Actualité à la Hune

Solitaire 2017 : L’analyse de Dominic Vittet

Calmes, baston et punition

L’histoire de la Solitaire URGO Le Figaro est remplie de coups de vent. Rares sont les éditions qui s’exemptent d’au moins une étape de brise. Cette 48e n’échappe pas à la règle. La dépression qui s’est creusée lundi dans le Nord-Ouest de l’Iroise a balayé violemment toute la côte française. Avec des rafales de plus de 50 nœuds et des creux de 6 mètres, l’Iroise était devenue infréquentable. La veille du départ, le comité de course a donc sagement remplacé le contournement de l’Occidentale de Sein par un circuit contenu dans la moitié Sud du Golfe de Gascogne, en passant par Arcachon et le plateau de Rochebonne, au large de l’Île de Ré. Malgré cette précaution, la meute des courageux a terriblement souffert et la mer a déjà fait son tri. Sur les 43 solitaires au départ, seule une quinzaine limite les dégâts et reste dans le match pour une victoire finale. Analyse des différentes phases de cette manche.
  • Publié le : 07/06/2017 - 16:22

Nicolas Lunven GeneraliA bord de Generali, Nicolas Lunven gagne sa première étape lors de sa neuvième participation à la Solitaire.Photo @ Alexis Courcoux

De Pauillac à Arcachon

En ce dimanche 4 juin, sur les quais de Pauillac, le soleil brille et le vent est discret. Ça tombe bien. Les marins apprécient les départs dans le petit temps : sortie du port sereine, moins de stress sur l’eau, navigation en short et amarinage en douceur. Dans un petit vent de Nord-Ouest léger, le louvoyage entre la vingtaine de bouées de chenal qu’il faut respecter jusqu’à la Pointe de Grave s’annonce plaisant. Mais le courant de jusant accélère la cadence, surtout dans les plus grandes profondeurs du chenal qu’il faut savoir exploiter.

À force de virements et de positionnements tactiques dans cet espace serré, les poids lourds de la série finissent par s’extirper de la meute et pointent en tête dès la sortie de la Gironde. Yann Eliès (Queguiner Leucémie Espoir), Nicolas Lunven (Generali), Adrien Hardy (Agir Recouvrement), ou Alexis Loison (Custo Pol) occupent déjà les premières places et ne les lâcheront plus… Seul manque Charlie Dalin (Skipper Macif 2015), le champion de France en titre, qui rate une bouée après le départ. Mais ne va pas tarder à faire parler sa vitesse…
Ce Nord-Ouest léger accompagne la flotte toute la nuit vers l’embouchure du Bassin d’Arcachon. Mais au petit matin, le temps change. Tandis que les bateaux enroulent la bouée ATT en face du célèbre bassin, les nuages d’altitude (cirrus) ont fait leur apparition dans l’Ouest. Le vent qui mollit de plus en plus, bascule doucement vers la gauche pour s’installer à l’Ouest puis au Sud-Ouest. La tempête approche…

Yann ElièsAprès son beau Vendée Globe, Yann Eliès semble décidé à gagner une 4e Solitaire. Ce serait le premier à réaliser cette incroyable performance ! Il réalise un superbe début d’étape mais un petit coup de mou dans le coup de vent le prive du podium, terminant à la 5e place. Photo @ Alexis Courcoux

À l’attaque de la bouée Rochebonne !

