Actualité à la Hune

Barcelona World Race 2014-15

Sébastien Audigane : « On s’est beaucoup disputé pour participer à cette course »

  • Publié le : 08/01/2015 - 21:49

Sébastien Audigane - Renault CapturEn dépit d’un parcours semé d’embûches, Sébastien Audigane et Jörg Riechers ont pu trouver in extremis un bateau, le VNAM de Bertrand de Broc, et un sponsor, Renault Captur. Et prendre le départ de la Barcelona World Race le 31 décembre dernier. Photo @ Gilles Martin-Raget

Les concurrents de la Barcelona World Race ont quitté Barcelone le 31 décembre pour un tour du monde en double par les trois caps. Sébastien Audigane, l’un des deux concurrents français (avec Jean Le Cam) revient sur les conditions dans lesquelles il participe à cette course, en duo avec Jörg Riechers, et raconte comment il a bien failli ne pas partir. (Interview réalisée avant le départ).
 

v&v.com : Cette participation à la Barcelona World Race, c’est une histoire à rebondissements…
Sébastien Audigane : Oui, c’est une histoire à rebondissements effectivement. Cela fait à peu près deux ans que je prépare cette course avec Jörg. On avait acheté le bateau de Michel Desjoyeaux, l’ancien Foncia vainqueur du Vendée Globe 2008-2009. On a navigué avec toute l’année dernière, on l’a beaucoup modifié chez CDK à Lorient, et puis on n’a pas eu le temps de le mettre à l’eau parce que le sponsor de Jörg, Mare, a arrêté de financer le projet. Du coup on s’est retrouvé sans bateau, sans rien du tout. Etpuis cet été,grâce à l’aide de la FNOB, on a pu repartir sur le projet de la Barcelona avec le bateau de Bertrand de Broc (VNAM, l’ex-Brit Air d’Armel Le Cléac’h, ndlr). C’est une histoire qui a redémarré il n’y a pas très longtemps mais on est une bonne équipe et on a réussi à arriver quand même à Barcelone, quasiment prêts.

v&v.com : Le retrait du sponsor de Jorg au printemps a été un coup dur. Comment l’avez-vous vécu ?
S.A. : Ça a été un coup dur pour Jörg, surtout, parce que cela faisait dix ans qu’il était financé par Mare. Pour moi aussi, évidemment, parce que j’avais calé une année et demi de « boulot » sur la Barcelona, et il m’a fallu retrouver des navigations, donc ce n’était pas simple. Et puis quand on se prépare pour un tour du monde comme celui là, c’est tout de même une super aventure, alors le jour où l’on apprend que finalement ça ne part pas, c’est un peu violent.

v&v.com : Et vous aviez tous les deux mis beaucoup d’énergie et de travail dans ce bateau…
S.A. : Oui, les IMOCA ne sont pas des bateaux simples, on s’est beaucoup entraîné, beaucoup disputé pour préparer l’histoire et tout a été anéanti en deux semaines. Mais c’est bien que ce soit reparti, du coup toute l’équipe est super motivée – parce qu’on n’est pas tous seuls évidemment, on navigue en double mais derrière il y a toute une équipe de techniciens qui est super importante pour la course.

v&v.com : Bertrand de Broc vous a donné un coup de pouce…
S.A. : Bertrand nous loue le bateau pas très cher par rapport au prix du marché. Pour lui c’est intéressant aussi. On lui a filé un coup de main sur les voiles et sur l’électronique pour la Route du Rhum, et pour la suite de ce qu’il va faire je pense que c’est bien que le bateau soit bien préparé.

v&v.com : Comment s’est faite l’association entre Jörg et toi, au départ ?
S.A. : Elle s’est faite grâce à Charles Euverte, le chef de projet du bateau, que je connaissais depuis longtemps (on s’est connu sur le Figaro il y a une quinzaine d’années). Il m’avait dit que Jörg voulait faire la Barcelona World Race et cherchait un co-équipier qui connaisse bien les IMOCA. Après quelques minutes de discussion, j’ai trouvé Jörg assez sympa, et puis on a commencé à naviguer ensemble l’an dernier, en Class 40 d’abord et ensuite sur le 60 pieds, et depuis, ma foi, ça se passe bien !

