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Rhum 2010 / Seul sur un géant : Mais comment font-ils ? (2)
Yann Guichard : «C’est un peu comme si j’étais en moto et mes adversaires en 4x4 !»
- Par Manon Borsi
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- Publié le : 08/07/2010 07:11
Étraves inversées, profils retravaillés pour être plus stable : le "nouveau" Gitana 11 est largement inspiré des nouveaux codes du multicoque.Photo © Yvan Zedda (Gitana SA)
A 36 ans, Yann Guichard courra le prochain Rhum sur Gitana 11, alors qu'il y a deux ans, il était remplaçant pour les Jeux de Pékin ! Fait rare, Guichard a en effet mené plusieurs PO en Tornado, en parallèle de sa pratique du large. Il a notamment fini 4e des Jeux de Sydney.Photo © Yvan Zedda (Gitana SA)
Yann Guichard : On savait qui seraient nos concurrents sur le prochain Rhum… Et personne n’ignore que plus tu es long dans la mer, mieux ça se passe. En dessous de 12-14 nœuds, Gitana 11 était surtoilé et plus léger que les Sodeb’O, Idec… donc allait plus vite. L’idée du chantier était de mettre le curseur un peu plus haut, d’être plus polyvalent en somme.
Y.G. : Les nouveaux flotteurs font 2 mètres de plus en avant et 2 mètres de plus en arrière. On a coupé la coque centrale en avant du puits de dérive, afin de refaire tout le tronçon avant en le rallongeant de 3 mètres. Et on l’a aussi rallongée d’un mètre sur l’arrière en prolongeant les formes.
Y.G. : Nous voulions garder intacte la structure existante du bateau. On a donc la même implantation de bras, le même écartement et la même structure – qui ont simplement été légèrement renforcés. Donc, c’est ce choix qui nous a limités : plus de deux mètres d’allongement, ça fait déjà un bon porte-à-faux en avant du bras avant. Or, il faut les tenir en latéral, les flotteurs. On est allé au maximum de ce que l’on pouvait faire.
Alors que les flotteurs sont complètement neufs, la coque centrale de Gitana 11 a été coupée en avant du puits de dérive pour être ensuite rallongée... Solide ? Apparemment.Photo © Yvan Zedda (Gitana SA)
Y.G. : Gitana 11 sera à 7 tonnes au départ de la Route du Rhum. En comparaison, Groupama 3 par exemple fera plus du double. Ce qui est sûr, c’est que plus tu es lourd, plus les manœuvres sont dures. L’exercice sur ces bateaux-là est donc complètement différent. Mais il faut aussi voir que quand tu es grand comme Groupama, en ligne droite, tu vas très vite… (Il réfléchit.) Nous, on n’a pas pris de poids, mais on n’a gagné en hydro et en aéro. Résultat, Gitana 11 est encore plus nerveux qu’avant et lève toujours aussi vite la patte. Ça reste un bateau qui vient du 60 pieds, ça se sent ! (Rires.) Quoiqu’il enfourne beaucoup plus tard qu’avant… Mais Sodeb’O et Idec naviguent beaucoup plus à plat, c’est certain. C’est un peu comme si j’étais en moto et mes adversaires en 4x4 !
Y.G. : Les flotteurs dataient de 2001 quand même ! (Gitana 11 est en effet l'ex Belgacom, un plan construit en 2001, ndr.) On a beaucoup gagné en hydro, car leur forme a beaucoup évolué. Les anciens étaient en V, alors que les nouveaux sont très porteurs, très plats et très tendus. Au près, le bateau tape beaucoup plus... Par contre, dès que tu abats, ça va vraiment beaucoup plus vite qu’avant, au reaching comme au portant.
Près de neuf mois de chantier ont permis à Gitana 11 de passer de 60 à 77 pieds. Coque centrale et flotteurs ont été rallongés et redessinés, mais Guichard trouve que son trimaran n'a rien perdu de son âme d'ORMA.Photo © Jean-Baptiste Epron (Gitana SA)
Y.G. : Evidemment. En fait, ils ressemblent beaucoup à ceux du dernier Banque Pop’. De toute façon, il n’y a pas non plus 36 000 formes. La tendance aujourd’hui, c’est d’avoir ces flotteurs plus tendus, avec du volume très bas, qui permettent aux bateaux de naviguer très à plat et de ne pas trop cabrer. Le 11 cabrait beaucoup avant, parce qu’il n’avait pas beaucoup de volume sur le cul. Maintenant, ça n’a plus rien à voir… N’empêche qu’il reste un trimaran extrême, qu’il faut absolument savoir tout anticiper, surtout les manœuvres, surtout en solitaire.