Les briefings météo du départ étaient clairs : la régate va se durcir avec l’approche de cette énorme masse nuageuse (front chaud ; voir carte ci-après) qui arrive par l’Ouest. Dans cette veillée d’arme, deux options sont possibles pour entamer la remontée d’une centaine de milles jusqu’à Rochebonne. Soit virer aussitôt à la bouée ATT et faire du bâbord amure pour gagner sur la route en prenant le risque de toucher le vent fraîchissant de Sud-Ouest plus tard que les autres (Lunven, Hardy, Macaire). Soit en investissant un peu dans l’Ouest en tribord amure pour être le premier servi quand la brise rentrera (Eliès).
Doucement mais sûrement, le ciel s’obscurcit par l’Ouest. Les cirrus d’altitude sont remplacés par un plafond gris qui descend de plus en plus bas et le vent monte graduellement. Il ne faut plus traîner pour gagner dans l’Ouest et anticiper l’arrivée du fort vent de Sud. La descente vers Rochebonne ne sera «spiable» qu’à condition de s’ouvrir un angle de 145-150 ° minimum. Ceux qui sont trop restés sous la route le regretteront et verront passer, loin au vent, leurs camarades de jeu qui surferont plus facilement dans le Sud-Ouest fraîchissant.
Nicolas Lunven et Adrien Hardy, qui sont dessous, jouent bien. Dès le début de la bascule au Sud-Ouest, où le vent est encore inférieur à 15 nœuds, ils accélèrent en lofant et se recalent petit à petit sur la route devant Yann Eliès. Xavier Macaire (Groupe Snef) tarde à lofer et laisse filer quelques précieux milles. Il lui faudra cravacher pour revenir dans la tête de flotte.

À l’approche du front chaud, le vent monte : 25, 30 voire 35 nœuds. Il pleut et la mer gonfle d’heure en heure. C’est l’heure des sensations fortes et du droit à l’erreur zéro. Les petits spis claquent et les étraves pulvérisent l’écume entre 13 et 17 nœuds.
Même si l’exercice est grisant, le jeu est beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît. Tout en surfant avec un œil sur le spi, un autre sur la vague et un troisième sur les écrans de navigation, une main barre, l’autre règle et la troisième mange. La tête bouillonne. Elle pense concurrence, recale le timing météo et prépare déjà la manœuvre de l’enroulé de Rochebonne quand il va falloir repartir vers Gijón et affronter les éléments de face… Sang-froid exigé !

En enroulant la bouée Sud-Est du plateau de Rochebonne, situé à une cinquantaine de milles plein Ouest de La Rochelle, les coureurs font face à plusieurs difficultés majeures.
Il faut d’abord affaler le spi proprement dans une mer déjà bien formée et un vent qui tutoie les 35 nœuds. Excepté si le solent a été mis en place à l’envoi quelques heures plus tôt, il faut endrailler la voile pendant qu’on est au portant, ce qui serait impossible au près dans ces conditions de vent et de mer.

Finalement, à Rochebonne, rien n’est joué. L’enfer commence…

Carte 1ere étapePhoto satellite prise lundi à 17 heures au moment où les bateaux naviguent sur le trajet ATT - Rochebonne. (trait rouge) L'ensemble du système (délimité par le trait noir) se déplace vers le Nord-Est et va bientôt balayer la flotte. L’énorme bande nuageuse (front chaud visible en vert jaune), devancée par quelques nuages d'altitude (cirrus) se rapproche de la flotte avec ses vents de Sud-Sud-Ouest entre 30 et 35 nœuds. La houle de Sud-Ouest qui l'accompagne va bientôt croiser celle de Nord-Ouest qui arrive Photo @ Dominic Vittet

Dans la tempête

Ensuite, en contournant la marque de parcours noire et jaune, ce qui n’était encore qu’une furieuse glissade demandant toutes les attentions, devient un rodéo infernal.
L’état de surface, déjà cabossé par la tempête en cours, est amplifié par la remontée des fonds du plateau. La houle qui courait sur une profondeur moyenne de 100 mètres rebondie brutalement sur cette petite chaîne de montagnes sous-marines dont les sommets se situent à moins de dix mètres de la surface. La mer est dure pour ces petits bateaux de 10 mètres secoués comme des shakers. Certains parlent de difficultés à rester debout dans le bateau…
Pour corser le tout, la nuit tombe et le vent grimpe encore. Après le passage des fronts nuageux qui ont obscurci l’atmosphère ces dernières heures, le coup de vent de Sud–Sud-Ouest tourne à l’Ouest puis au Nord-Ouest. L’air devient de plus en plus instable avec des grains qui provoquent de violentes rafales atteignant les 45 nœuds dixit les coureurs et le directeur de course.

