Actualité à la Hune

Transquadra Martinique

Le sacre d'Alexandre Ozon

Rien ne l’arrête, pas même… un des deux safrans qui s’arrache à 300 milles de l’arrivée. Sur cette deuxième étape de la Transquadra, disputée entre Madère et la Martinique, le solitaire Alexandre Ozon a fait une étonnante démonstration. Déjà vainqueur de la première étape devant tous les bateaux menés en double, il a réédité la performance, mais en mieux : cette fois il avait pris encore plus d’avance, et dès le début. Et à la fin, même avec un seul safran, il a réussi à se maintenir en tête jusqu’à l’arrivée.
  • Publié le : 24/02/2018 - 05:51

Transquadra_2017_Ozon_2Sur la ligne d'arrivée de la Transquadra Martinique, Alexandre Ozon ne cachait pas son plaisir.Photo @ François Van Malleghem/Transquadra Martinique

Après une ultime nuit très difficile, à se battre contre une mer démontée, le skipper du Bepox 990 Team 2 Choc a finalement franchi hier la ligne d’arrivée en grand vainqueur, laissant dans son sillage tous les autres concurrents de cette transat IRC réservée aux amateurs et disputée en solitaire ou en double. Tout ce que les adversaires d’Alexandre Ozon ont pu faire, depuis qu’un de ses deux safrans s’est arraché à l’issue de l’avant-dernière nuit de course, c’est se rapprocher un peu de lui... Hier soir, une fois son bateau sagement amarré dans le port du Marin, ce skipper de choc a bien voulu nous parler de sa course folle - c’est vraiment le terme qui convient !

Voilesetvoiliers.com : Avant le départ de la première étape de la course, tu pensais pouvoir faire un tel résultat avec ce bateau ou bien cela a été une surprise aussi pour toi ?
Alexandre Ozon :
Si, c’est une surprise, parce que sur cette course il y a quand même du gros niveau en face, il y a des bateaux très bien préparés. Des bateaux très récents, alors que le mien est de 1999 – en tout cas le plan est de 1999, mon bateau, lui, a été construit en 2004. Moi personnellement j’envisageais de faire un podium, je pensais que j’avais le niveau pour me battre avec les meilleurs. Par contre la première étape, ce n’est pas que je l’appréhendais mais cela paraissait compliqué, il y avait du près, il y avait le passage du cap Finisterre… Je me demandais ce que cela pouvait donner, je savais que Jean-Pierre (Kelbert, ndlr) avait un super bateau, qu’il y avait aussi de très bons JPK 10.10 qui vont très vite et très bien… La deuxième étape, c’était différent. Je savais que je connaissais mon bateau par cœur, c’est sans doute un de mes atouts. La première étape m’avait quand même donné de bons indicateurs, au moins je me disais : je sais où je peux me positionner. Mais jamais de la vie j’aurais pensé avoir l’avance que j’avais là. C’est aussi parce que je suis allé chercher des options ! Je fais des routages, bien sûr, comme tout le monde, mais je ne suis pas un routeur : j’analyse, je regarde, je mets des pivots dans les routages – ce qui permet de voir des choses. Et là, au départ, on avait une analyse qui nous disait qu’il y avait vraiment du vent plus fort dans le Sud, plus loin, et qu’il fallait donc accepter d’aller assez loin. Mais il fallait aussi y aller vite, parce que le bord était assez difficile, et là, si tu ne pouvais pas tenir le rythme ce n’était pas la peine d’y aller. Parce que j’ai quand même passé une nuit avec 35 nœuds sous spi médium et grand-voile haute. En bref pour les options, eh bien… j’ai optionné, quoi : j’ai misé. Et comme au bout de deux jours je suis ressorti avec 40 milles d’avance sur tout le monde, là je me suis vraiment dit : celle-là, cette option, c’est le jackpot. Là, ça va faire mal. Parce qu’il y a quand même aussi des bateaux menés en double ! Ensuite, j’étais un peu dans le vague : est-ce que je fais ma course, ou est-ce que je contrôle un peu quand même ? Alors j’ai pensé à mon entraîneur de La Rochelle (Marc Reine, ndlr) et je me suis dit : si jamais je contrôle pas je vais me faire engueuler. N’empêche, il y avait plus de pression au Nord. Donc là je remonte, et en fait, globalement, j’ai toujours navigué avec 2 ou 3 nœuds de vent en plus que tout le monde et en marchant 0,3 ou 0,4 nœuds plus vite. Et en plus de ça, le vent a un peu forci par l’avant de la flotte, donc j’étais servi en premier. Mais ces champs de vent, je suis allé les chercher, je suis descendu, je suis monté… Or sur les cinq derniers jours, derrière moi, il se sont tous un peu contrôlés les uns les autres, il y avait plein de routages qui disaient de passer par le Nord et je voyais qu’ils faisaient tous une route au milieu. En revanche, au Nord, comme il y avait plus de vent, il fallait envoyer un peu. Par la suite je suis tombé dans un gros trou de vent et ils m’ont tous repris 40 milles, mais finalement je suis reparti jusqu’à avoir les 100 milles d’avance. Et à un moment je me suis dit : mais enfin arrête quoi, arrête d’attaquer tout le temps, t’as 70 milles d’avance et t’attaques tout le temps… nan mais il faut être fou quoi ! D’abord, un, t’es idiot, et deux t’es pas raisonnable ! Et en plus j’avais un peu d’avance sur la première étape, donc j’ai fini par me dire, mais enfin, c’est ridicule ce que tu fais là. Donc à un moment, hop, spi lourd, et un ris dans la grand-voile. Et c’est là que le safran a pété.