v&v.com : Vous avez donc déjà pas mal navigué ensemble…
S.A. : Sur le bateau qu’on a actuellement, on a juste navigué un petit peu avant la Route du Rhum, et on a filé un coup de main à Bertrand pour préparer son bateau. Mais on s’est fait un bon convoyage pour venir à Barcelone, pendant lequel on a pu pousser le bateau et vraiment le découvrir au large. C’est un bateau qui est sain et assez facile, finalement, par rapport au plan Farr. On a vite trouvé les ficelles et on pense que c’est une bonne plateforme. Je me suis occupé un peu du « moteur » du bateau, en mettant au point un jeu de voiles avec Incidences, avec qui je travaille.

Sébastien Audigane - Jörg RiechersRecruté comme « coach » et co-skipper pour la Barcelona, Seb a trouvé en Jörg Riechers un bon copain - détail qui, pour une course de trois mois sans escale, est loin d’être anecdotique.Photo @ Gilles Martin-Raget

v&v.com : Tu avais déjà pris le départ de la Barcelona avec Kito de Pavant, lors de la dernière édition,et vous aviez dû abandonner. C’est un souvenir douloureux pour toi ?
S.A. : Oui, c’était douloureux et ça l’est encore d’ailleurs, parce que ça s’est terminé par une casse du bateau, on s’est arrêté au cap Horn avec la quille complètement de travers. Ça aurait pu très mal finir.

v&v.com : Vous vous êtes fait peur ?
S.A. : Oui, il y avait entre trente-cinq et quarante nœuds de vent et beaucoup de mer, c’était un peu chaud. On a dû passer vingt heures avec du vent, mais heureusement le lendemain ça a molli et on a pu rentrer en toute sécurité.

v&v.com : Revenir pour terminer cette course, c’était important pour toi ?
S.A. : Oui, j’ai vraiment envie de finir ce tour en monocoque – je l’ai déjà fait en multicoque. J’ai une revanche à prendre sur le sort.

v&v.com : Vous avez le même âge tous les deux, mais tu as bien plus d’expérience que Jörg au large et autour du monde. Comment cela se passe-t-il entre vous ? Est-ce qu’il se repose sur toi dans certains domaines ?
S.A. : Oui, je pense qu’il se repose un peu sur moi sur la façon de faire marcher le bateau. Je connais bien les IMOCA et surtout la haute mer, on discute beaucoup. Depuis qu’on navigue ensemble il a pris la mesure des gros bateaux, ce n’est pas la même chose que les 40 pieds ou les Mini, c’est beaucoup plus technique, il faut faire beaucoup plus attention, il faut anticiper, on ne peut pas naviguer à fond tout le temps. Tu es obligé d’anticiper sur la météo, de naviguer un peu en dessous, et puis il faut bien suivre le bateau parce que les efforts sont importants. On a travaillé dans ce sens là et je pense qu’on fait un duo performant parce que même dans la brise on réussit vraiment de belles manœuvres. On n’a rien cassé depuis qu’on navigue ensemble, on fait attention et on est monté crescendo.

v&v.com : Si je comprends bien tu as un peu un rôle d’instructeur en IMOCA…
S.A. : Oui, c’était ça l’origine du projet : Jörg voulait faire le Vendée Globe, et l’idée était qu’il fasse un premier tour du monde avec quelqu’un qui a plus d’expérience en IMOCA. Je me positionne donc un peu comme une sorte de coach - et aussi un copain, parce que finalement on rigole bien à bord et ça se passe plutôt bien !

v&v.com : Sur la course, commentallez-vous vous organiser ? Les décisions stratégiques sont-elles prises en commun ?
S.A. : En gros,j’aurai un œil sur le bateau en général, et pour organiser les différents checks et les manœuvres.Au niveau de la stratégie et de la navigation, les fichiers, les routages, et sur la tactique, on fait cela ensemble. On en discute et les décisions seront toujours collégiales.

