Actualité à la Hune

TRANSAT JACQUES VABRE : L’ANALYSE

Comment Gilles Lamiré a ramené son trimaran vivant  

Tandis que FenêtréA Prsymian, malgré une grand-voile en sale état, devrait logiquement s’imposer en Multi50 à Itajaï le jour de l’Armistice, signant du coup un doublé consécutif pour son skipper Erwan Le Roux, Gilles Lamiré et Yvan Bourgnon ont réussi à ramener (presque entier) leur trimaran La French Tech Rennes-Saint Malo à la Trinité-Sur-Mer puis à Vannes… ce qui semblait une véritable gageure au vu de l’état du bateau et de la météo. Hier lundi à la mi-journée, Gilles Lamiré son skipper est revenu sur cette fortune de mer. Sympa et affable, il a raconté sans détour à voilesetvoiliers.com ce qui ressemble à une odyssée, alors qu’il entrait dans le golfe du Morbihan pour mettre son trimaran en chantier. Belle leçon de sens marin à méditer.
  • Publié le : 10/11/2015 - 06:51

Multi50 : Combat de gentlemenAvant de percuter un container, Lamiré et Bourgnon menaient une course idéale.Photo @ Xavier Bouquin/La French Tech Rennes - Saint-Malo
Si vous suivez au jour le jour cette douzième Transat Jacques Vabre, et donc l’analyse quotidienne sur ce site, vous avez forcément vu que dès lors qu’un bateau abandonne, il disparaît de la cartographie… C’est impitoyable, mais c’est la règle !
Aussi, à moins d’avoir un copain dans l’équipe technique, impossible de savoir où se trouve le pauvre équipage tentant de sauver son bateau. Durant plus d’une semaine, comme dans la célèbre chanson de Renaud, Gilles Lamiré et Yvan Bourgnon ont fait route là où le vent voulait bien les porter... Et à bord du Multi50 La French Tech Rennes-Saint Malo, l’ex Prince de Bretagne vainqueur de la Route du Rhum 2010 avec Lionel Lemonchois, en bons marins, les deux complices ont touché terre le 4 novembre, sans encombre. Respect !

Le début de course 

« Les 48 premières heures ont été plutôt dures. Mais le bateau était très bien préparé et parfaitement optimisé après des mois de chantier. Bref il était impeccable et on était à 100 % de son potentiel. La mer n’était pas si dantesque, et on était le seul Multi50 à aller chercher le front à l’Ouest, qui était finalement assez peu actif. Pour la première fois j’ai utilisé un casque type pompier. Avant je trouvais ça superflu, mais en début de course au près, on était tellement sous l’eau que du coup, la visière m’a permis de ne pas ingurgiter d’eau de mer… connue pour vous rendre malade. On voyait qu’on avait pris une super option (la même que les leaders des Imoca ; ndlr). On a viré de bord, on était tribord amures au vent de travers, sous deux ris et sans voile d’avant. On y allait prudemment pour soulager les flotteurs. Depuis le début, on naviguait hyper « safe », en fait plutôt sous-toilés avec souvent trois ris et foc ORC. On barrait sans cesse. »

Comment Gilles Lamiré a ramené son trimaran vivantGilles Lamiré et Yvan Bourgnon le 4 novembre à leur arrivée à La Trinité-Sur-Mer, après 600 milles de navigation sur un bateau amputé d’un bout de flotteur.Photo @ Olivier Meyer

Le choc !

« Un fois au largue, nous avons décidé de passer sous pilote pour souffler un peu. Yvan se reposait à l’intérieur et moi j’étais dans le poste de veille chariot d’écoute à la main. Il y avait 25 nœuds de vent, et on marchait à 15 nœuds cap au 185. Tout d’un coup le bateau s’est arrêté net, passant de quinze à zéro nœud !
Heureusement que Yvan était calé dans la bannette et moi dans le poste de veille. Je pense que si on avait été sur le pont, ça aurait été une autre histoire. Et tout de suite après le choc, une énorme vague a submergé le bateau de l’avant à l’arrière. J’ai choqué en grand… et quand je me suis retourné j’ai d’abord vu le morceau de flotteur de plus de 5 mètres, puis une grosse masse sombre ressemblant à un conteneur de 20 pieds. Immédiatement, on a démarré le moteur pour se mettre face au vent, avons affalé la grand-voile, puis viré de bord pour se mettre en appui sur le bon flotteur. On a aussi vu qu’on avait tapé avec le tribord, mais c’était seulement le bas de l’étrave et le crash box qui était touché. Ensuite en vérifiant tout le bateau, on s’est aperçu qu’il y avait des traces convexes sur le flotteur bâbord. On s’est demandé si ce n’était pas une élingue accrochée au conteneur qui avait provoqué ces éraflures. Ça a été une grosse désillusion, car on savait que notre option était la bonne, mais que c’était fini.
 »

