif pour moi, sur ces courses, c’est avant tout de terminer ce que j’ai commencé, pour moi, pour mes partenaires, pour l’histoire, pour le bateau… La victoire n’est pas le but. On finit dixième et désormais le bateau a un nouveau propriétaire : tout est bien qui finit bien.

Voilesetvoiliers.com : Mais maintenant, c’est un tour du monde en solo des Sables-d’Olonne aux Sables-d’Olonne !
A. R.
: C’est ballot de faire un tour du monde pour revenir à son point de départ sans s’arrêter ! Mais c’est génial de passer trois mois en mer en découvrant des océans inconnus. Car en fait, ce bateau est le voilier de mes rêves : je l’ai toujours trouvé magnifique et c’est un compatriote qui l’a construit… Je me suis toujours dit que si je faisais le Vendée Globe, ce serait avec ce bateau. Or lors de la Mini-Transat, un des concurrents m’a dit qu’il était le propriétaire de Superbigou : je suis allé en Estonie fin 2014 pour voir le bateau et je l’ai récupéré fin 2015. Pour finir le Vendée Globe avant tout, parce que ce n’est pas rien dans une vie. Car je sais que c’est un bateau fiable qui finira le tour si je le gère bien.

 

Roura RhumAlan Roura avait pris le départ de la Route du Rhum 2014 sur un Class40 mais avait dû abandonner sur problèmes techniques.Photo @ Christophe Breschi

 

Voilesetvoiliers.com : Mais il n’était pas du tout à la jauge IMOCA !
A. R.
: Et il y avait du travail pour le remettre en bon état de naviguer ! Mais le propriétaire me l’a confié (et il fait partie des partenaires), et j’ai bossé dessus avec ma petite équipe : on a refait la carène, les appendices, le mât et le gréement… On a remis à nu le bateau pour être sûr de sa fiabilité et je voulais connaître mon bateau par cœur. Le point positif, c’est que la quille était neuve après la Barcelona World Race 2010-2011 (We are the Water), mais le voile est en carbone : il a fallu ajouter 100 kg en fond de coque et 280 kg sur le bulbe pour passer la nouvelle jauge IMOCA. La Fabrique a perdu un peu de ses performances parce que Superbigou était à l’origine un bateau très léger…

Voilesetvoiliers.com : C’est un des plus vieux bateaux de cette huitième édition…
A. R.
: Ce plan Rolland a été dessiné en 1996 ! Et mis à l’eau quatre ans plus tard pour participer au Vendée Globe. Mais le bateau n’était pas prêt, et Bernard Stamm a cumulé les problèmes techniques, de pilote et d’électricité d’abord… Mais ensuite, Superbigou s’est offert le record de la traversée de l’Atlantique, battant Mari Cha III, puis s’est adjugé deux tours du monde en solo avec escales (Around Alone 2002-2003 et 2006-2007) sous le nom de Cheminées Poujoulat en 2007, et a participé à la Barcelona World Race en 2010 avec les Espagnols Cali Sanmarti et Jaume Mumbru. C’était dès sa mise à l’eau l’un des IMOCA les plus légers, et il le reste encore aujourd’hui.

 

SuperbigouL’ex-Superbigou repart ! Le bateau construit et mené par Bernard Stamm s’était imposé lors de Around Alone 2007 et portera une nouvelle fois les couleurs de la Suisse autour du monde.Photo @ Thierry Martinez Sea & C°

 

Voilesetvoiliers.com : Mais il ne peut se comparer à la dernière génération !
A. R.
: Certes, il manque de puissance aux allures de travers. C’est l’un des plus vieux bateaux de la flotte (le voilier de Sébastien Destremau, ex-Gartmore, a été mis à l’eau le 1er janvier 1998) avec le plus jeune skipper ! Mais pour moi, le résultat n’est pas primordial : le Vendée Globe a toujours été d’abord une aventure et il ne faut pas l’oublier. Et puis je vais défendre les couleurs de la Suisse : les trois quarts des partenaires sont suisses, le skipper est suisse, le bateau a été construit par un Suisse. C’est un pays où il y a beaucoup de marins paradoxalement par rapport à sa taille et à ses plans d’eau. Il y a toute une nouvelle génération de régatiers suisses qui tournent très bien aussi en course au large, en Figaro, en Mini. Sur le lac Léman, on apprend beaucoup, comme en Nouvelle-Zélande qui est aussi un «petit» pays… Moi, je ne suis pas un régatier, mais plutôt un aventurier qui adore être au large, représenter son pays, relever des défis, monter des projets fous, défendre de belles causes, réaliser mes rêves.

