Côte d’Or II reprend enfin son envol vers de nouvelles aventures grâce à la volonté de Bertrand Quintin et à un grand élan de solidarité.
Photo © Jacques Fèvre
«Les innocents ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.» Ce beau slogan de mai 68 exprime à merveille l’aventure de
Bertrand Quintin, qui a résolu de disputer la prochaine Route du Rhum à bord de l’ancien
Côte d’Or II, dernier bateau d’Eric Tabarly. Abandonné par la force des circonstances sous le pont d’Hennebont depuis quatre ans, le trimaran rouge a été repris depuis plusieurs mois par Bertrand après accord avec son propriétaire portugais.
Professionnel du nautisme, il s’est lancé dans une aventure gigantesque, seul, sans grands moyens, ne prêtant aucune attention aux doutes exprimés par ceux qui se vissaient l’index contre le front en le voyant travailler sur l’immense araignée d’alu et de carbone échouée dans un terrain vague.
«Depuis la toute première Route du Rhum, je sais que je ferai cette course, explique Bertrand avec un calme désarmant. Je naviguais déjà alors, mais j’étais paysagiste et cette volonté de courir m’a engagé à changer de métier pour me rapprocher de la mer.» Pendant plusieurs années, père de cinq enfants, Bertrand travaille comme stratifieur sur les dragueurs de mines à la base sous-marine de Lorient, puis, en 1994, participe à la construction de l’Hydroptère.
Après divers emplois dans le secteur nautique, il crée à La Trinité le chantier Bretagne Carène Service. Aujourd’hui, il veille encore à la préparation des Grand Soleil et travaille en indépendant. «Je suis parti sur un coup de cœur et un coup de tête, explique-t-il. La crise y a été pour beaucoup. Le boulot ralentissait, les enfants sont grands, il y avait ce bateau et j’aime bien avoir des projets !»
Pendant de longs mois, grâce au prêt gratuit d’un terrain en bordure de la rivière par la municipalité d’Hennebont, Côte d’Or II a pu entamer une lente renaissance.
Photo © Jacques Fèvre
Un trimaran au parcours complexe
Contraint de libérer l’espace qu’il occupait à flot depuis presque quatre ans, Côte d’Or II est mis à terre sur un terrain voisin grâce à la bienveillance de la commune. Le bateau, dont la coque centrale en aluminium est celle de Paul Ricard rallongée en son milieu, a connu un parcours plein de vicissitudes.
Construit en 1986, ce trimaran à foils de 22,50 mètres sur 19,80 mètres a participé à quatre Grands Prix puis, en 1988, se retourne avec Eric et Patrick Tabarly dans la course La Baule-Dakar. Abandonnée à la dérive et jetée à la côte, l’épave endommagée et pillée finit par être rachetée par un Portugais, Miguel Subtil, qui consacre son temps et ses économies à tenter de faire revivre ce grand bateau.
Remis en état de naviguer après quatorze ans d’efforts, le trimaran démâte lors d’un convoyage vers la France. Son propriétaire, désemparé, l’amène jusqu’à Hennebont et l’y laisse, à bout de ressources.
Photographié ici vers l’avant de la coque centrale, Bertrand Quintin a travaillé seul de longs mois pour restaurer le bateau et faire naître l’intérêt autour de son projet.
Photo © Jacques Fèvre
Une tombola, pour assurer un premier financement
Lorsque nous l’avons rencontré en novembre dernier, Bertrand Quintin avait achevé la peinture de son bateau et attendait qu’un copain vienne le lendemain souder le ber du moteur.
Pour financer ses premiers travaux, Bertrand a pris une initiative originale, lançant une tombola – 2 000 billets de 100 euros chacun – proposée aux entreprises et aux particuliers. Le 14 juin prochain, un tirage devant huissier aura lieu à Lorient et le gagnant sera… sponsor officiel du bateau avec son nom écrit en grosses lettres à côté de celui de Côte d’Or II ! Même s’il reste des billets à vendre, cela a déjà permis de payer la peinture, les trampolines, une partie du moteur.
«Le bateau est solide, toutes les soudures ont été vérifiées, quelques-unes ont été refaites sur la coque centrale, fait observer Bertrand. Derrière, le porte-antenne a été changé. J’essaye de garder le bateau dans son jus au maximum. Bras et flotteurs en carbone ont également été vérifiés avec tests de résistance sur des prélèvements d’échantillons. De ce côté-là, pas de problème. N’empêche qu’à côté des trimarans de 60 pieds actuels, Côte d’Or II est un monstre : 12 tonnes en charge, des voiles d’avant qui vont jusqu’à l’étrave, 780 mètres carrés de voilure au portant. A titre de comparaison, Sodebo, 10 tonnes, porte 580 mètres carrés au portant. La bôme de Côte d’Or mesure 10 mètres contre 6,50 mètres pour celle de Sodebo !»