Voilesetvoiliers.com : Sais-tu comment cette avarie de safran s’est produite ?
A.O. :
C’est au ras de la coque, et c’est sans doute un objet flottant. Mais à ce moment ça allait vite, j’avais 30-32 nœuds de vent, j’étais sous spi. Je m’en suis pas rendu compte tout de suite ! Bien sûr à ce moment-là toute la physionomie de la course a changé : il a fallu que j’analyse différemment. Pour déterminer d’abord quelle était la meilleure option pour simplement ramener le bateau, et si possible finir la course, et si possible sauver les meubles au classement. Je me suis laissé une petite heure pour me remettre un peu, après le départ à l’abattée et tout et tout. J’ai réfléchi, j’ai adapté le plan de voilure. J’ai fait un peu de fausse panne, j’ai mis tous les poids juste au-dessus du safran qui restait (celui de bâbord en l’occurrence, ndlr). J’ai vu qu’il y avait une petite fuite d’eau, j’ai mis de l’adhésif. Le problème, c’est que j’avais fait une nuit blanche la veille à cause des grains, donc j’étais épuisé. Du coup je suis allé me reposer une petite demi-heure. Et là je commençais à me remettre plus ou moins. Je savais qu’il fallait que j’arrive plein vent arrière sur la Martinique si je voulais m’en sortir. Franchement, j’adore mon bateau, j’adore faire du bateau, mais ces 300 derniers milles… Je n’étais pas à l’aise parce que je savais qu’à la moindre vague le bateau partait en vrille. Après on s’adapte. Au bout d’un moment j’ai compris que quand le bateau partait au tas, il fallait juste pousser la barre, comme ça le génois se retrouve à contre, tu fais un tour complet (sur 360° horizontalement, ndlr) et tu repars. Faut juste que le cerveau comprenne ce qui se passe, c’est un peu ébouriffant les premières fois. J’ai pu le faire jusqu’à trois ou quatre fois en vingt minutes, mais au bout d’un moment j’ai trouvé mes marques et je ne le faisais plus que toutes les trois, quatre, voire six heures. Ensuite est arrivée la longue houle croisée, et le front, et là j’avoue que ça m’a aidé, parce que le fait qu’on aille plus vite, cela permettait aussi au safran de mieux accrocher et c’est ce qui a sauvé mon classement. Comme il y avait à ce moment-là 23, 26 ou 28 nœuds de vent, sous foc et grand-voile à un ris, je ne perdais plus grand-chose. Et puis là j’étais tellement pas content, j’attaquais tout – toutes les vagues, j’étais en mode warrior, j’attaquais absolument tout. Un vrai bourrin. Jean-Pierre, tu la veux ta première place ? (Il parle toujours ici de Jean-Pierre Kelbert, son principal adversaire sur les deux étapes, ndlr) Bah va falloir que t’ailles la chercher !