Sauver le bateau 

« On n’a pas eu le temps de se lamenter, car on était à 360 milles de la première côte, et il fallait sauver le bateau ! On s’est donc mis vent arrière à sec de toile, on a signifié notre abandon à la direction de course, leur disant qu’on ne demandait pas assistance, et qu’on allait essayer de ramener le trimaran.
J’ai tout de suite pensé à
Sodebo après sa collision dans la dernière Route du Rhum. Car lors du remorquage vers son port d’attache, toutes les cloisons de la coque centrale avaient sauté à cause de la pression de l’eau ! Là, on s’est dit qu’il fallait vraiment faire gaffe, car si on casse les cloisons du flotteur, l’eau va tout envahir, on va le perdre, avec le risque d’un démâtage puis d’un chavirage. On a tout de suite appelé Benoît Cabaret, l’architecte du bateau qui a été rassurant sur le fait que l’on pouvait naviguer bâbord amures en appui sur le flotteur tribord. »

Un seul safran

« Tout de suite, on s’est dit qu’il allait falloir être patient. Le mot d’ordre était de tout le temps veiller sur le bateau afin de le préserver. Au début, on avait fixé la limite de vitesse max à 5 nœuds sur le bon flotteur (le tribord), et sinon 2 nœuds sur celui amputé. On a commencé à faire une route à l’Est-Nord Est. Un nouveau front est passé, et le lendemain on avait 35 nœuds établis de Sud-Ouest.
Là, on s’est dit que si ça continuait, on allait se retrouver en Irlande…
Au début on naviguait appuyé sur le flotteur tribord. Puis on a pris une grosse déferlante par le travers qui a fauché le flotteur bâbord. On était à l’intérieur du bateau et avec Yvan, on a vu tous les sacs qui étaient au fond du bateau se retrouver sur la bannette ! Ça a arraché le secteur de barre et abîmé le safran bâbord ainsi que le système de remontée de dérive. On a donc remis le bateau vent arrière, mais on s’est retrouvé avec un seul safran. Il faut savoir que la jauge des Multi50 autorise quatre appendices, et comme sur
La French Tech Rennes-Saint Malo, nous avons deux dérives, il n’y a pas de safran sur la coque centrale. Il a fallu déconnecter le safran bâbord mais le maintenir dans l’axe du bateau. De plus la mer était vraiment mauvaise, et c’était carrément dangereux de bricoler à l’arrière du flotteur à ce moment-là. »

Deux nœuds de moyenne et donc 50 milles par jour

Comment Gilles Lamiré a ramené son trimaran vivantGilles Lamiré a beaucoup navigué en croisière avant de faire de la course en multicoque. Calme et sens marin ont fait le reste.Photo @ J. Manat« La meilleure solution quand il y avait beaucoup de vent et de mer – notamment un fort Sud-Ouest - était de mettre le bateau à la cape tribord amures, la coque centrale protégeant le flotteur abîmé. On dérivait dans le bon sens à deux nœuds, sur une route relativement Est. On avait quand même 600 milles à faire !
Tu fais ton point sur 24 heures et tu vois que tu as parcouru 50 milles. Une misère ! Moi, avant de faire de la course, j’ai beaucoup navigué sur mon First 375 durant dix ans. J’y vivais. C’était ma maison. J’étais un plaisancier, je lisais
Voiles et Voiliers dont le « Ça vous est arrivé »… et faisais en moyenne 125 milles par 24 heures.
Donc c‘est une référence qui m’est souvent restée. Et quand tu fais du multicoque et que tu parviens à aligner plus de 500 milles par jour, d’en faire 50, et bien ça fait mal.
 »