Justement, sans entraînement et avec une expérience limitée du multicoque océanique, le pari de la Route du Rhum n’est-il pas déraisonnable, voire dangereux ?
«Mon propos n’est pas de concourir pour les premières places, mais de traverser, de faire revivre ce bateau et l’état d’esprit qui l’a inspiré, réplique Bertrand, toujours aussi sereinement. J’ai pas mal couru autrefois sur Couleur Café, un cata en alu de 15 mètres très bas sur l’eau avec lequel j’ai fait pas mal de solitaire. Quand j’ai créé mon chantier, j’ai moins navigué, sauf pour des convoyages. Depuis que j’ai repris le bateau, je m’entraîne physiquement et travaille mes phases de sommeil.»
«Ma femme me soutient. Je lui parle de la Route du Rhum depuis toujours et si je n’y participe pas, il me manquera toujours quelque chose. Au début, elle a eu un peu de mal avec la taille du bateau…»
Photo © Jacques Fèvre
Calme et déterminé
La sûreté du bonhomme, sa constance triomphent du doute et la chaîne d’entraide créée par le projet a franchi un pas important avec la remise à l’eau du bateau et son convoyage vers Lorient pour y être mâté. Qu’on en juge plutôt : le moteur est un ancien groupe de propulsion de Gitana XII acquis à prix d’amis, allégé, équipé d’un double alternateur et mis en place avec l’aide des élèves du Lycée technique d’Etel, qui ont également réalisé la pose des trampolines et la révision des winches.
Un Lycée technique de Redon va, lui, travailler sur le circuit électrique. Mieux : Bertrand a récupéré à prix compétitif l’ancien mât de rechange de Poulain, neuf, jamais gréé, le seul susceptible d’être monté sur Côte d’Or et dont le transport depuis Brest va s’effectuer grâce à une aide financière de la Compagnie Océane, filiale de Veolia ! Lors de la mise en place du gréement, Didier Ragot et autres équipiers de la garde rapprochée de Kersauson vont faire bénéficier le bateau de leur savoir-faire.
«Le premier contact avec Kersauson a été très intimidant, mais il m’a rappelé ensuite de lui-même plusieurs fois, et a même essayé de me trouver un mât carbone. Le projet lui plaît, il m’a pas mal parlé de la façon de manœuvrer cet engin particulier. Kersauson est incroyable : dès qu’il commence à parler bateau, impossible de l’arrêter ! C’est une chance d’avoir ce mât-là, car les espars des 60 pieds ORMA ne sont pas assez costauds pour un bateau comme celui-là.»
Mis à l’eau quelques heures plus tôt, Côte d’Or II a pris ce week-end la route de Lorient où il se trouve désormais à côté des Pen Duick à la Cité de la Voile Eric Tabarly.
Photo © Jacques Fèvre
Les copains d’abord
Entouré d’une solide bande de copains, Bertrand rencontre un élan de solidarité autour d’un projet auquel il n’a jamais cessé de croire. La Cité de la Voile Eric Tabarly accueille désormais gratuitement le bateau lors de ses séjours à Lorient, imité bientôt sans doute en cela par le port de La Trinité qui, lors de ses escales, lui laisserait une place disponible le long du môle Caradec. Depuis ce week-end, Côte d’Or II a retrouvé sa famille auprès des autres Pen Duick, joli symbole.
«Il y a des copains de La Trinité qui viennent donner des coups de main, mais au départ, j’étais tout seul, confie Bertrand au lendemain de la remise à l’eau du bateau. Beaucoup connaissaient le bateau et quelques-uns viennent me voir avec des anecdotes, des souvenirs, des photos personnelles. A part Kersauson, Patrick Tabarly et Jean Le Cam sont ceux qui connaissent le mieux ce bateau. C’est très sympa, mais la plus grosse difficulté reste financière. On touche maintenant à des postes importants. L’inscription à la course à elle seule coûte 20 000 euros et il y a encore de gros postes à pourvoir : voiles, armement exigé par l’organisation, inscription… Un budget de 200 000 euros permettrait aujourd’hui de boucler le budget sans beaucoup de marge, mais avec l’esprit de débrouillardise qui domine le projet, ça pourrait aller.»
Bertrand Quintin semble sorti du village breton d’une bande dessinée bien connue. Mettant tout en œuvre pour vivre son rêve, soutenu par sa femme, ses cinq enfants, et une solide bande de copains, il prépare sa Route du Rhum comme les Terlain, les Gahinet et les Riguidel le faisaient voici trente ans, avec une foi étonnante, beaucoup d’habileté manuelle, des sacrifices personnels et un art consommé du système D. Pour l’amour d’un bateau et le souvenir de Tabarly, s’il parvient à se présenter sur la ligne de départ de la prochaine Route du Rhum, Bertrand, solitaire avant la course, aura déjà remporté sa plus belle victoire. Il reste encore beaucoup à faire.
E.V.
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