Actualité à la Hune

l'analyse de Dominic Vittet

Noël au cap Horn ?

C’est un sale moment que vivent certains skippers du Vendée Globe. Entre Tasmanie au Nord et zone d’exclusion antarctique (où il est interdit de naviguer) au Sud, une méchante dépression barre totalement la route devant les étraves de Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac) et Jean Le Cam (Finistère Mer Vent). Les conditions y sont si mauvaises (vent jusqu’à 60 nœuds et mer énorme) que le premier fait le dos rond, le deuxième a décidé – fait unique – de se rallonger la route pour passer par le détroit de Bass entre la grande île australienne et la Tasmanie, et le troisième avance au pas pour attendre que cela passe ! Du coup, les quatre gaillards d’avant se sont encore un peu plus envolés. En tête, Armel Le Cléac’h (Banque Populaire) a magnifiquement joué en négociant la petite dépression qui le contraignit à revenir plein Nord dimanche dernier. Il a reconstitué toute l’avance (174 milles en distance au but) qu’il possédait avant cette phase-là sur Alex Thomson (Hugo Boss).
  • Publié le : 13/12/2016 - 07:24

A bord CostaGrâce à une perche à selfies un peu particulière, Didac Costa a pris cette photo de son bateau à fond dans l'océan Indien... mais à plus de 6 700 milles des leaders.Photo @ Didac Costa/One Planet One Ocean/Vendée Globe

Lancés dans le Pacifique, les deux leaders ont déjà avalé nettement plus de la moitié du plat de résistance, tandis qu’à plus de 6 700 milles d’eux, Romain Attanasio (Famille Mary – Etamine du Lys), Sébastien Destremau (Techno First – Face Ocean) et Didac Costa (One Planet One Ocean) n’en sont encore qu’au hors-d’œuvre des mers du Sud, à l'entrée de l'océan Indien.

Grâce aux prévisions à très long terme, soit seize jours, et compte tenu de la vitesse supersonique de leurs engins, le routage des meneurs (pointillés rouges sur les cartes suivantes) les projette désormais sur le cap Horn. Les calculs les plus optimistes voient Armel Le Cléac’h et Alex Thomson enrouler «le Caillou» dès le 21 ou le 22 décembre. Cela paraît tendu. D’abord, ils leur restent encore ce matin près de 3 600 milles à parcourir. Ensuite, la zone qu’ils traversent n’intéresse pas grand monde excepté quelques cinglés qui foncent avec des bateaux à voile, et donc ne bénéficient pas de la meilleure fiabilité météo de la planète. Les aléas sont nombreux. Je parierais plutôt sur le samedi 24, voire le dimanche 25 décembre… Explications.

mercredi 14 décembrePhoto @ Dominic Vittet

Mercredi 14, 0 heure

Nos deux gaillards (rond rouge) sont dans une phase plutôt calme. Faute à la zone interdite des glaces (la fameuse ZEA, ligne rouge continue), ils ne peuvent aller jouer avec le meilleur de la dépression D2 qui passe dans leur Sud. Sans cette contrainte, ils pourraient faire route directe (l’orthodromie en pointillés noirs ne fait que 3 000 milles) et ne mettraient que neuf jours pour rallier la pointe de l’Amérique du Sud ! A condition de ne pas se frotter contre quelques icebergs…
Au Nord, l’anticyclone du Pacifique semble solide. Là-bas, c'est l’été et il se sent des ailes…

Vendredi 16 décembrePhoto @

Vendredi 16, 0 heure

D2 s’est dissoute vers le Sud-Est. En attendant l’arrivée de D3, les deux skippers grenouillent dans une zone de transition (rose). Ce type de situation, peu fiable, n’est pas facile à appréhender. Ils pourraient facilement y perdre une journée. Les classements joueraient au yo-yo jusqu’à ce que le vent de Nord-Ouest qui arrive par l’Ouest ne caresse à nouveau les voiles. D’abord celles du «retardataire» qui en profiterait pour manger quelques dizaines de milles sur le leader.

Dimanche 18 décembrePhoto @ Dominic Vittet

Dimanche 18 décembre, 0 heure

Avec le vent de Nord, les deux bolides ont repris de la vitesse et avancent vite avec D3. Mais l’euphorie ne va peut-être pas durer.
Moment rare de l’été austral, les dépressions se relâchent et montrent même quelques signes de faiblesse en laissant un «trou» entre D1 et D3. L’anticyclone, gonflé comme une baudruche, profite de l’aubaine et s’allonge jusqu’au 60e Sud. Il forme une véritable barrière infranchissable de 3 000 kilomètres de long juste sous le nez des bolides. Le premier devrait butter sur cette zone sans vent et le suivant se rapprocher encore un peu…

Mercredi 21 décembrePhoto @ Dominic Vittet

Mercredi 21 décembre, 0 heure

Fin de la récréation ! Sous la pression et la vitesse de D3, l’anticyclone finit par céder et reprend sa place plus au Nord. L’autoroute est de nouveau ouverte. La dépression et les deux bateaux s’engouffrent dans les 50es, direction le cap Horn.

Samedi 24 décembrePhoto @ Dominic Vittet

Samedi 24 décembre, 0 heure

D3 s’est déjà enfilé entre la Terre de Feu et la péninsule Antarctique, et continue sa vie dans l'Atlantique. D4 arrive déjà et son approche sur le Chili devrait coïncider avec celles des deux concurrents.

En résumé, encore beaucoup de conditionnels sur la route qui se rajoutent à tous ceux qui existent déjà et qui font la glorieuse incertitude de cette épreuve. Mais à bord des 60 pieds, cette vision informatique ressemble malgré tout à un petit point de lumière au bout du tunnel que les skippers vont s’évertuer à faire grossir en évitant les chausse-trappes du soi-disant Pacifique.
Et transformer cette espérance en délivrance après 47 ou 48 jours de mer alors que le record, détenu par François Gabart depuis quatre ans entre les Sables-d'Olonne et le Horn, est de 52 jours 6 heures 18 minutes. Le jour de Noël ?

Nandor FaDe son Vendée Globe 1992-1993, le Hongrois Nandor Fa était revenu avec de magnifiques photos du Grand Sud. Celle-ci, prise le week-end dernier, est bien caractéristique du "Pays de l'ombre".Photo @ Nandor Fa/Spirit of Hungary/Vendée Globe

(Cette nouvelle analyse matinale est signée Dominic Vittet. Durant tout le Vendée Globe, l’ancien vainqueur de la Solitaire du Figaro, champion de France solitaire ou champion du monde Class40 – entre autres – devenu analyste météo et routeur, nous livre son analyse de l’évolution de la course.)

Classement mardi 13 décembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 10 453,2 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 174,7 milles du premier
3.       Paul Meilhat (SMA), à 1 356,8 milles       
4.       Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 1 442 milles
5.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), à 2 185,40 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.