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Questions à… Marc Pajot
«On se retrouve avec deux grands capitalistes qui jouent et oublient les autres»
- Par Didier Ravon
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- Publié le : 11/05/2009 08:41
Après un titre de vice-champion olympique en 1972 et une victoire dans la Route du Rhum 1982, Marc Pajot a disputé quatre Coupe de l’America consécutives, en tant que barreur et manager, et fini deux fois demi-finaliste de la Louis Vuitton Cup en 1987 et 1992.Photo © Carlo Borlenghi (DPPI/Sea and See)
v&v.com : Les derniers rebondissements de la Coupe de l’America, ça t’inspire quoi ?
Marc Pajot : On ne sort pas d’une telle bagarre sans dégâts. Un an et demi à dépenser beaucoup d’argent, d’énergie, et en laissant sur le carreau tous les autres challengers, ça va laisser des traces. En pleine crise économique, on se retrouve avec deux grands capitalistes qui jouent avec leurs jouets et oublient tous les autres. Vivement qu’ils fassent «leur» épreuve en multicoque et qu’on revienne dès 2011 à une Coupe de l’America pleine et entière.
v&v.com : Le soir de sa victoire avec Alinghi en 2003, Ernesto Bertarelli avait promis qu’il allait tout changer, tout faire pour démocratiser la Coupe de l’America. Franchement, n’est-il pas en train de la tuer ?
M.P. : La tuer, le mot est un peu fort ! Je crois que les médias et le public vont continuer à se passionner pour la Coupe. On ne peut pas tuer un événement historique comme celui-ci. Regarde Louis Vuitton, qui a organisé les éliminatoires des challengers de 1983 à 2007 : ils ont envie de revenir… De toute façon, le règlement d’origine de l’America’s Cup – le fameux «Deed of Gift» –, on ne pourra jamais le modifier : c’est un acte de donation. On ne peut qu’avancer par consentement mutuel, ce qui a été très bien fait durant de longues années, à l’exception de 1988 (le monocoque géant néo-zed contre le petit cata américain) et… de 2008.
v&v.com : Je te trouve bien optimiste !
M.P. : Je le suis de nature – tu me connais. Mais je m’élève contre cette habitude franco-française qui est de donner des leçons. Nous, on a été demi-finaliste en 1987 avec French Kiss et en 1992 avec Ville de Paris, mais ensuite, on n’a pas su faire fructifier cette réussite. L’America’s Cup reste une régate d’Anglo-Saxons et, de fait, ce sont des Américains et des Néo-Zélandais (qui composent l’essentiel de l’équipe suisse) qui vont s’affronter. Il faut savoir s’adapter à ce jeu anglo-saxon et arrêter de critiquer à tout va. Moi, j’essaye d’anticiper avec une filière architecturale française afin de ne pas prendre de retard sur la conception, de travailler en bassin de carènes. C’est bien qu’il y ait des équipiers qui naviguent sur des bateaux étrangers, que notre savoir-faire soit reconnu – je pense notamment aux nombreux Français qui travaillent ou vont travailler sur les deux multicoques Alinghi et BMW Oracle ; c’est bien, aussi, que la FFV soit derrière l’équipe de France de match-racing actuellement en tête des classements chez les hommes et les femmes. Tout cela va dans le bon sens.
v&v.com : Donc, tu n’en veux pas aux Suisses ?
M.P. : Disons que je ne jette pas la pierre à Alinghi. Ils ont gagné deux fois la Coupe, ce qui n’est pas rien. C’est vrai que la seconde, forts de leur succès, les Suisses se sont emportés, ont été arrogants… Mais si tu regardes BMW Oracle, ils ont quand même décidé de se poser directement comme finaliste ! J’ai un peu de mal, en tant que sportif, qu’on puisse s’autoproclamer en finale. Et ils essayent de nous apprendre ce qu’est le «fair-play» ! Larry Ellison et BMW Oracle sont de formidables communicants : ils se donnent toujours le beau rôle… Mais, en attendant, combien de marins, de techniciens, et leurs familles doivent regarder ce qui se passe, alors qu’ils avaient des contrats, étaient prêts à repartir.
v&v.com : A cause de deux milliardaires capricieux et égocentriques qui ne veulent rien lâcher ?
