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Vendée Globe

Armel Le Cléac’h : «Le Vendée ça use !»

699 milles ! C’est l’écart abyssal ce vendredi matin au classement de 5 heures entre Banque Populaire en approche finale du cap Horn dans un vent mollissant, et Hugo Boss. Armel Le Cléac’h continue d’enfoncer le clou, alors qu’Alex Thomson va accuser plus de deux jours de retard en virant le célèbre rocher. Jérémie Beyou (Maître CoQ) s’accroche à sa remarquable troisième place, malgré le retour de Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), toujours suivi de près par Yann Eliès (Quéguiner Leucémie Espoir) et Jean Le Cam (Finistère Mer Vent). Quant à Louis Burton (Bureau Vallée), il poursuit en toute discrétion son superbe parcours, et longe la ZEA à la 7e place. Enfin, le grand bénéficiaire de ces derniers jours est Eric Bellion (Commeunseulhomme) qui, depuis qu’il a franchi le cap Leeuwin, a doublé un à un ses adversaires. Ce matin, il navigue en 12e position et fond sur Alan Roura (La Fabrique) toujours impressionnant sur son « vieux » plan Rolland datant de 2000. Troisième à le franchir il y a huit ans, deuxième il y a quatre ans, Armel Le Cléac’h va cette fois virer le cap Horn largement en tête ce vendredi à la mi-journée, dans un temps proprement hallucinant et avec cinq jours d’avance sur le record de François Gabart !
  • Publié le : 23/12/2016 - 07:01

Le Cléac"hArmel, qui s'est photographié il y a quelques jours dans le Pacifique, a passé une grande partie du temps sous la casquette de son monocoque à l’abri du geyser permanent.Photo @ A. Le Cléac’h/Banque Populaire/Vendée Globe
Mercredi 21 décembre après-midi, à moins de 1 000 milles du Cap Horn, le leader du Vendée Globe nous a accordé une longue interview malgré une météo difficile... Banque Populaire VIII naviguait alors bâbord amures au portant dans un vent d’Ouest Nord Ouest très irrégulier entre 25 et 35 nœuds et sur une mer forte et croisée. Armel Le Cléac’h se préparait à un ultime empannage dans la soirée avant de plonger sur le fameux « cap dur ». Vous noterez que Armel ne dit jamais « Je » mais « On » comme s’il parlait toujours de son bateau et de lui en même temps… L’homme est brillant, pudique, ne se livre pas facilement en mer, mais n’élude pas pour autant les questions. Si la liaison était quasi parfaite, si le marin était une fois encore d’une disponibilité et d'une lucidité étonnante, on a toutefois perçu au son de sa voix et au bruit environnant que la vie à bord à ce moment était franchement très pénible ! Il y avait une certaine lassitude. Armel ne dit pas tout certes… mais c’est à lire entre les lignes.

Voilesetvoiliers.com : Déjà Armel, comment ça va ?
Armel Le Cléac’h : Ca va, ça va. C’est un peu sport en ce moment, mais on fait aller. Le vent est très irrégulier en force et la mer dans tous les sens, et donc c’est pas très simple… mais d’ici cette nuit cela devrait aller mieux. Dans le Sud, on vit quasiment en permanence à l’intérieur. C’est un vrai tambour de machine à laver en programme « essorage »… et au bout de quelques semaines, c’est quand même fatigant.

Voilesetvoiliers.com : Et physiquement justement ?
A.L.C. : Écoute, ça va. Je n’ai pas trop de bobos à part mes mains qui sont un peu esquintées me font souffrir, et que j’essaye d’apaiser avec de la crème régulièrement. Je n’ai pas eu trop de problèmes physiques jusque là malgré quelques bonnes chutes dans le bateau. Quand la mer est démontée, même à quatre pattes tu finis par te cogner à droite à gauche, mais rien de grave. Le plus dur, c’est de dormir dans la journée quand tu as des conditions comme aujourd’hui, où ça tape fort. Il va falloir que je me repose un peu pour bien préparer mon empannage dans la soirée. Comme il est prévu de 30 à 35 nœuds, il va faudra être vigilant, faire une belle dernière manœuvre avant de faire route sur le cap Horn. Vivement qu’on tourne à gauche !