Yann Eliès évoque l’impossibilité d’aller à l’avant pour prendre un ris dans le solent même s’il le faudrait tellement la mer est mauvaise… Surchargés les gréements souffrent terriblement. Et la flotte, d’ordinaire si groupée, est pulvérisée. La mer, sans pitié, prélève son dû et met hors course plusieurs prétendants aux places d’honneur : Jérémie Beyou (Charal) perd son solent, Erwan Tabarly (Armor Lux) abandonne barre de flèche cassée, Damien Guillou (Domino’s Pizza), Anthony Marchand (Ovimpex Secours Populaire) et Thierry Chabagny (Gedimat) pourtant si bien partis, déchirent leurs grand-voiles. Dur.

Charlie DalinToujours dans le peloton de tête, Charlie Dalin, termine quatrième de cette première étape.Photo @ Alexis Courcoux

Au cœur du coup de vent, se joue une épreuve de force dans laquelle le corps et le mental de chaque skipper sont mis à rude épreuve. Les vagues incessantes dans la figure, les coups de butoir répétés, la faim et la fatigue accumulée de la deuxième nuit de course finissent par fissurer les motivations les plus profondes. On peaufine moins les réglages, on finit par mettre le pilote alors qu’il faudrait barrer et on laisse filer çà et là quelques dixièmes de nœuds ou quelques degrés de cap…
Plus on recule dans la flotte, plus c’est flagrant. Les trajectoires trahissent les difficultés : nombre de skippers fatigués ou sans doute dans l’impossibilité technique de tenir le cap, préfèrent fuir vers le coup de vent vers le Sud en mode pilote…
Le célèbre dicton reste vrai : pour les premiers, il faut se faire violence pour aller dormir ; pour les derniers, il faut se faire violence pour ne pas aller dormir…

Malgré ces conditions dantesques, la régate continue.
Les quinze premiers se battent comme des chiffonniers en tirant des bords dans cette furie ou la houle du Nord-Ouest est venue croiser celle de Sud-Ouest. Les coureurs aux avant-postes, dans leurs combinaisons sèches, mangent peu et ne lâchent pas la barre pour continuer à avancer.
Dans cette bagarre nocturne pour la survie, Adrien Hardy, aux avant-postes depuis le départ et coutumier des attaques franches, tire son épingle du jeu en poussant son bâbord amure plus loin et plus vite que tout le monde. Suivi de près par Nicolas Lunven, il attrape la bascule de Nord-Ouest en premier et passe en tête dans un tribord amure qui adonne et permet enfin de mettre le cap sur Gijón. Les deux hommes forts de cette première étape précèdent Yann Eliès, Alexis Loison et Charlie Dalin qui ne cesse de gagner des places.

Adrien HardyAdrien Hardy, coutumier des attaques franches, aura une fois de plus pris des risques gagnants. Sans une petite baisse de régime à a sortie de la baston, il aurait pu gagner l’étape. Photo @ Alexis Courcoux

Descente vers Gijón

Dans la traîne de Nord-Ouest qui mollit tout doucement 20–25 nœuds, la mer reste formée et les combattants doivent encore barrer s’ils veulent tirer toute la quintessence de leur machine.
Adrien Hardy qui a fait une course magnifique depuis le départ, file en tête vers Gijón, travers au vent à 8 nœuds de moyenne. La victoire lui tend les bras. Il compte même jusqu’à 2 milles d’avance au matin sur Nicolas Lunven, Sébastien Simon et Charlie Dalin, et quatre sur le duo Yann Eliès–Alexis Loison.
Derrière, la flotte s’étale sur 25 milles. Une dizaine de milles sous le vent des premiers, Éric Peyron (Finistère Mer Vent) s’accroche. Sans doute croit-il encore à sa chance lui qui n’a pas quitté le top dix depuis Arcachon ? Pour lui, comme pour tous ceux qui sont Sud, il faudrait que le vent d’Ouest mollisse fort, puis que le vent d’Est revienne sur les côtes espagnoles pour que l’option paye. Le scénario est prévu mais arrivera trop tard y compris pour Martin Le Pape (Skipper Macif 2017) et Simon Troel (NF Habitat) qui, placés encore plus Sud, vont perdre gros quand le vent va passer du Nord-Ouest à l’Ouest et qu’il va falloir serrer les écoutes pour atterrir sur la côte espagnole…