M.P. : Tout à fait ! Mais c’est comme ça. Le mal est fait. C’était en septembre 2007 qu’il fallait bouger. Certains l’ont fait, mais sans résultat. Maintenant, il faut que leur match puisse avoir lieu vite et qu’on sache où aller et quand !
v&v.com : N’empêche, nombre d’acteurs de la Coupe sont plus qu’excédés par l’attitude de Bertarelli et d’Ellison, mais ne peuvent pas le dire tout haut ?
M.P : (Rires). Je sais… mais ces acteurs ne vont quand même pas scier la branche sur laquelle ils sont assis !
v&v.com : Où en êtes-vous avec French Spirit, justement ?
M.P. : On est parti avec notre enthousiasme, notre dynamisme et notre expérience. Aujourd’hui, on a de bons contacts avec des sponsors mais, côté concrétisation, on sait très bien que la période n’est pas favorable. Il faut rester positif et combatif. Pour le moment, ce sont les partenaires privés qui ont pris le relais. On a un maxi d’entraînement, des hommes qui naviguent à droite à gauche et qui font confiance au projet.
Skippé par Philippe Presti et barré par Bertrand Pacé, French Spirit – un plan Welbourne construit en 2003 chez Boat Speed en Australie – permet à l’équipe de naviguer en maxi avant de récupérer le Class America d’Alinghi SUI 64.Photo © Thierry Seray (Team French Spirit)
v&v.com : Il paraît que tu as rencontré Nicolas Sarkozy récemment. Le président s’intéresse à la voile et à la Coupe ?
M.P. : Oui, on peut le dire. Ça s’est fait dans le cadre d’un club nautique. Nicolas Sarkozy n’a jamais été indifférent à ce qui touche au sport. J’avais déjà eu l’occasion de le rencontrer pour la Coupe de l’America en 1995. De toute manière, les grands projets en matière de sport intéressent toujours en haut lieu…
v&v.com : Tu n’as jamais hésité à solliciter les hommes politiques plutôt de droite afin de bénéficier des aides de l’Etat. Cela ne comporte-t-il pas le risque de te retrouver plutôt «marqué» ?
M.P. : S’il y a bien une chose dont je suis fier, c’est d’être Français. Je crois que la France ne se sort pas si mal de la crise mondiale, et l’esprit français a de grandes qualités. Le côté bagarre droite-gauche, il y a longtemps qu’en sport, on est passé outre. On a de grands sportifs à tribord comme à bâbord. Aujourd’hui, pour créer une grande équipe, il faut faire abstraction de tout ça. Quand on est président de la République et qu’on soutient un tel projet, c’est forcément rassembleur. J’ai eu un bateau qui s’appelait Ville de Paris (le maire de l’époque était Jacques Chirac, ndlr), et qui nous a permis d’aller en demi-finale de la Louis Vuitton en 1992 à San Diego. Aujourd’hui, on est dans un pays où la dynamique économique a besoin du soutien politique… Il faut vivre avec son temps.
v&v.com : Tu as senti que Nicolas Sarkozy accrochait à ton projet ?
M.P. : Je crois que je t’ai donné la réponse…
v&v.com : Près de vingt-cinq ans après ton engagement dans la Coupe, tu gardes un enthousiasme intact – et tu es devenu très diplomate…
M.P. : Oui, je crois. Tout en restant lucide. Ce sont des projets lourds et difficiles. A la fin de l’année 2008, nous n’avons pas pu respecter tous les contrats avec les équipiers engagés. Crois-moi, ce n’est pas agréable. Quand tu racontes à tes actionnaires que dans trois mois, ça va aller mieux, et que, dix-huit mois plus tard, rien n’est réglé juridiquement, tu es obligé de leur servir le même discours comme quoi ça va aller mieux… Mais tu penses bien que certains sont déjà partis en courant !
v&v.com : Tu as encore le temps de naviguer ?
M.P. : Non pas beaucoup, ce n’est plus mon rôle. J’ai quand même disputé la Coupe de l’Hippocampe, le week-end dernier en baie de Saint-Tropez – un match-race sur Smeralda 888, pour le plaisir, où j’ai fini troisième…
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