Le petit coup de pouce météo

« Il n’y avait pas d’autre choix. Il fallait sauver le bateau, et la seule condition pour y parvenir, c’était d’y aller tout doucement et de ne jamais se répartir du sens marin pour observer ses réactions. Il y avait aussi un équilibre à trouver au niveau des dérives et du seul safran qu’il restait. Et la seule chose que l’on savait, c’était qu’on allait sortir le bateau à Vannes chez Multiplast, à condition d’y arriver ! Mais si il avait fallu aller en Irlande on allait en Irlande. L’idée était de toucher un abri. On a eu aussi la chance que la météo se bonifie, et qu’à un moment, dans du vent de Nord, on puisse faire route bâbord amures. On était tout le temps en relation avec Christian Dumard notre routeur. On faisait un point deux fois par jour. La direction de course s’inquiétait aussi pour nous et nous a mis en relation avec les Coast-guards anglais, puisqu’on dépendait du MRCC anglais. On avait leur numéro au cas où… »

Comment Gilles Lamiré a ramené son trimaran vivantLa collision a eu lieu le 27 octobre à 15 heures 30 UTC. La route avant et après l’accident. Photo @ C. Dumard

Yvan Bourgnon

« Yvan c’est un mec qui a un sens marin hyper aigu ! C’est rassurant d’avoir quelqu’un comme lui à tes côtés dans ces moments-là. Après, on a le même état d’esprit. On fait de la course au large d’abord car on est des aventuriers. La course au large ce n’est pas que de la vitesse. Et pour moi, le fait de sauver le bateau et le ramener à bon port, était en soi une vraie aventure ! Mais nous étions préparés au pire. Si les choses devaient se dégrader, on avait tout sous la main pour évacuer le bateau très rapidement - combinaisons de survie et tout l’équipement à portée de main. On avait également gréé un système en mettant en tension la drisse de gennaker sur le bras au cas où l’on perde le flotteur, et ce afin de ne pas risquer de démâter. »

Le point sur la course

Comment Gilles Lamiré a ramené son trimaran vivantA moins de 400 milles de l’arrivée, on ne voit plus trop comment la victoire pourrait échapper à PRB, qui n’a pas laissé la moindre ouverture à ses adversaires.Photo @ B. Stichelbault/PRB

En Imoca, SMA de Paul Meilhat et Michel Desjoyeaux est arrivé en Guadeloupe, ce qui a fait écrire non son humour à un « twailor » se baptisant le skipper inconnu, qu’ils étaient les premiers à remporter la Route du Rhum en double…
Sinon, la nuit a été plus ventée que ce qu'indiquaient les modèles météo, pour le plus grand bonheur de PRB. Ce mardi 10 novembre, à 6 heures Vincent Riou et Sébastien Col, n’étaient plus qu’à 375 milles du but, marchaient à plus de 16 nœuds, ayant surtout repris un peu d’air face à Banque Populaire VIII, désormais relégué à plus de 55 milles. Riou vainqueur (avec Le Cam) il y a deux ans ici, semble bien parti pour faire le doublé comme Le Roux en Multi50…

Comment Gilles Lamiré a ramené son trimaran vivantErwan Le Roux et Giancarlo Pedote sont attendus à Itajaï demain dans la matinée en heure locale. Photo @ V. OlivaudEn Multi50, FenêtréA Pysmian handicapé par sa grand-voile au 2ème ris, s‘est fait rattraper par PRB. Mais sa confortable avance sur Ciela Village ne devrait pas trop stresser son équipage attendu en vainqueur le 11 novembre dans le port brésilien en fin de matinée. Après Macif, Jean-Yves Bernot – assisté du prometteur Julien Villon – devrait effectuer un nouveau doublé pour ce qui est du routage ! Il y a bien longtemps qu’on ne compte plus les succès du « sorcier »… et de toute façon, ça prendrait trop de place.

En Class40, ces dernières 36 heures ont été un calvaire pour Yannick Bestaven et Pierre Brasseur sur Le Conservateur. Entrés avec un confortable pécule (plus de 300 milles) dans le Pot au Noir, ils sont juste en train d’en sortir… mais seulement avec une trentaine de milles d’avance sur Sorel et Manuard (V and B) et une quarantaine sur Duc et Lebas (Carac Advanced Energies) qui eux ont à peine senti les prémices de la ZCIT. Bref, la course au large est parfois injuste. Et vous l’avez compris, le match est loin d’être fini !

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