BP OnboardMains mises à part et qui semblent avoir souffert du froid et de l’humidité, Armel Le Cléac’h est en pleine forme malgré le rythme fou qu’il a imposé depuis le 6 novembre.Photo @ V. Curutchet/Banque Populaire
Voilesetvoiliers.com : Justement, c’est combien de temps un empannage dans 30 à 35 nœuds ?
A.L.C. : Avec ou sans le matossage ? (rires)

Voilesetvoiliers.com : Avec… entre le moment où tu prends la décision et le moment où tu es sur l’autre amure ?
A.L.C. : Le matossage, pour que tout soit clean, il te faut une bonne demi-heure entre le moment où tu commences à transvaser les sacs et le moment où tout est rangé nickel de l’autre côté dans la cabine. La manœuvre d’empannage en elle-même, c’est assez rapide : une dizaine de minutes. L’empannage c’est finalement assez facile, mais ensuite tu as encore toutes les voiles sur le pont à changer de côté…

Voilesetvoiliers.com : Tu réalises que tu es parti depuis 45 jours ?
A.L.C. : Non pas vraiment. Ce qui est clair, c’est que le rythme est assez soutenu. C’est difficile de faire un bilan du temps passé. En fait, la longueur des journées dépend vraiment des conditions météo, des caps à franchir, des coups de vent… Disons que quand le vent est moins fort, ça aide à mieux rythmer le temps à bord. Je ne savais même pas qu’on était arrivé à 45 (rires). Tu me l’apprends ! Mais bon 45 jours sur ces bateaux, ce n’est pas de tout repos, et puis 47 jours pour aller des Sables au cap Horn, c’est plutôt pas mal. N’empêche, le Vendée use et les bateaux et les bonhommes.

BP VIII foilsArmel Le Cléac’h reconnaît qu’il a utilisé ses foils avec parcimonie dans les mers du Sud.Photo @ Y. Zedda/Banque Populaire
Voilesetvoiliers.com : Est-ce que les bris de foil d’Alex Thomson puis de Sébastien Josse t’ont incité à naviguer différemment ? Tu as rentré les foils dans la grosse mer ?
A.L.C. : Oui mais pas tant que ça ! Moi depuis le départ, j’ai été plutôt conservateur quant à l’utilisation des foils, comme sur les transats d’ailleurs. La difficulté sur un Vendée Globe, c’est de trouver le moment où tu peux naviguer avec ou sans. Et comme tu ne sais jamais si t’as 100 % raison ou pas… J’essaye de garder ces outils-là pour le bon angle pour la bonne configuration, quand ça ne tire pas trop sur le bateau. Là par exemple, c’est du vent arrière en VMG (très abattu, ndlr) dans du vent fort et de la mer, et donc il n’y a pas besoin de foils. Mais effectivement, ce qui arrive aux autres, ça refroidit sur le moment. Tu essayes de comprendre ce qui s’est passé. Ce qui est sûr, c’est que quand tu as un peu d’avance sur tes poursuivants, tu prends moins de risque, tu t’énerves moins. Tu mets un peu plus de temps pour faire ta manœuvre, tu prends cinq minutes de plus pour renvoyer un ris. Bref, t’y vas plus cool et tu essayes de faire ça propre. C’est un petit luxe…

Voilesetvoiliers.com : Tu donnes l’impression depuis le départ de « ménager » ton bateau, contrairement à Alex qui semble avoir plus chargé le sien ?
A.L.C. : Ouais, mais après on a quand même toujours des problèmes à bord ! Il y a toujours des bricoles, de l’usure, du ragage, des soucis d’étanchéité… Pour l’instant ça tient, mais la route est longue. J’ai déjà fait deux Vendée Globe et on sait qu’il peut se passer tellement de choses. À ce jour, je n’ai pas eu d’OFNI trop forts occasionnant de gros dégâts, et j’ai eu un peu de réussite contrairement à certains. Mais je croise les doigts.

Voilesetvoiliers.com : Tous les concurrents racontent être partis au tas et notamment à l’abattée. Toi, ça t’es arrivé ?
A.L.C. : Écoute, non ! Là aussi, je touche du bois ! Pour l’instant je n’ai pas fait de départ à l’abattée. Des départs au lof, si bien sûr, j’en ai fait, quand on était un peu à l’attaque dans la descente de l’Atlantique (à plus de 17,5 nœuds de moyenne, ndlr).

