Il n'y a pas que les multicoques géants ou les 60 pieds IMOCA. Il y a aussi de purs amateurs qui comptent bien réaliser leur rêve : s'aligner sur la Route du Rhum 2010. Pourquoi ? Chacun a ses raisons. Bertrand Guillonneau, 51 ans, veut faire de cette traversée un acte poétique et écrire un chapitre sportif et ambitieux dans son existence. Rencontre et premier portrait d'une série consacrée aux amateurs.
Note :
Jeune, il a couru le Fastnet, a été moniteur de voile. Puis il est entré en fac de médecine et a fait sa vie. A 51 ans, Bertrand Guillonneau est installé comme chirurgien dans un hôpital new-yorkais. Il est de cette génération d'amateurs pour les quels la Route du Rhum constitue le mythe fondateur de la course au large.
Il réfléchit longtemps, cherche comment expliquer les choses simplement, puis raconte d'une voix posée : <Le premier Rhum, c'est en 1978. C'est mon baccalauréat. C'est l'année où je me prépare à rentrer en fac de médecine. J'ai 19 ans. J'imagine que c'est un moment important de ma vie et tout ça a une résonance particulière.>
Quand on lui demande s'il a hésité ne serait-ce qu'un instant, à ce moment-là, à devenir marin, coureur au large plutôt que médecin, il répond : <On ne se dit pas les choses comme ça quand on a 17 ans. Du moins quand on est parisien.>
Il n'a pas de regrets. Si c'était à refaire, il ne changerait pas sa route. <Le bateau est une partie de ma vie, mais n'est pas toute ma vie. Mon rêve n'est pas d'être Desjoyeaux.>
Il est revenu à la voile plus tard. Parfois, il utilise le mot <parenthèse>, sans paraître tout à fait convaincu de ce terme. En 2002, Guillonneau fait la Transquadra en double avec son frère, sur un Pogo 8.50. Ils terminent deuxièmes. En 2008, il la refait en solitaire.
<Simplement traverser l'Atlantique, je l'ai déjà fait plusieurs fois.
J'ai envie de bien faire, de faire une belle course.>
Entre temps part le Rhum de 2006. Soudainement, sans raison apparente, <J'ai eu un pincement au coeur. Trente ans plus tard, tout ça s'est réactivé.>
Les Class 40, monocoques d'une nouvelle série qu'il surveille du coin de l'oeil depuis un moment, sont autorisés à courir la transat. Le déclic se fait. <Et pourquoi pas ?> Le 40 pieds est une taille qu'il se sent capable de maîtriser ; au début, le budget semble accessible. <Tout d'un coup, il y a une sorte de télescopage dans le temps, dans l'espace, dans la mythologie, dans le rêve.> Il saute le pas.
Pour la fin de l'année, il a accepté un poste à Paris. Entre temps, il prendra un congé sabbatique de six mois et sera fin juin dans sa maison de Tréboul. Il s'entraînera tout l'été dans la baie de Douarnenez. La ville s'est d'ailleurs laissée séduire par le projet de l'amateur qui portera ses couleurs sur son Ker 40, un plan Julien Marin racheté à Yvan Noblet.
<Lancer ce genre de projet est totalement fou. Mais au fur et à mesure, de plus en plus de gens s'y intéressent, les choses s'intensifient... Il y a une sorte de spirale positive. C'est une histoire assez jouissive. C'est grisant de voir que le rêve peut encore exister et se propager.>
Noblet, l'ex skipper du bateau, 6e du dernier Rhum, l'aide dans son projet, tout comme Mickaël Hédouis, l'entraîneur du Pôle Mini, la Société des Régates de Douarnenez et bien d'autres personnes. <Et je préfère ne pas vous dire qu'en vrai New-Yorkais, je vais à la gym tous les jours pour me préparer physiquement.>
Guillonneau n'est pas dupe, il a conscience du niveau sportif qu'atteint la flotte des Class 40 inscrite au Rhum, mais affirme que le fait que cette course est disputée fait partie de du mythe de la course, de son histoire. <Je ne fais pas le Rhum pour mettre mon nom en bas de la liste. Cela ne me suffit pas pour faire un imaginaire. Simplement traverser l'Atlantique, je l'ai déjà fait plusieurs fois. J'ai envie de bien faire, de faire une belle course. Quand on court un marathon, on ne court pas vraiment pour gagner. Ce qui compte, c'est de faire le temps que l'on voulait faire, pas tellement de finir 7852e ou 560e... De la même manière, quand on court la Route du Rhum, on ne court pas pour gagner. Mais on court pour avoir autant de plaisir que si on avait gagné.>
Il y a quelques semaines, Bertrand Guillonneau a amarré Poèmes bleus, son Ker 40, au ponton de Douarnenez.
<La mer est jeune, quel âge a-t-elle
Elle est ce mur horizontal
Où s'appuyer quand rien ne va
Et rien ne va plus trop souvent.>
Il explique qu'il veut : <Un bateau au large comme un Manifeste.> Qu'il veut donner une autre image de la voile. Il veut aussi pouvoir montrer à ses enfants que ce genre de choses est possible, qu'on a le droit de mettre de l'énergie dans des choses que l'on aime et que l'on a envie de faire, même si elles semblent un peu folles.
<Je ne sais pas si cette Route du Rhum va me changer, mais chaque fois que j'ai traversé, j'ai appris des choses sur moi. Traverser, cela pousse à la méditation, à l'écriture. Je ne fais pas le Rhum pour faire une psychanalyse, mais le côté solitaire est aussi très particulier et plaisant. Le Rhum est d'ailleurs probablement la dernière course en solitaire que je ferai... ça aussi, c'est une forme de plaisir. Comme pour beaucoup, cela constitue une borne sur la route de mon existence... Mais placée au milieu de ma vie. Il y aura un avant et un après ; ce ne sera pas un achèvement. Ce sera une jolie histoire dans ma vie.>
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Retrouvez Bertrand Guillonneau sur son site, ici et sur son blog Voiles et Voiliers, ici.
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