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COUPE DE L’AMERICA

Bruno Dubois : «Les Kiwis ont manqué de noblesse !»

Il possède la double nationalité, belge et canadienne et parle aussi bien français qu’anglais. Après avoir beaucoup bourlingué, Bruno Dubois travaille en France depuis plus de quinze ans. Il a managé des équipes, régaté au plus haut niveau souvent comme skipper, de la Mini-Transat à la Volvo Ocean Race, de l’Admiral’s Cup à la Transat Jacques Vabre, dirigé la voilerie North Sails… avec une parfaite connaissance du monde anglo-saxon. Polyvalent et fort d’un brillant parcours, à 57 ans, Bruno Dubois, a disputé la dernière Coupe de l’America en tant que directeur général de Groupama Team France après avoir été, il y a dix ans, en charge du programme voile pour le défi Areva à Valence. À peine rentré des Bermudes, il a repris la direction de Dongfeng Race Team pour la prochaine Volvo Ocean Race. À Lorient, un mois après le triomphe des Néo-Zélandais, il a bien voulu revenir sur la 35e édition de la Coupe de l’America pour Voiles et Voiliers. Et ce sans concession.
  • Publié le : 25/07/2017 - 17:51

Bruno DuboisL'expérimenté Bruno Dubois a occupé la poste de Directeur Général de Groupama Team France lors de la 35e édition de la Coupe de l'America.Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France

Voilesetvoiliers.com : On ne t’a guère entendu depuis la victoire d’Emirates Team New Zealand. Quel bilan tires-tu de la campagne de Groupama Team France avec un peu de recul ?
Bruno Dubois : Je pense qu’on le saura plus tard, avec ce qu’on a bien fait, et ce qu’on n’a pas bien fait. Les résultats de notre travail, on les ressentira dans plusieurs mois. En tous cas, en ce qui me concerne (le management, ndlr) j’ai beaucoup appris.

Voilesetvoiliers.com : Comme toujours avec les défis français depuis vingt-cinq ans, vous avez malheureusement démarré trop tard…
B.D. : Clairement, on a démarré tard… comme toujours par manque d’argent, mais je pense que nous n’avons pas été assez opportunistes dans certains moments.

Voilesetvoiliers.com : C’est-à-dire ?
B.D. :
Je crois que l’on a été trop prudents, trop conventionnels dans notre approche. On manquait de temps certes, mais je m’en voudrais toujours d’avoir raté l’opportunité de travailler avec Oracle Team USA pour prendre leur «design package» comme l’ont fait les Japonais. Je pense que l’on aurait pu économiser du temps et de l’argent, et amener notre équipe pour développer le bateau plus en détails, aller plus loin. Nous sommes partis de la base, mais on aurait pu prendre celle d’Oracle qui avait déjà fait tout ce travail en amont.

SoftBank vs GroupamaContrairement aux tricolores, les Japonais de SoftBank Team Japan ont collaboré étroitement avec les Américains leur permettant de gagner un temps fou en préparation.Photo @ ACEA 2017/Photo Ricardo Pinto
Voilesetvoiliers.com : Et pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
B.D. :
Par manque de connaissance de la Coupe de l’America, par manque d’introduction, et aussi par le fait de vouloir tout développer en France. Ce qui d’ailleurs est tout à fait honorable. Mais à la fin, ce qu’on regarde ce sont les résultats, pas la façon dont tu as a voulu faire du «made in France». On aurait pu développer un produit qui vient de l’extérieur.

Voilesetvoiliers.com : Vous avez semblé quand même limités par vos systèmes de vol ?
B.D. :
Il est clair qu’on avait un problème avec les systèmes de contrôle des foils. Quand, chez les Anglais, tu as une vingtaine de personnes qui travaillent dessus, et que toi, dans ton équipe, tu en as quatre, tu sens que tu ne peux pas lutter. Nous étions clairement en sous-effectif pour développer ce que l’on voulait. Nous avions notamment des problèmes de gestion de l’énergie en fin de régate et sur ces bateaux c’est rédhibitoire. Pourtant, ce ne sont pas les idées qui manquaient… souvent très proches de celles des Kiwis.

Groupama Team FranceToutes les équipes ont reconnu que Groupama Team France était bien né et très véloce, malgré sa mise à l’eau tardive.Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France

Voilesetvoiliers.com : Vous n’avez pas été ridicules en performance pure, loin de là ?
B.D. 
:
Oui, et il faut reconnaître que nous sommes l’équipe qui a eu la plus grosse progression depuis notre arrivée aux Bermudes. Mais si on avait eu une base beaucoup plus proche des autres en travaillant avec Oracle, on aurait été en meilleure position. Je m’en veux un peu de ne pas avoir plus poussé cette solution-là.