Voilesetvoiliers.com : Mais sur la Mini-Transat comme sur la Transat Jacques Vabre, ce ne sont que trois semaines de mer…
A. R.
: Là, ce sera trois mois ! Mais il faut le faire pour savoir comment ça se passe. C’est la seule course qui dure autant de temps : je ferais avec, comme mes concurrents. Mais c’est quand même le projet d’une vie, un défi incroyable : il y aura tellement d’émotions, de partages, de découvertes. Même si je suis un peu déçu qu’il n’y ait pas plus de «vieux» bateaux : il y aura Sébastien Destremau (TechnoFirst-Face Ocean, ex-Gartmore de 1998), Romain Attanasio (Famille Mary-Étamine du Lys, ex-Whirpool de 1998) et Didac Costa (One Planet-One Ocean, ex-Kingfisher de 2000).

 

RouraPour se qualifier, l’Helvète avait participé à la course Porto Calero-New York au début de l’été dernier aux côtés de Sébastien Destremau et de Pieter Heerema.Photo @ DR

 

Voilesetvoiliers.com : Tu n’as pas peur d’être finalement vraiment tout seul sur l’eau ?
A. R.
: Je ne pense pas parce que les «vieux» bateaux sont vraiment prêts comme jamais. Même si c’était avec de toutes petites équipes et que nous avons mis tout notre argent dans les machines. Les «petits» sont là et on va se battre. Les bateaux ont l’avantage d’être simples et fiables, et ils l’ont prouvé dans le passé. N’oublions pas qu’il y aura des IMOCA de la génération 2005-2008 qui auront des soucis techniques et si nous ne cassons pas, nous pourrons les remonter… Le début de la course va forcément être compliqué et il y aura rapidement trois clans, mais au fur et à mesure, il y aura des abandons et la fin risque d’être rigolote.

Voilesetvoiliers.com : Les mers du Sud, tu ne connais pas…
A. R.
: J’y suis un peu allé lors de mes croisières mais pas aussi Sud bien sûr. Jusqu’à la Nouvelle-Zélande. On en a tous entendu parler par ceux qui y sont allés, mais statistiquement, le gros de la casse se fait dans l’Atlantique Nord sur le Vendée Globe… Il y a de grosses conditions partout et je me souviens avoir pris une queue de cyclone entre Nouvelle-Zélande et Nouvelle-Calédonie ! Et je me suis déjà pris plus de 50 nœuds de face lors de ma qualification pendant deux jours… Mais si on pense à tous les dangers qu’il peut y avoir sur un tour du monde, on ne part pas.

 

La FabriqueLa Fabrique est l’un des IMOCA qui a parcouru le plus de milles : Vendée Globe, mais aussi Around Alone et Barcelona World Race…Photo @ Jobic Madec

 

Voilesetvoiliers.com : Sans qu’il y ait danger, il y a des conditions rudes…
A. R.
: Oui, mais alors il n’y a qu’à faire une Transat Jacques Vabre. Le but du Vendée Globe, c’est quand même le Grand Sud. C’est ce qui est excitant, le gros temps, les mers de l’Indien et du Pacifique, les grandes houles, même si on est congelé, qu’on a mal, qu’on perd du poids, qu’on se demande pourquoi on fait ça : c’est un challenge personnel et sportif. Le but n’est pas de faire une performance mais de finir, de boucler le tour, de vivre notre rêve. Même si on est dans la queue de flotte, on ne veut pas abandonner.

Voilesetvoiliers.com : De savoir que tu ne seras pas dans le groupe de tête…
A. R.
: J’y suis habitué ! Avec le Mini et le Class40. Ça ne me pose pas de problème. Et puis aucun skipper ne peut réellement se dire qu’il va gagner le Vendée Globe : il y a tellement d’aléas. Ils ont envie comme nous on a envie de boucler le tour proprement. Monter un projet gagnant, ce n’était pas possible, mais vivre un tour du monde en solo, oui. C’est une belle histoire, avec des petits budgets, des gars qui n’ont pas fait le Figaro et autres courses, qui sortent de nulle part. Et le plus beau de ce périple, c’est l’arrivée, le soutien du public, les émotions qui se partagent. Et puis ce sera probablement la dernière fois que ces «vieux» bateaux seront présents au Vendée Globe : la classe IMOCA est en train de changer et ils seront sur la sellette. C’est d’autant plus beau de faire un dernier «one shot» avec eux. C’est une fierté de mener ce bateau construit dans un petit patelin du Finistère Sud, par une bande de potes et qui a tout gagné à son époque ! La mer, c’est avant tout de belles histoires…

 

La FabriqueL’ex-Superbigou a été entièrement révisé cet été par la petite équipe d’Alan Roura : s’il ne vise pas le podium, il espère avant tout boucler le tour.Photo @ Christophe Breschi