Y.G. : Ce que j’ai pu observer, c’est que le bateau est potentiellement beaucoup plus rapide qu’avant, c’est clair. Maintenant, ça reste quand même un «petit» bateau qui ne mesure que 27 mètres… Comme Gitana est léger, j’accélère vite, mais je m’arrête aussi très vite. Je n’ai aucune inertie. L’avantage des bateaux lourds, c’est qu’ils tiennent des moyennes élevées assez facilement. Moi, je peux débouler à 35 nœuds, y’a aucun souci ! Au départ du Record SNSM, on a dû monter à 37,8 à un moment. Mais tenir une moyenne de 35 nœuds, c’est différent ! Mon objectif, c’est plutôt 26 nœuds, quand Cammas sera à 30.
Y.G. : Il a aussi été fait un gros boulot sur les pilotes. Maintenant, si je barre 10% du temps, c’est le maximum. Après, ça dépend des conditions : quand il y a tout petit temps, mieux vaut barrer soi-même parce que tu barres mieux. Tu barres toujours mieux que le pilote, mais ça fatigue tellement qu’il vaut mieux être aux écoutes et régler. En solitaire, le pilote est vraiment essentiel. (Rires.) Même si d’aller se coucher pendant qu’il barre est un exercice que j’ai dû apprendre !
Y.G. : Une session de dix jours. Et des sorties plus courtes, d’une ou deux nuits. Ça s’est très bien passé. Mais je n’appréhendais pas spécialement. Sachant que je n’y suis pas allé comme un fou. J’ai poussé le curseur petit à petit, évitant de me faire dépasser par la machine. Même si au début j'aurais pu être – je prends cet exemple au hasard – GV haute et gennaker, j’ai préféré mettre un ris plus gennaker. Il faut le temps d’apprivoiser le bateau. Ça vient, mais c’est encore là où je dois progresser pour finalement atteindre la limite haute.
Y.G. : La plus longue ?... Quand tu passes de trois à deux ris, t’as pas mal à renvoyer. En plus, en général quand tu fais cette manœuvre, y’a encore 30 nœuds, donc de la mer… Le renvoi de ris, c’est toujours dur. Hisser la GV, c’est dur. Après, quand t’es solent, pour envoyer le genaker en l’air, faut abattre, rouler le solent, dérouler le genak’, border, repartir au près… Tout ça prend 25 minutes. Puis il reste à tout bien ranger… Après chaque manœuvre, t’es cassé quand même. C’est très physique. Mais une manœuvre, ça se prépare aussi et c’est pour ça qu’il faut engranger des milles. Tu te forges des automatismes, tu prends tes repères. Avoir une petite marque de roulé sur l’écoute, ça ne paraît rien, mais en solitaire, c’est essentiel. Ce sont des choses que tu ne peux apprendre qu’en navigant, et pas dans les livres, parce que c’est propre à chaque bateau.
Y.G. : Oui, maintenant il est vraiment à ma main. Avant, les postes de barre étaient un peu excentrés sur les bras… Quand tu te retrouvais là-bas, pour barrer c’était bien, sauf que tu n’avais accès à aucun réglage, excepté un taquet sur lequel tu ramenais les écoutes. Alors j’ai replacé une barre de chaque côté de la coque centrale et de là, je peux tout faire. J’ai toutes les écoutes, ma barre ; les deux colonnes qui étaient sur le côté ont été remplacées par une centrale qui est là ; j’ai ramené le winch qui était sur le mât pour les voiles d’avant… J’ai vraiment tout reculé, tout recentré sur quatre mètres carrés. Ça fait plus de ficelles, mais c’est optimisé pour le solitaire.
Y.G. : On a gardé les mêmes foils. Enfin, pour tout te dire, on a les mêmes que ceux de Gitana 12, ou quasi à un pouillème près. En revanche, les trois safrans ont été changés. On a augmenté leur surface pour avoir plus de contrôle. Le bateau étant plus grand… Et puis, plus tu vas vite, plus tu as besoin d’un safran grand. Car moins tu donnes d’angle de barre pour faire tourner le bateau, moins tu t’exposes à des phénomènes de cavitation, de décrochement ou de ventilation.
