Un dimanche après-midi de soleil et de bonheur pour l'arrivée de Michel Desjoyeaux. Et tant de bateaux, de sillages et d'inconnus qui veulent simplement le voir, le féliciter, l'accueillir.
Photo © Jacques Vapillon (DPPI/Vendée Globe)
C'est fait ! En 84 jours 3 heures, Mich' a gagné son deuxième Vendée Globe. Un exploit unique…
Photo © Jean-Marie Liot (DPPI/Vendée Globe)
Bras raidis vers le ciel, sourire étarqué à bloc, bonheur en tête, plénitude haute. A 16 heures 11, l’étrave de
Foncia a franchi la ligne d’arrivée du sixième Vendée Globe, devant Les Sables-d’Olonne. Et, dans le même temps, Michel Desjoyeaux, calé dans le balcon avant, est entré de plain-pied dans la légende.
En 84 jours 3 heures 9 minutes et 8 secondes, à 12,30 nœuds de moyenne sur la route théorique (24 800 milles) – et sans doute plus de 14 sur la distance réellement parcourue !–, il a bouclé l’un des plus incroyables tours du monde qui soient. Car s’il a pulvérisé de quatre jours et sept heures le temps du précédent vainqueur, Vincent Riou (87 jours 10 heures en 2004-05 sur PRB), il a surtout, plus que tout, donné – infligé ?– une sacrée de leçon de voile, de réglage, de navigation, de météo, de préparation, de réflexion, d’analyse, de lucidité et de culot aux 29 autres concurrents.
Déboulant de l’île d’Yeu au près à 11 nœuds dans un vif flux d’Est 16-18 nœuds qui épluche les oreilles, suivi par la traditionnelle traîne blanche des bateaux accompagnateurs, innombrables en ce dimanche après-midi ensoleillé, Desjoyeaux peut pleinement savourer l’instant. La dernière fois qu’il faisait route vers Les Sables-d’Olonne, il faisait nuit, il faisait moche, et c’était une autre histoire : fuite de ballast et problèmes électriques après seulement 200 milles de course, retour au port, réparation expresse, nouveau départ, quarante heures et 360 milles dans la vue.
Foncia : quatre winches seulement, une colonne centrale, un rail d’écoute circulaire et évidé et qui sert de tableau arrière, une double barre franche en «V», un auvent coulissant, un mât-aile pivotant avec gréement «thonier» : tout est net, éprouvé, redoutablement efficace.
Photo © Yvan Zedda (Sea & Co)
«En repartant des Sables, je pensais être capable de revenir dans le match et j’imaginais être dans les cinq premiers au cap Horn, raconte Mich’.
Mais prendre les manettes de la course dès l’Australie, j’ai encore du mal à réaliser…» Et d’ajouter :
«Dans la façon de se dérouler et dans la performance, ce deuxième Vendée Globe a été plus impressionnant. Dans la qualité de navigation, je pense que j’ai fait du bon boulot et, en tout cas, j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire !»
Qu’on aime ou pas le personnage, sa façon à la fois tellement sincère et si habile de lâcher des petites phrases qui font mouche, son franc-parler, sa lucidité sur lui-même («Connais-toi toi-même» est une phrase qu’il a parfaitement intégrée, et qu’il applique aussi à son bateau), lucidité qui peut parfois passer pour de la suffisance, Desjoyeaux n’en reste pas moins un marin hors-pair, au palmarès unique. Pensez : une Route du Rhum et une Transat anglaise en multicoque, trois Solitaires du Figaro et deux Vendée Globe ! Personne, en solitaire, n’a jamais fait mieux. Christophe Auguin (un Figaro, deux Boc Challenge et un Vendée Globe) est un des rares à pouvoir aligner son CV en face de celui du Professeur.
Reste, aussi, un homme qu’on a découvert cette année plein d’humour – sinon d’esprit –, de qualité d’observation, d’attention aux éléments et au décor, doué pour l’écriture comme pour la photo. Il est ainsi, complexe, attachant et agaçant parfois, mais de toute façon définitivement impressionnant.
Desjoyeaux le sait : c’est à l’intérieur qu’un solitaire du Vendée Globe passe l’essentiel de son temps. Il faut qu’il soit ergonomique, simple, clair. Notez les deux goulottes symétriques qui laissent passer les manœuvres de pied de mât et servent de support aux sièges de nav’ et à l’ordinateur !
Photo © Yvan Zedda (Sea & Co)
Tout, dans son projet de Vendée Globe, a été réfléchi, pesé, calculé, mûri, pensé, peaufiné, avec exigence, avec expérience, avec intelligence. Un de ses credos le prouve : «
Un maximum d’éléments de ce bateau doivent servir à deux choses à la fois». Un seul exemple : les deux goulottes symétriques laissant passer les manœuvres servent aussi de support incliné à ses deux sièges coulissants et à l’ordinateur intégré.