Voilesetvoiliers.com : Et tu n’as pas connu de grosses pannes ?
A.L.C. : Si. J’ai eu un problème de pilote… mais lié à un autre problème : mon chauffage à bord. Quand j’ai mis un peu de chauffage dans la cabine, une nuit où il faisait un temps pourri avec 20 nœuds de vent et de la pluie cela a provoqué une baisse de tension. Mon pilote faisait n’importe quoi, et le bateau partait au tas. Je ne comprenais pas. L’affaire a duré dix minutes, et je me suis dit que là ça allait être la galère. J’ai cherché, et quand j’ai coupé le chauffage, ça s’est remis à fonctionner.

Voilesetvoiliers.com : Est-il vrai que ton sac de nourriture pour le passage du cap Horn portant le n° 52, tu avais prévu cette année de le franchir au bout de 52 jours ?
A.L.C. : Je crois que c’est le temps qu’on avait mis il y a quatre ans (le record de Gabart est de 52 jours 6 heures 18 minutes, ndlr), et donc on a décidé de rester sur les mêmes chiffres avec Sébastien Duclos quand on a fait l’avitaillement, car on avait été déjà assez vite. Là on est à combien de jours ? 42 ? (45 en fait, ndlr) Je n’ai même pas compté (on lui donne de nouveau la réponse alors que nous en avions parlé quelques minutes auparavant, ndlr). Ah ok. Bon ça va faire autour de 47 jours. Ça devrait être un peu plus tôt que prévu ! On ne va pas se plaindre… et du coup j’ai du rab de nourriture pour finir le Vendée. Je peux même donner à manger aux copains… Je ne sais pas si j’aurai d’autres soucis, mais en tous pas celui de manquer de vivres contrairement à il y a huit ans où j’étais arrivé sans plus rien avoir à me mettre sous la dent.

BP VIIIBanque Populaire VIII dans la brise. Le plan Verdier VPLP est en train de pulvériser le chrono du Vendée Globe.Photo @ Y. Zedda/Banque Populaire
Voilesetvoiliers.com : Tous les observateurs sont unanimes sur ta trajectoire parfaite. On dirait que tu n’as jamais aussi bien maîtrisé la météo et que tout est facile ?
A.L.C. : (rires) Non ce n’est pas facile ! (rires) On se pose beaucoup de questions. En termes de météo, j’essaye de faire ma stratégie sans trop me prendre la tête sur ce que font mes adversaires pour l’instant, et j’avance au coup par coup. Les modèles météo sont quasiment raccords, les routages ne sont pas toujours efficaces, mais j’essaye toujours de trouver une trajectoire qui me paraît la meilleure. Et puis dans les fameuses transitions, quand il faut mettre un peu de charbon pour passer ces phases importantes, comme il y a quelques jours avec cette dorsale sous la Nouvelle Zélande, il faut parfois jouer fin. Idem, quand il faut pousser le bateau pour rester en avant d’un front. Globalement, je sens pas trop mal les choses même si j’ai fait des trucs moins bons.

Voilesetvoiliers.com : Comment vois-tu la remontée de l’Atlantique où, il y a quatre ans, François Gabart t’as légèrement lâché alors que vous naviguiez quasiment à vue ?
A.L.C. : Je sais que l’Atlantique Sud est une partie très très compliquée côté météo. J’ai souffert il y a huit ans et à nouveau il y a quatre ans. Je commence déjà à regarder à quelle sauce on va être mangé. On va essayer de ne pas faire trop de conneries dans cette partie délicate qui dure au moins jusqu’au large de Rio.

Voilesetvoiliers.com : Enfin, tu as le temps de suivre un peu l’actualité et notamment le record de Thomas Coville ?
A.L.C. : Oui je suis ce qu’il se passe. On me donne des infos. J’ai eu les temps de passage de Thomas. C’est un exploit incroyable qu’il est en train de réaliser ! Et on se rend bien compte de la vitesse des bateaux, car il est parti le même jour que nous (le 6 novembre) et il va arriver peu de temps après que j’ai franchi le Horn. Ça donne une idée des différences avec nos IMOCA… qui pourtant ne sont pas lents !

Classement vendredi 23 décembre à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 7 133 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 699 milles du premier
3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ), à 1 592 milles     
4.       Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), à 2 098 milles
5.        Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), à 2 236 milles.

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.