Y.G. : Bien sûr. Ça reste du multicoque. Si le pilote fait une erreur de cinq degrés, si tu ne choques pas, tu te mets sur le toit, hein ! Dire que ce n’est pas chaud, ça n’a pas de sens. Ce bateau-là garde l’âme d’un 60 pieds et il faut rester vigilant. Si tu ne l’es pas, tu vas au carton.
Y.G. : Oui, oui, ça va ! Mais il faut absolument garder une petite part de stress qui te permet de rester humble par rapport à la machine et aux éléments. Il y a beaucoup d’anticipation dans tout ça. C’est certain que ce n’est pas en te retrouvant au milieu d’un truc que tu te dis «P… ! Faut que je fasse ça !». Non. Maintenant, il ne faut pas non plus anticiper trop tôt une réduction de voile, parce qu’après t'es collé… Ainsi de suite. C’est vraiment de la gestion. Et l’obligation de bien connaître son bateau, soi-même et ses limites.
Y.G. : Devant mon poste de barre, où j’ai un bon siège. Ou dans mon poste de veille qui se trouve entre le cockpit et l’intérieur du bateau. Ou, si vraiment c’est cool, j’ai une bannette juste en bas de la descente, où j’ai ma table à carte. Mais tout ça n’a pas bougé, car c’était déjà super bien pensé. Il a quand même déjà gagné la Route du Rhum, le bateau ! C’est qu’il n’était pas si mauvais que ça en solitaire. (Sourire.)
Des flotteurs plus tendus, donc... Et une nouvelle déco, pour l'occasion. Et pour afficher le nouveau logo du sponsor.Photo © Yvan Zedda (Gitana SA)
Y.G. : Rien de particulier. J’ai eu une petite fissure sur un flotteur. Par précaution, on a renforcé cet endroit sur les deux flotteurs ainsi que tout le fond et puis voilà. On aurait pu réparer plus simplement, se contenter de refaire le pet’. Mais après, tu te demandes toujours si cela ne va pas casser si tu prends une vague à un autre endroit…
Y.G. : Il est incomparable. Sodeb’O et Idec ont été conçus pour faire un tour du monde. Gitana a été pensé pour les Grands prix et les transats. Eux ont mis des foils et augmenté leur surface de toile parce que l’objectif de cette année est la Route du Rhum et qu’ils essaient de se rapprocher un petit peu des bateaux transatlantiques. Mais le concept est complètement différent. Après, je pense que cela va se jouer entre Francis, Thomas, moi… Et Franck s’il parvient à maîtriser sa machine. Mais son bateau est probablement plus proche d’Idec et Sodeb’O que du mien.
Y.G. : (Il hésite.) Groupama 3 va vraiment être difficile à mener en solo. Tout est plus lourd à manier ! Ce qu’il faut aussi voir par rapport à un Sodeb’O ou Gitana 11, c’est que nous, on peut basculer le mât au vent et on a la quête réglable. Donc y’a un moment où tu peux soulager tes étais pour rouler tes voiles. Sur un bateau où tu n’as pas ça, tu es obligé de mettre de la pré-contrainte dans le gréement. Ça veut dire que,comme tu abats pour rouler, obligatoirement tes étais sont blindés. Sur certaines voiles d’avant qui sont hookées au lieu d’être sur ficelle, il y a plus de tension. Et puis, c’est gros ! Moi, mon solent fait 120 mètres carrés ; je sais pas combien fait le sien, mais il doit peser trois fois le poids. C’est sûr que les manœuvres sur son bateau sont beaucoup plus compliquées. En comparaison, Gitana reste un bateau à taille humaine, où les manœuvres sont gérables seul.
Rallongé, Gitana 11 est plus rapide et plus stable qu'avant, assure Yann Guichard. Même dans la vague ? Non, il tape quand même plus au près.Photo © Yvan Zedda (Gitana SA)
Y.G. : Groupama 3 a le plus gros potentiel, c'est certain. Une fois qu’il aura la toile du temps et qu’il sera bien caler, il ira à 30 nœuds de moyenne facilement. Nous, pour être à 30 nœuds de moyenne, faut serrer les fesses... Moi, je serai à l’aise dans les transitions. Par exemple, si on part au près dans un système dépressionnaire – comme c’est souvent le cas en novembre –, après il y aura une transition à passer pour choper l’alizé… C’est là que je serai peut-être un peu plus à l’aise.… On verra bien selon les conditions. Je ferai de mon mieux avec ce qu'il y a. Mais je pense que Gitana 11 est le plus polyvalent de la flotte.
Vous pouvez lire ici le premier article de cette série, consacré à Franck Cammas et son maxi-trimaran Groupama 3.
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