Mais ne croyez pas pour autant que la complexité soit de mise. Au contraire. Comme le veut l’adage, «il est très simple de faire compliqué – et très compliqué de faire un bateau simple». Un exemple, encore. C’est un pouf. Rempli de billes de polystyrène. «Ah, parlez-moi de haute-technologie !» ricaneront certains. Oui, un simple pouf. C’est léger, confortable, ça permet de s’asseoir partout, de dormir où l’on veut. Et ça sert aussi de… clinomètre grandeur nature ! «Dès qu’il y avait baston, j’installais mon pouf au pied de la descente, m’allongeais dessus et je peux vous dire qu’au moindre départ au tas, on partait en glissade et ça me réveillait instantanément !» Détail, oui, bien sûr, détail. Mais tellement révélateur. Depuis 2001 et sa première victoire sur PRB, Mich’ a tout pensé – «Pas forcément en me rasant !»–, a juste pensé, a pensé juste et jusque dans les plus petites choses.
Voilure signée Incidences, grand-voile à la corne plus réduite que celle de ses concurrents, deux trinquettes spéciales et différentes, rail circulaire pour la maîtrise de la GV, mât-aile pivotant, gréement «thonier» éprouvé et auvent pour manœuvrer à l’abri : tout a été pensé, on vous dit !
Photo © Yvan Zedda (Sea & Co)
Sans oublier les grandes ! Un plan Farr 2007 mis à sa sauce, un constructeur irréprochable – CDK, le chantier de son frère Hubert Desjoyeaux –, un gréement «thonier» éprouvé, des safrans accessibles et réparables (on l’a vu !), des voiles Incidences pour chaque chose (dont deux trinquettes différentes, une pour l’Atlantique, une pour le Sud en Cuben Fiber indestructible), un auvent coulissant pour protéger le cockpit – «
Une évidence pour qui navigue un mois dans le Grand Sud et le grand froid !» s’exclame-t-il, épaté que tout le monde ne s’y soit pas mis –, une corne de GV pas trop grande –
«Ça ne sert à rien sinon à pourrir la vie aux empannages et à devoir forcer comme un malade pour tendre la chute» –, des pilotes de premier ordre et une évolution poussée du logiciel de navigation MaxSea Time Zero demandée en exclusivité.
«Incroyable que tout le monde ne l’ait pas adopté !» s’étonne Desjoyeaux. Un mois de quarantièmes et de cinquantièmes, d’eau glacée et de vent glacial, voilà qui pousse à se protéger. Avec cet auvent coulissant, Mich’ pouvait barrer et manœuvrer à l’abri.
Photo © Yvan Zedda (Sea & Co)
Mich’ a toujours eu le goût de l’innovation – et ça ne date pas d’hier, puisqu’il a commencé à explorer des voies nouvelles dès la Mini-Transat ! Rappelez-vous : la quille basculante, le rail d’écoute circulaire, le bout-dehors orientable, c’est lui. Le goût de la victoire aussi. Il n’empêche : lui qui se connaît bien affirme qu’il s’est encore découvert sur ce tour du monde :
«J’ai trouvé en moi un gagneur, un battant, que je ne soupçonnais pas forcément. Même quand j’étais loin devant Bilou, dans la remontée de l’Atlantique Nord, je m’énervais s’il allait un demi-nœud plus vite que moi !»
Aujourd'hui, plus aucune raison de s'énerver. Ou alors si, pour faire la fête. Ce qu'il confirme : «Je peux vous dire qu’aujourd’hui, on n’est pas couchés ! Les bonnes choses ont une fin et c’est plutôt usant, ces 80 jours. Remettre les pieds sur la terre ferme et refaire le monde une bière à la main, c’est pas mal aussi !»
Et refaire le monde, c’est d’autant plus facile quand on vient d’en faire le tour pour la deuxième fois – et avec autant de bonheur.
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Le 01/02 à 16h11. La domination de Mich’ en une image : quand il coupe la ligne d’arrivée, les autres semblent si loin : 2.Jourdain. 3.Le Cléac’h. 4.Davies. 5.Guillemot. 6.Thompson. 7.Caffari. 8. Boissières. 9.White. 10.Wilson. 11. Dinelli. 12.Sedlacek. (PRB est au Horn, cap au Nord).
Photo © Actinext / Vendée Globe
Desjoyeaux arrivé, Jourdain met son compteur à zéro. Il mène la chasse au podium – pour combien de temps ?
Photo © D.R.
H.H.
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