Voilesetvoiliers.com : Quels sont les points positifs que tu retiens ?
B.D. :
Déjà, il y avait une bonne ambiance générale dans l’équipe. Les gens ont bossé comme des malades… mais ça tu peux le faire qu’une fois. Tu ne peux pas réécrire la même histoire la prochaine fois. Tu ne peux pas redemander aux gens de repartir et travailler sur un projet 25 à 28 jours par mois et 14 heures par jour pendant dix-huit mois. Techniquement, il y a eu des choses super comme notre aile par exemple.

Groupama Team FranceL’aile des Français a été «élue» la meilleure par décision de tous les challengers.Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team FranceVoilesetvoiliers.com : Peux-tu préciser ?
B.D. :
Nous avons par exemple dépêché dans toutes les équipes (sauf les Néo-Zélandais) des ingénieurs afin d’examiner les ailes, et ce pour en définir la meilleure - une monotype - pour la prochaine fois. C’est la nôtre qui a fait l’unanimité. L’équipe a réalisé un très bon travail. L’idée était donc que l’on prépare cet été une aile monotype pouvant être construite en France

Voilesetvoiliers.com : Quel est ton sentiment sur le triomphe des Néo-Zélandais ?
B.D. :
Si j’ai une leçon à apprendre de cette campagne, c’est la manière dont Team New Zealand s’est focalisé sur la Coupe. Tout ce qui ne faisait pas avancer le bateau vite, ils le dégageaient ! Par exemple, ils ne se sont absolument pas occupé des jeunes pour la Red Bull Youth America’s Cup. Ils n’en n’avaient rien à foutre et ne voulaient même pas en entendre parler… Leur objectif n’était pas de préparer la relève ou repérer de jeunes talents, mais de gagner la 35e édition point ! En faisant le choix de mettre l’expérimenté Glenn Ashby comme skipper afin de ne pas mettre toute la pression sur leur barreur Peter Burling, ils ont également remarquablement géré les priorités. Ils ont innové, ont été intelligents. Ça donne des idées, et c’est ce que j’essaye de faire actuellement sur Dongfeng pour la prochaine Volvo Ocean Race (Dongfeng avec comme skipper Charles Caudrelier a terminé 3e de la dernière édition et constitue l’un des favoris cette année, ndlr)

Voilesetvoiliers.com : Le Néo-Zélandais Adam Minoprio, seul «non Français» des neuf navigants est celui qui n’a pas disputé la moindre régate. Pourquoi ?
B.D. :
Nous en avons beaucoup parlé entre nous. Comment utilisez plus Adam ? Que faire ? Il a été décidé que nous irions jusqu’au bout avec Franck (Cammas) à la barre. Adam a beaucoup barré en GC32 (il a aussi remporté la saison 2016 avec Norauto aisément, ndlr) afin de donner la réplique à Franck. Sur le ClassAC, il était le régleur d’aile remplaçant de Thierry (Fouchier) et Franck a préféré naviguer avec «Fouch» car outre sa grande expérience, la communication était plus facile au niveau de la langue. Ensuite, n’ayant qu’un seul bateau, il fallait donner le maximum d’heures de barre à Franck. Adam a été jusqu’à «challenger» Franck en match racing en pilotant le bateau à moteur. Ils faisaient des dial-up, des départs… Nous avons été au plus loin que l’on pouvait aller selon nos moyens.

Groupama Team FranceAutre élément indispensable aux tricolores : le coach Bertrand Pacé qui encadre ici un débriefing à bord.Photo @ E. Stichelbaut/GTF

Voilesetvoiliers.com : Comment vois-tu la suite ?
B.D. :
J’ai deux manières de voir les choses. À titre vraiment personnel et d’une manière très égoïste, je suis content que la 36e Coupe se déroule en 2021, car du coup ça nous donne le temps de réfléchir, de faire d’autres choses comme travailler sur la Volvo Ocean Race. Ensuite, pour Team France et tous les sponsors, l’objectif de l’agreement entre challengers de faire la Coupe en 2019 (idée initialement avancée par Oracle Team USA et les quatre challengers avant cette édition 2017… à l’exception de Team New Zealand, ndlr) permettait clairement de continuer sur notre lancée. Et nous, on pense vraiment tous dans ce groupe-là que ces catamarans constituent une telle avancée technologique à tous les niveaux outre l’aspect médiatique ou télévisuel, qu’il faut donner entre cinq et dix ans au monde de la voile pour se mettre à ce niveau. Je pense que c’est hyper important.