v&v.com : C’est difficile de naviguer à deux ?
S.A. : C’est à la fois difficile et plus facile. Difficile parce qu’il faut bien s’entendre avec la personne – et je crois qu’on a un peu le même caractère finalement. Je lui ai parlé de mes expériences passées, en équipage et en double, et lui aussi d’ailleurs parce qu’il a eu des expériences plus ou moins bonnes en class 40. On a beaucoup échangé là dessus et on a à peu près la même vision des choses et de la vie en général, et des relations humaines. Sur ce point c’est quand même une des premières fois que j’ai vraiment l’impression de naviguer avec quelqu’un qui est à peu près dans le même état d’esprit que moi.

v&v.com : Quelles sont les qualités nécessaires pour qu’une navigation à deux se passe bien ?
S.A. : Je pense qu’il faut rester humble, qu’il faut accepter les défauts et les qualités de chacun. On est tous différents, il y a des caractères plus forts que d’autres. C’est un exercice difficile, il faut accepter les erreurscomme les bonnes choses. Ça dure quatre-vingt dix jours et donc il faut être tranquille. Et puis il faut aussi essayer de respecter l’intimité. On n’en a pas beaucoup, sur ces bateaux, alors c’est important de respecter celle de chacun.

Sébastien Audigane - Barcelona World RaceRetardé dès la première nuit de course par un souci de drisse qui a forcé Sébastien à grimper au mât, le duo franco-allemand s’est fait distancer avant Gibraltar par la tête de flotte. Mais la route est longue… Photo @ Gilles Martin-Raget

v&v.com : Malgré le fait que votre parcours pour être au départ de la Barcelona ait été semé d’embûches, vous pensez qu’une victoire est à votre portée ?
S.A. : Sur le papier on se positionne je dirais dans les quatre bateaux « performants ». Hugo Boss, sur le papier en tous cas, est plus rapide que nous. Après, on ne sait pas ce que donne Cheminées Poujoulat, le bateau qu’on a modifié l’année dernière, mais il est quand même mené par deux très bons marins qui ont beaucoup d’expérience. Le quatrième, c’est Guillermo Altadill, qui a beaucoup régaté sur la Volvo notamment, et qui navigue avec un chilien qui est un très bon marin. C’est quelqu’un de peu connu en Europe mais qui passe toute sa vie sur l’eau, je crois.

v&v.com : Cela vous paraît accessible ?
S.A. : Oui, je ne suis pas inquiet sur la façon de faire marcher le bateau. C’est un bateau qui est assez facile, on a vite trouvé les manettes et puis on l’a bien boosté en lui rajoutant un peu de volume et de mètres carrés dans les voiles par rapport à ce qu’avait fait Bertrand. Le seul truc, c’est qu’on n’a pas navigué avec les copains donc on ne sait pas si on va plus vite qu’eux ou pas. Mais c’est une régate qui dure longtemps donc et il va falloir gérer les montures et les bonhommes, être capables de mettre le curseur quand c’est possible. Je crois que ça va être intéressant dans ce sens là. A mon sens il y a quatre bateaux qui vont à peu près pareil. Hugo Boss a un petit avantage. On en saura plus dans quelques jours…

 

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Sébastien Audigane, l’homme de tous les records en quelques dates
1968 : Naissance à Brest.

1996 : Transat AG2R. Il participe de nouveau en 1997 et 2000.
2002 : Victoire d’étape à la Solitaire du Figaro (il compte sept participations).
2005 : Remporte le Trophée Jules Verne à bord d’Orange II avec Bruno Peyron.
2007 : Record de la Route de la Découverte sur Groupama 3. Record de distance sur 24 heures et record de l’Atlantique Nord sur Groupama 3. Transat Jacques Vabre avec Yann Eliès sur Generali (2ème).
2009 : Record de l’Atlantique Nord et nouveau record de distance sur 24 heures sur Banque Populaire V. Istanbul Europa Race sur Groupe Bel (2ème)
2010 : Barcelona World Race avec Kito de Pavant sur Groupe Bel. Abandon au Cap Horn sur avarie de quille.
2013 : Record Route de l’Or New-York San Francisco sur le monocoque Maserati. Rolex Fastnet avec Jörg Riechers sur Mare (6ème).