Dans ce flux perturbé qui a envahi tout le Golfe jusqu’aux côtes Nord de l’Espagne, situation rare, c’est l’énergie et la lucidité qui fait la différence.
Nicolas Lunven, vainqueur du dernier rendez-vous d’avant saison aux Sables-d’Olonne, affûté comme jamais, refuse cette deuxième place d’étape qu’il connaît si bien pour l’avoir conquise déjà à sept reprises dans les éditions précédentes. Il veut gagner !
Renvoyant son génois, puisant dans ses réserves, barrant sans mollir, il revient sur Adrien Hardy et le double dans un mano à mano de toute beauté à 70 milles de l’arrivée. La messe est dite.

Nicolas LunvenDonné favori avant le départ, Nicolas Lunven n’a pas fait mentir les pronostics. Le skipper de Generali aura maîtrisé cette monstrueuse étape de bout en bout, montrant tout son talent et toute sa détermination à remporter une deuxième Solitaire. Photo @ Alexis Courcoux

Espagne, poison mortel !

Pour la flotte qui est partie depuis deux jours et demi, il est temps d’arriver à Gijón avant que la dépression ne s’évacue totalement vers le Nord-Est et que le vent se meurt.
Les 20 premiers passent la ligne d’arrivée in extremis avant que l’Ouest bascule complètement au Sud, tombant à moins de cinq nœuds. Les derniers milles sont terriblement longs et, comme souvent, la côte espagnole impose sa loi et forge le classement.
Les sept premiers peuvent savourer leur statut de «ceux qui ont pris moins d’une heure» et conservent honnêtement leur chance pour la victoire finale.

Un immense bravo à Nicolas Lunven qui remporte cette magnifique étape avec une détermination et une autorité impressionnante. Il porte bien son statut de favori et s’annonce déjà comme un des hommes à battre dans cette 48e édition.
Bravo aussi à Julien Pulvé (Team Vendée Formation), huitième et premier bizuth à seulement 1 h 03 min de Generali, qui a montré pour son premier Figaro une maturité et un talent tout à fait exceptionnels.

(Cette analyse est signée Dominic Vittet. Durant tout cette 48e édition, l’ancien vainqueur de la Solitaire du Figaro, champion de France solitaire ou champion du monde Class40 – entre autres – devenu analyste météo et routeur, décryptera les moments clefs de chaque étape.)

Julien PulvéBelle prestation de Julien Pulvé qui termine huitième et premier bizuth sur Team Vendée Formation.Photo @
 

Solitaire URGO Le Figaro 2017

Classement première étape (Pauillac-Gijón)

1.       Nicolas Lunven (Generali). Temps de course : 2 j 07 h 31’16’’.
2.       Adrien Hardy (Agir Recouvrement). Temps de course : 2 j 07 h 44’39’’.
3.       Sébastien Simon (Bretagne-Crédit Mutuel Performance). Temps de course : 2 j 07 h 59’02’’.
4.       Charlie Dalin (Skipper Macif 2015). Temps de course : 2 j 08 h 00’09’’.
5.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir). Temps de course : 2 j 08 h 10’40’’.
6.       Alexis Loison (Custo Pol). Temps de course : 2 j 08 h 19’42’’.
7.       Xavier Macaire (Groupe Snef). Temps de course : 2 j 08 h 25’12’’.
8.       Julien Pulvé (Team Vendée Formation), 1er bizuth. Temps de course : 2 j 08 h 34’14’’.
9.       Gildas Mahé (Action contre la faim). Temps de course : 2 j 08 h 38’10’’.

10.     Pierre Quiroga (Skipper Espoir CEM). Temps de course : 2 j 08 h 40’11’’.

36 classés ; 7 abandons.

Départ de la deuxième étape, Gijón-Concarneau (520 milles), samedi 10 juin.

VIDEO. Les premiers mots à l'arrivée