Voilesetvoiliers.com : Le problème, c’est que les Néo-Zélandais ne semblent pas vouloir conserver ce type de bateaux et ce format…
B.D. :
Les Kiwis vont en effet peut-être proposer des monocoques qui vont vite… mais on brise un rythme qui semblait très bien. C’est la Coupe de l’America quoi ! Je ne crois pas un instant qu’ils puissent revenir au monocoque pour faire avancer la technologie… mais je me trompe peut-être et, dans quelques mois, on va dire que ce qu’ils ont fait, c’est merveilleux, c’est une évolution pour la Coupe… Actuellement, c’est pour moi plus un règlement de compte de la part de types qui n’ont pas digéré qu’on leur retire l’AC 62 (bateau initialement prévu pour cette 35e édition mais auquel furent préférés les Class AC, ndlr).

Voilesetvoiliers.com : Tu sembles assez remonté vis-à-vis de l’attitude des Kiwis ?
B.D. 
:
Ce qui me dérange beaucoup, c’est que nous avons eu un très beau vainqueur qui agit désormais en defender, et c’est logique… mais qui avançait déjà en defender avant ! On a beaucoup critiqué les Américains, et je sais qu’ils n’ont pas toujours été «fair-play» dans leurs manières d’aborder la Coupe de l’America. Mais cette fois-ci, je trouve qu’ils ont vraiment essayé de continuer sur une lancée. Ce ne sont pas eux qui ont proposé ce format de la 36e édition dans deux ans, mais les Anglais de Land Rover BAR avec les Suédois d’Artemis. Les Américains, trouvant que l’idée était bonne, ont embarqué… et pourtant, ce n’était pas à leur avantage. Ils se sont consacrés à mettre en place plein d’autres choses, à aider les Japonais, puis les jeunes du Team Bermuda pour la Youth America’s Cup.

SpithillLes membres d'Oracle Team USA furent élégants dans la défaite, saluant leurs adversaires. Et contrairement à bien des commentateurs, Bruno Dubois a beaucoup apprécié l'équipe américaine lors de cette édition. Photo @ ACEA 2017/Gilles Martin-Raget
Voilesetvoiliers.com : Les Américains contrairement aux Néo-Zélandais n’ont-ils pas mal anticipé les priorités ?
B.D. : Complètement ! Ils se sont éloignés de leur objectif qui était de conserver la Coupe de l’America. Je pense que c’est pour ça qu’ils ont perdu, alors qu’ils avaient tous les atouts pour la conserver. Ils se sont dilués, ont fait plein d’autres choses pour la voile en général. Erreur ou pas erreur, ils passent pour des mauvais alors que cette fois-ci, ils ont réalisé un beau travail. On leur a reproché par exemple d’avoir réécrit les règles ce qui est totalement faux, d’être arrivés en finale avec un point d’avance, alors que c’était une décision de protocole votée à la majorité. Peut-être ont-ils mal expliqué les choses et leur démarche. Et puis ce point, il fallait le gagner lors des qualifications du début… et ils l’ont remporté sur l’eau.

Voilesetvoiliers.com : Pour en revenir aux Néo-Zélandais, ils ont semblé faire quand même une certaine unanimité ?
B.D. 
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Ce qui m’embête vraiment, c’est que je vois notamment sur les réseaux sociaux que l’on critique beaucoup toutes les équipes, et on donne du crédit à Team New Zealand, qui est arrivé en cours, a réussi à empêcher les autres équipes de naviguer pendant un mois et demi, qui a joué sur le «tapis vert» pour essayer d’obtenir plus d’argent. On trouve ça génial de la part d’une équipe qui a tout mis en œuvre pour être l’empêcheur de tourner en rond. Et le fait que les autres équipes essayent de se retrouver ensemble pour tenter de créer un événement pour la prochaine Coupe de l’America et pas contre Team New Zealand, a été défoncé !

Burling DaltonGrant Dalton (à gauche) patron emblématique de l'équipe des Antipodes depuis que Peter Blake passa la main et Peter Burling, le barreur, à droite, ramènent la Coupe au pays du long nuage blanc.Photo @ ACEA 2017/Gilles Martin-Raget
Voilesetvoiliers.com : Mais comment l’expliques-tu ?
B.D. :
Je pense qu’ils avaient aussi une équipe de communication exceptionnelle, et sont parvenus à retourner le public et les médias en général à leur avantage, tout le temps à leur avantage. Par exemple, ils ont fait croire que la manche des Louis Vuitton America’s Cup World Series (en AC 45, ndlr) qui devait se dérouler à Auckland avait été supprimée par les Américains, alors que, n’ayant pas le budget pour l’organiser ils ont dû l’annuler !