Transquadra_2017_Ozon_1Le Bepox 990, un bateau très efficace au portant.Photo @ François Van Malleghem/Transquadra Martinique
Voilesetvoiliers.com : A ces allures portantes, quel sont les atouts de ton bateau ?
A.O. :
D’abord, il est très stable sous pilote, pour peu qu’on ne cherche pas exagérément à faire du VMG. A 162-163° du vent réel, on est bien, il ne faut pas aller au-delà. Et de toute façon, c’est aussi l’angle minimal pour bien prendre les vagues, et gagner beaucoup de vitesse grâce à elles. La première nuit, j’étais avec 35 nœuds de vent sous pilote, j’étais à l’intérieur en train d’étudier à fond cette fameuse option Sud, et je suis quand même sorti pour voir. Bon c’est vrai que la mer était bien rangée, à ce moment-là, parce qu’avec une mer pourrie, ce genre de truc c’est impossible. Mais toujours est-il qu’en voyant les compteurs, en voyant comment le bateau marchait, j’ai pensé que de toute façon, si je prenais la barre, je mettrais le truc en vrac, et que donc il valait mieux rester sous pilote ! Par rapport à un JPK 10.80, mon bateau est un peu plus court, et c’est aussi un gros avantage parce que du coup il part plus facilement sur des vagues très courtes. Au début de la première étape, dans le golfe de Gascogne, je pense que cela a fait une différence.

Voilesetvoiliers.com : C’était ta première Transquadra, tu penses en faire une autre, en solo, en double, sur le même bateau ?
A.O :
Oui, absolument, j’ai un projet en double pour la prochaine édition, et ce sera sur un Sun Fast 3600. C’est un projet tout à fait concret, le bateau sort de chez Jeanneau à mon retour en métropole. Mais de mon côté je vais peut-être garder mon Bepox, je ne sais pas encore.

Monin-Belloir, premiers en double

Le deuxième bateau à franchir la ligne hier en Martinique était le Figaro 2 Yuzu, mené par Olivier Monin et Aymeric Belloir, suivi par le JPK 10.80 de Jean-Pierre Kelbert, qui se classait ainsi deuxième des solitaires, puis c’est un autre JPK 10.80, mené en double, qui s’est présenté devant la plage de Sainte-Anne. Comme Yuzu, ce JPK mené par François-René Carluer et Gwénaël Roth est en lice pour la première place du classement général (des deux étapes) en temps compensé, mais ces deux bateaux peuvent aussi voir la consécration leur échapper au profit d’Ogic, un JPK 10.10 mené par Pascal Chombart de Lauwe et Fabrice Sorin, qui a un rating bien plus modéré et qui avait brillamment remporté la première étape entre Lorient et Madère.

 

Transquadra_2017_Yuzu_1Olivier Monin et Aymeric Belloir, à bord du Figaro Yuzu, premier bateau en double à franchir la ligne... 40 minutes après le premier solitaire.Photo @ François Van Malleghem/Transquadra Martinique
Quant aux premiers concurrents de la Transquadra Méditerranée (ceux qui ont disputé une première étape entre Barcelone et Madère et non pas entre Lorient et Madère), ils étaient ce matin à un peu moins de 200 milles de l’arrivée. Et c’était toujours le Sormiou 29 Voiles2Vents, mené par Frédéric Bonnet et Olivier Poullain, qui menait la danse. A midi (heure française) il était à un peu moins de 120 milles de l'arrivée.