Voilesetvoiliers.com : N’empêche : ils ont gagné et bien gagné cette 35e édition…
B.D. :
Attention, ils sont très forts à tous les niveaux ! Mais j’aurais aimé personnellement que Team New Zealand ressorte en étant un meilleur vainqueur. Ils n’ont pas eu un mot pour les autres équipes après leur victoire. Pour faire un beau vainqueur, il faut un beau second ! Le fait par exemple de jeter les sacs Louis Vuitton dans la foule à la remise des prix en est un bon exemple. Je trouve que les Kiwis ont manqué de noblesse !

VuittonLes sacs de la discorde... Il fut reproché au Kiwis de jeter des sacs Louis Vuitton dans la foule lors de la remise des prix...Photo @ ACEA 2017/Gilles Martin-Raget

Voilesetvoiliers.com : Quel est ton sentiment sur l’attitude de Grant Dalton, le boss des Kiwis après la victoire ?
B.D.
 :
Quand, à la conférence de presse, on a demandé à Dalton de dire ce qu’il pensait de James Spithill le skipper du bateau américain qui, lui, venait d’avoir des mots très sympas à l’égard des vainqueurs, il a répondu qu’il n’en avait «rien à branler». Et ça, ce n’est pas bien ! Et le fait que ce soit Dalton qui donne l’exemple étant le premier à balancer un sac Vuitton, avant de se justifier dans les médias en disant que c’était parce que c’est une marque française, et que les Français ne les ont pas aidés, alors que l’on sait très bien que c’est Prada, la marque concurrente (dirigée par Patrizio Bertelli nouveau challenger of record et grand ami de Dalton, ndlr) qui est derrière, je trouve ça franchement malsain et assez bas de la part de vainqueurs.

Voilesetvoiliers.com : Justement, les Kiwis vous ont reproché d’avoir refusé de les aider après leur chavirage et d’avoir monnayé une aide éventuelle. Vrai ou faux ?
B.D. 
:
Ce qu’ils ont sorti était totalement gratuit et faux, tout en alimentant certains journalistes avec des informations erronées puis non vérifiées ! Ce qui est vrai, c’est que ne voulions pas les aider, même si c’était tentant. Nous Français, sommes proches des Néo-Zeds. Ce n’est pas le fait de ne pas vouloir les aider… mais on ne voulait surtout pas défavoriser les Anglais, qui un, étaient l’un de nos partenaires, et deux étaient à égalité un partout à ce moment-ci des demi-finales. Si nous avions aidé Team New Zealand, nous nous mettions aussi à dos les Anglais, et il y avait encore derrière les Suédois. Je voulais pouvoir me regarder dans la glace le soir.

Emirates TNZSuite au chavirage d'Emirates Team New Zealand, les Kiwis demandèrent un coup de main aux Français. "Si nous avions aidé Team New Zealand, nous nous mettions aussi à dos les Anglais" expliqua logiquement Bruno Dubois.Photo @ ACEA 2017/Gilles Martin-Raget

Les Kiwis n’avaient pas besoin de faire ça, et je pense que cette frustration et ce désir de vengeance vont tomber quand ils auront dormi quelques nuits avec la Coupe de l’America dans leurs lits ! Il faut rappeler qu’en 2013 après avoir été battus 9 à 8 à San Francisco, les Kiwis avaient peur de rentrer à Auckland. Dalton a dû, je crois, quitter le pays quelque temps. Il a dû virer Barker puis embaucher Burling. Team New Zealand n’avait plus d’argent. C’est Dalton qui a tout remis sur les rails. Moi je dis chapeau. Je ne sais pas si pour gagner la Coupe de l’America, il ne faut pas avoir une telle rage !

Voilesetvoiliers.com : Justement, est-ce que la France gagnera un jour la Coupe de l’America ?
B.D. :
(long silence). Je me pose souvent cette question. Je doute beaucoup mais j’espère me tromper et qu’un jour on va arriver à gagner la Coupe.

Je crois que ce n’est pas dans la mentalité des Français, même si nous avons énormément de gens talentueux. N’oublions pas qu’en dehors de Groupama Team France, il y avait 36 Français travaillant dans les différents teams. Je pense qu’ils ont apporté une plus-value énorme. N’empêche ; on a un problème d’investissement dans le temps. Les éditions se suivent et se ressemblent, et s’arrêtent à chaque fois en France. On n’a pas les moyens de pouvoir poursuivre dans la continuité. On a des partenaires qui ont envie de continuer, mais pour le moment on ne sait pas quoi leur proposer puisque nous ne savons rien de la 36e Coupe. Nous sommes obligés d’attendre, mais c’est dur, et on se casse les dents pour gagner le seul trophée qu’il manque en France !

Groupama Team FranceL’équipe de Groupama Team France aux Bermudes.Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France